PREMIÈRE PARTIE
prédominante, et que l'acte esthétique n'est pas dans son essence un acte vraiment intellectuel , une opération de la raison pure.
Il ne faut pas confondre connaître avec penser, l'acte intellectuel avec l'acte spirituel. L'essence de l'esprit, c'est à dire de l'homme même, est de penser : l'esprit pense quand il sent, quand il aime aussi bien que quand il connaît. Dans toute pensée il y a même connaissance, ou du moins un commencement de connaissance. Cependant connaître est autre chose ; c'est quelque chose de plus et quelque chose de moins ; c'est une idée plus compréhensive et par conséquent moins étendue. L'intelligence n'est qu'une partie, qu'une faculté de la pensée; c'est elle qui met en forme les éléments de nos connaissances , et la forme de cette connaissance c'est le jugement, à savoir la faculté de considérer le particulier comme contenu dans le général et l'acte de cette faculté ; c'est même quelque chose de plus encore : c'est non seulement aspirer au général, mais se dégager du particulier ; c'est isoler l'élément variable , sensible , contingent, du phénomène; c'est négliger l'accident, qui ne peut pas entrer dans la généralité des formules, qu'on ne peut pas comprendre ni connaître , parce qu'il ne dure pas , n'est pas identique à lui-même, n'a pas cette constance de formes de la véritable essence. On ne peut connaître que ce qui est. La science est une abstraction, 1
1 Cette abstraction , nécessaire aux opérations de l'intelligence , est parfaitement décrite par saint Thom., Somm. théolog., I, quest. 12, art. 4. « L'âme a deux facultés cognitives : l'une, s'exerçant par les organes
une destruction de l'accident ; c'est la lumière qui détruit les ténèbres ; c'est le jour radieux qui chasse les ombres de la nuit. Le fait esthétique n'a pas cette pureté intellectuelle et cette essence lumineuse ; il est mêlé d'ombres, et quand ces ombres disparaissent , il se perd lui-même et s'anéantit ; il lui faut les conditions de l'espace et du temps, dont la pure essence de l'esprit s'indigne de porter les entraves. S'il renferme les éléments d'un jugement, ils sont isolés, dispersés, et indissolublement unis aux éléments contingents et accidentels qui échappent aux formulse générales. Je suis si loin de croire que le propre de l'état esthétique soit une opération logique, un acte pur de l'entendement, que je serais plutôt disposé à prétendre que lorsque l'âme est en proie à ces sentiments , est ravie par ces transports qu'excite en elle la vue du Beau, la faculté de juger est suspendue, au moins un instant, et que pendant que l'esprit est sous le charme, la réflexion est impossible. La critique, l'admiration réfléchie du Beau, ne peut s'exercer que lorsque l'esprit sera redevenu maître de lui-même et de l'émotion violente qui l'a un instant ravi à lui-même. On ne pense pas alors à donner aux idées multiples
corporels, connaît naturellement les choses en tant qu'elles ont l'être dans une matière individuelle, si bien que les sens n'ont que des notions particulières ; l'autre , c'est à dire l'intelligence , n.e s'exerçant point par les organes corporels, connaît naturellement les substances qui n'ont l'être que dans une matière individuelle, non pas qu'elle les saisisse dans cette forme , mais elle les sépare de la matière à l'aide de l'abstraction. Ainsi l'esprit s'élève aux notions générales des êtres matériels, ce qui dépasse la portée des sens. »