‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 48 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'amour est donc le désir de la reproduction et la production même dans le sein de la beauté.

Ainsi, suivant Platon, non seulement la présence du Beau éveille dans l'âme un acte d'amour, mais la beauté seule est capable d'exciter cet amour. L'acte esthétique est donc évidemment un acte d'amour, c'est à dire de la volonté, puisqu'on appelle esthétique l'état, quelle qu'en soit la nature, où nous sommes jetés par la vue du Beau. Sans entrer encore dans la recherche de ce qu'est en soi la beauté, en dehors de l'esprit qui la conçoit et la goûte, on peut dire déjà avec Plotin : 1 ce La beauté est proprement ce qui est aimable, » ce qui excite l'amour à un acte créateur. Le besoin d'expression que nous avons observé dans le sentiment esthétique , est comme l'instinct de la virilité de l'esprit qui, épris de la beauté, veut concevoir un fils dans son sein; c'est le désir d'une génération spirituelle, le chaste et pur hymen de l'âme et du Beau, de l'amour qui, pour posséder éternellement Psyché , la rend mère : de là ce trouble et cette ivresse, parce que tout en possédant celle qu'il aime, l'esprit en est aussi possédé; de là ce frémissement intérieur, cette palpitation à la fois inquiète et délicieuse de l'âme quand elle aperçoit la beauté, et surtout quand, fécondée par l'amour, elle la recrée pour ainsi dire et la met une seconde fois au monde. C'est un Dieu qui est descendu dans son sein ; c'est un Dieu qui la pénètre de sa puis-

1 Ennéad. VI, liv. 7, eh. 22.

sance invisible et présente, qui parfois même est obligé de lutter contre elle pour dompter ses langueurs et triompher de ses refus. 1 De là ces expressions qui peignent si parfaitement l'état psychologique que nous voulons analyser ; ce mot inspiration, cette pénétration par le souffle, cet esprit créateur, inspiré, dont la fougue souvent déréglée, dont la passion dégénérant souvent en ivresse, a mérité que Platon, dans Y Ion et dans le Phèdre, l'appelât sans métaphore le délire.

Il y a toutefois une distinction importante à faire dès ce moment même. Il y a dans ce délire de l'amour, dans cette ivresse de l'âme qui goûte ou conçoit la beauté , des nuances profondes , et la plus profonde est celle qui sépare l'amour de la beauté idéale de l'amour des choses et des êtres réels. Si puissante que soit l'inspiration qui entraîne et ravit la pensée, si profonde que soit l'émotion qu'elle ressente, l'impression ne devient jamais une oppression. Jamais le trouble qui se mêle à la volupté, et qui peut-être l'aiguillonne , ne dégénère en une véritable souffrance ; l'âme reste toujours maîtresse d'elle-même, libre; quel que soit le Dieu qui l'agite, elle sait bien où il la mène et peut toujours lui résister. Ce rêve dont elle s'enchante, c'est elle-même qui l'a évoqué, et au premier signe de sa volonté elle fera rentrer dans le néant, d'où seule elle les a tirés, cette apparition

1 Virg. VI, 76. Magnum si pectore possit

Excussisse Deum : tanto magis ille fatigat Os rabidum , fera corda domans, fingitque premendo.

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