PREMIÈRE PARTIE
d'amour un acte d'intelligence , cela est incontesté et incontestable ; mais cependant l'amour appartient à une faculté autre que l'intelligence et a des caractères qui l'en distinguent profondément. L'amour ne raisonne pas, ne réfléchit pas : qui l'ignore? Il peut toutefois et doit même être un acte intelligent. Tout acte volontaire, même pour être volontaire, a besoin d'être accompagné d'intelligence : Niillus potest amure aliquid incogniîum. Mais S. Thomas, qui reproduit la pensée et le texte même de S. Augustin, ajoute avec raison : « mais il n'est pas nécessaire que la connaissance soit parfaite : on peut y donner son cœur dès qu'on la perçoit d'une manière quelconque. ' » On n'a pas besoin de donner à la connaissance sa forme, son essence, à savoir le jugement; la perfection de la connaissance exige des choses que ne réclame pas la perfection de l'amour : « C'est la contemplation spirituelle de la beauté qui est le principe de l'amour intellectuel. 2 » L'amour du Beau est donc fondé aussi sur des raisons, mais sur des raisons, comme dit Pascal , que la raison ne comprend pas et auxquelles le cœur seul est sensible ; par conséquent elles ne sont pas susceptibles de démonstrations : elles se montrent et ne se démontrent pas. Qui a jamais aimé parce qu'on lui a démontré qu'il était logique d'aimer; on peut inspirer l'amour, on peut entraîner l'assentiment, on ne peut logiquement le contraindre. Si Homère ne révèle pas sa beauté, quel rhéteur aura la
1 S. Thom. Somm. théolog., 1, 2, quest. 27, art. 1.
2 S. Thom. Somm. théolog., I, 2, quest. 27, art. 1.
prétention de faire plus qu'Homère au moyen d'arguments et de syllogismes? Aussi le fait esthétique, universel dans sa source, c'est à dire commun à tous les hommes, cesse d'être universel dans les faits particuliers , parce que rien ne peut être universellement partagé que la connaissance. Dans tous les pays et dans tous les temps , le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés construits sur les côtés de l'angle droit; dans tous les pays et dans tous les temps, la surface du cercle et le volume de la sphère sont identiquement les mêmes pour tout le monde. Il n'y a pas un seul fait esthétique qui soit absolument dans ce cas.
Je dis donc que le sentiment ou l'acte , comme on voudra l'appeler, qu'éveille en notre âme la vue de la beauté, est un acte d'amour, et je vais le démontrer.
Laissons d'abord la parole à Platon, ce grand maître d'éloquence et ce grand penseur, i ce suprême artiste en fait de style, cet admirateur si passionné et si élevé de la vertu et de la beauté.
L'amour, 2 qui est une inclination de la volonté, est l'amour de la beauté , et ne peut avoir que la beauté pour objet.
Celui qui aime, aime à posséder ce qu'il aime et à le posséder toujours.
Ce qui peut perpétuer cette possession , ce qui seul peut donner à l'objet aimé, aussi bien du reste qu'au sujet aimant, l'immortalité que comporte la nature mortelle, c'est la génération.
1 Cic, De Orat. Non solum dicendi sed et intelligendi magister. ÇZ Le Banquet.