‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 46 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

conçoit pas sur cet objet une autre proposition plus évidente et plus vraie. Les vérités géométriques, et surtout de la géométrie supérieure , sont clans ce cas ; on ne refera jamais les démonstrations parfaites des propositions qui les contiennent, et où l'emploi des signes algébriques a mis l'intelligence en face même de l'objet, en supprimant pour ainsi dire tout intermédiaire, comme un truchement involontairement infidèle et inexact. Il n'en est pas ainsi des jouissances et des conceptions de l'art : quelque belle que soit une œuvre humaine, on en peut concevoir une plus belle encore, et l'imagination n'est jamais satisfaite des représentations toujours imparfaites delà beauté, parce que rien ne peut être adéquat à ses conceptions ; elle rêve en effet l'impossible, puisqu'elle suppose que l'infini peut être représenté, et qu'elle cherche cette irréalisable représentation : il n'est pas étonnant qu'il manque toujours quelque chose à la perfection du tableau , et que la réalité ne réponde jamais à cette vaine espérance, et pourtant l'art tout entier n'est que ce rêve.

En voilà, je pense, assez pour prouver que le fait intellectuel peut être un moment dans l'état esthétique, mais qu'il n'en est pas le plus important, qu'il n'en est pas le caractère essentiel. J'espère achever cette démonstration tout à l'heure ; car après avoir longuement essayé de dire ce que l'état esthétique n'est pas, il est temps de chercher maintenant quelle en est la véritable nature, et d'établir enfin à quelle faculté de l'âme il faut le rapporter.

Platon prétend que pour arriver à comprendre la beauté véritable , il faut commencer à goûter la beauté corporelle. Suivons un instant cette marche qui est sans danger, et qui nous fera entrer naturellement au cœur même de notre sujet. Examinons donc la nature des sentiments que produirait sur un homme jeune, doué d'un cœur ardent et d'une âme sensible à la beauté, l'aspect d'une femme parfaitement belle et qu'il trouverait lui-même telle. Je le demande à tout esprit non prévenu : que se passera-t-il en lui? Quel phénomène va se produire ? quel fait moral va s'accomplir ? quels accidents physiologiques vont se maniferter ? Kant lui-même , ce froid logicien , cet austère moraliste , aurait accompli tout autre chose qu'un acte de conscience réfléchie sur la concordance, sur la finalité de la nature avec les conditions générales de nos facultés supérieures de connaître. Est-ce un acte d'intelligence qui enflamme ce regard, qui fait bouillir ce sang impétueux? est-ce la formule d'un jugement de réflexion qui fait battre ce jeune cœur? N'est-il pas vrai, n'est-il pas évident que c'est le désir, c'est la passion, disons tout de suite le mot, c'est l'amour qui s'éveille : l'amour, il est vrai, des sens. Mais même s'il fait taire en lui la voix impure des sens, s'il s'élève au dessus des troubles et des ardeurs physiques de la sensation, il ressentira encore des troubles, des ardeurs morales qui décèleront encore un acte d'amour. L'objet de cet amour ne sera plus la beauté sensible, mais la beauté invisible qui resplendit à travers son image. Qu'il y ait dans tout acte

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