‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 45 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

vérité. Au contraire, la contemplation du Beau est inépuisable ; il est toujours jeune et toujours nouveau; ' on ne l'a jamais assez vu, assez goûté; il offre toujours de nouveaux aspects et de nouvelles sources de jouissances inconnues. Est-ce que la poésie d'Homère a vieilli depuis trois mille ans? Quel mathématicien croirait faire une chose utile et employer sérieusement son temps et sa peine , à refaire , par les mêmes méthodes, vingt fois le même problème? L'homme de goût ne se lasse pas de revoir, d'entendre, d'admirer toujours les chefs-d'œuvre des arts qu'il comprend ; ce n'est pas seulement pour redoubler et répéter ses plaisirs ; c'est pour les compléter, c'est pour arriver à la perfection de cet idéal de beauté qu'il poursuit toujours et n'atteint jamais, mais ne désespère jamais d'atteindre.

Le propre de la connaissance vraie est d'être adéquate à son objet : ce La vérité est une équation entre les choses et l'intelligence , » dit un vieux philosophe arabe,2 cité par S. Thomas. Pour arriver à cette adéquation, l'homme est obligé de chercher des symboles, des formes extérieures qui signifient parfaitement et complètement les conceptions ; mais il n'en trouve pas qui aient cette perfection. Le système le plus parfait de signes purs qu'il ait inventé , est encore un obstacle à cette adéquation parfaite , à cette assi-

1 La F. Soyez-vous à vous un monde toujours beau

Toujours divers, toujours nouveau.

C'est de l'amour dont parle ainsi le poète.

-2 Isaac. Somm. théolog. . tom. I , p. 335.

milation de la chose ou de son principe intelligible par l'intelligence ; aussi la science a-t-elle en horreur et en dédain tout cet attirail de formes matérielles qui gênent son allure et obscurcissent son chemin ; elle fait ce qu'elle peut pour les détruire, mettre entre elle et t l'objet la plus faible distance ; par là elle distingue le signe de la chose signifiée et de l'esprit qui la veut connaître, et met entre eux un abîme. Il n'y a qu'un rapport conventionnel entre l'objet et la chose signifiée, aucun naturel; la matière est incapable d'exprimer l'esprit, le fini d'exprimer l'infini.

L'acte esthétique, au contraire, suppose qu'il y a des formes, des représentations qui expriment un idéal; que l'esprit peut pénétrer la matière, et va presque, en les unissant l'un à l'autre, en faisant du mot le frère jumeau de la pensée, i à identifier le signe à la chose, la matière à l'esprit , le fini à l'infini ; car ce comment la matière pourrait-elle exprimer l'infini et l'esprit si elle ne le contenait?2 » Hâtons-nous de dire que ceci n'est qu'un jeu, qu'une illusion de l'imagination qui s'égaie en fictions, qui s'enchante de rêves , et que l'homme n'attache pas à ces créations délicieuses une importance plus sérieuse qu'elles ne le méritent ; qu'il n'en a jamais fait ni la règle de ses devoirs ni le but de sa vie. Il n'est pas impossible à la science de trouver quelques signes parfaitement purs qui établissent l'adéquation de l'esprit à la chose pensée ; alors l'esprit est parfaitement satisfait : il ne

1 Klopstock.

2 Schelling, V, 3me partie.

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