PREMIÈRE PARTIE. I
qui s'éveillent la forme qui constitue seule l'unité de la pensée et construit le jugement.
La vérité se trouve, se retrouve, dit Platon; elle fait partie de l'homme qui, en la conquérant, rentre pour ainsi dire en possession de lui-même. On ne la crée point , on ne l'invente point ; elle n'a pas besoin d'un objectif extérieur, et la forme sensible dont la faiblesse humaine l'enveloppe, nuit à sa perfection et trouble sa pure et limpide essence. Le phénomène intellectuel s'accomplit tout entier dans les profondeurs de l'intelligence et n'en sort que malgré lui. « L'immatérialité est la condition même de la connaissance ; ces deux choses marchent d'un pas égal sur la même ligne. i » L'acte n'aspire qu'à ne pas se perdre, à ne pas s'effacer; complet en lui-même, il se satisfait en lui seul, et n'éprouve pas le désir de se reproduire , de se développer, de se répéter dans un autre. La raison s'accroît, elle ne se multiplie pas : ce Comprendre est une action qui ne se produit point au dehors, mais qui reste dans l'intelligence pour en faire l'actualité et la perfection. s » L'acte de la pensée est pur, immobile , parce que , dit Aristote , la pensée est à elle-même l'objet de la pensée. La possession de la vérité , surtout quand elle a été longtemps attendue et péniblement cherchée, cause il est vrai une réelle jouissance, mais c'est une jouissance intérieure, solitaire, stérile; c'est une lumière qui
1 S. Thom. Somme théolog., I, quest. 14, art. 1. •2 S. Thom. Somm. théolog. , I. quest. 14, art. 4.
éclaire plus qu'elle n'échauffe, ou du moins sa chaleur est faible, sans émotion, sans trouble, sans ces aiguillons qui caractérisent l'état esthétique. Elle se produit en effet dans la région claire mais froide des idées; la personnalité humaine, le moi, n'y a pas jeté son activité libre, volontaire, élément de la passion, de la sympathie, de l'amour. Encore l'intérêt ému qu'excitent les actes de l'intelligence, pourraitil bien venir cle ce fait que nous avons déjà établi : c'est qu'il n'y a pas pour l'homme de notions absolument et purement intellectuelles ; l'imagination et la sensibilité jouent leur rôle dans la connaissance, et l'association des idées, éveillée par le langage, mêle à l'acte le plus intellectuel des images de toute nature, plus ou moins sensibles , qui y apportent une chaleur qui lui est étrangère. Une vérité une fois acquise, une notion une fois connue, on n'a plus rien à en faire ; elle est devenue partie intégrante de notre être pensant. L'orgueil de l'avoir découverte, le plaisir d'en avoir profité peuvent nous porter à la revoir et à nous satisfaire en la contemplant une seconde fois ; mais l'orgueil est étranger aux facultés de l'intelligence, et la curiosité de l'esprit ne peut pas deux fois se satisfaire , parce que tout le plaisir éprouvé avait pour cause une lacune dont la privation était une souffrance, dont la réparation a par conséquent été un plaisir. Mais une fois que les besoins de l'esprit ont été satisfaits, il n'y a plus place pour une douleur ni pour un plaisir ; une fois nourrie de ce pain céleste, l'âme est rassasiée et n'a plus soif que d'une autre