PREMIERE PARTIE. I
délicieuse , ces fantômes charmants et légers qui peuplent et animent les royaumes de l'imagination, peuple de vaines ombres, inania régna. Le sens réel des choses ne lui est jamais dérobé par la vue de cette idéale beauté ; au plus fort de son enthousiasme esthétique, l'esprit rentre à l'instant, sans secousse et sans effort, dans la vraie réalité.
Par créateur, comme on va le voir, j'entends un acte qui donne la vie à un autre être, qui s'oppose quelque chose hors de soi, qui ne se renferme pas dans une contemplation de soi-même, solitaire et stérile, qui porte l'être à se développer, et se développer c'est réaliser actuellement toutes les énergies qu'on possède en puissance, c'est se multiplier. Partout l'amour a cette puissance , et cette puissance n'appartient qu'à lui. Il est le seul acte vraiment fécond; seul il communique, par une force qui lui est propre, l'être et la vie ; il est le grand, l'universel principe de la perpétuité des individus comme des espèces, et de l'immortalité fragile où peuvent atteindre les œuvres périssables de l'homme. Nous qui aimons, et ceux que nous aimons , nous sommes voués à une destruction certaine. l L'amour seul nous empêche de tomber dans ce gouffre immense du néant qui menace de tout dévorer, en nous faisant revivre dans un autre nous-même , en transmettant perpétuellement la vie à la meilleure partie de nous-même. Dans l'ordre des choses spirituelles , comme dans les règnes inférieurs cle la matière organisée et vivante , il est l'unique agent
1 Hor. Debemur morti nos nostraque.
de reproduction et de génération; c'est de lui que vient tout ce qui s'est fait de grand dans le monde : Oportet inesse ardorem quemdam amoris sine quo nihil tum in vit a, tum in philosophia magnum effici potest. On peut étendre la pensée si juste et si brillante de Cicéron, en disant que non seulement on ne peut rien produire de grand, mais qu'on ne peut absolument rien produire sans un rayon de cette flamme généreuse , sans une étincelle de ce feu sacré qui est la virilité de l'intelligence, et l'une des ailes sur lesquelles l'âme s'envole vers l'infini. C'est le principe de la chaleur, du mouvement et de la vie :
Est Deus in nobis , agitante calescimus illo. *
Bossuet prête à Dieu même cet amour du Beau; mais il conçoit cet amour comme s'adressant à son
fils ; ce Verbe , dont la parole est l'image , ne sort pas cependant de Dieu ; il lui est consubstantiel , et non pas égal, mais absolument de même nature. Voyons donc Dieu dans un acte moins parfait peut-être , mais non moins étonnant, non moins incompréhensible : la création.
Dans la doctrine d'Aristote, la perfection de l'être est la pensée. La pensée est un acte, et même tout acte, acte pur et parfait, c'est à dire que l'acte de la pensée est immobile , parce qu'il est lui-même la cause première et la fin dernière de tout mouvement : la pensée est la pensée de la pensée. Mais s'il est vrai
1 Ovide.