‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 51 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

dépassent toutes les joies qu'il peut goûter de la contemplation sereine, mais froide, de la vérité, toutes celles même qu'il peut goûter ou rêver sur la terre : tant l'amour est supérieur en force au moins à l'acte absolument simple de connaître ; tant l'acte d'aimer, de concevoir, de produire , que seules amènent la chaleur et la flamme de l'amour du Beau , s'élève en soi, sinon par ses œuvres, au dessus de l'acte passif, égoïste et froid de voir et de savoir. Aimer et produire dans la beauté, nous l'avons déjà dit, c'est multiplier son propre être , c'est se donner pour ainsi dire l'immortalité. Il est très véritable de dire que l'homme vit dans celui qu'il aime et dans celui qu'il a créé. Lorsqu'il meurt, lorsqu'il dépouille ce vêtement périssable , ce corps de mort, il laisse après lui le germe de sa divine et immortelle essence , d'où fleurira une nouvelle existence qui perpétuera son propre être. Les œuvres même de l'esprit humain conservent cette hiérarchie et attestent cette suprématie. Vingt beaux vers, disait M. de Chateaubriand, valent mieux que toute la prose du monde, et, dans les respects comme dans les admirations des hommes, le génie d'Homère domine encore le génie de Platon. Le Beau est le côté divin du monde. i

Etudions maintenant ce qu'est en soi cet acte de la volonté que j'appelle esthétique.

L'amour est un acte volontaire ; mais tous les actes volontaires ne sont pas des actes d'amour, du moins de l'amour qui se porte au Beau : la volonté se rap-

1 Plotin. Ennead. , II, IX, 17.

porte essentiellement au bien , tandis que l'amour se rapporte essentiellement au Beau. On voit donc que ce sont là deux faits moraux dépendant d'une même faculté, voisins, parents l'un de l'autre : ce sont deux frères jumeaux qui ont entre eux tant de ressemblance qu'on s'explique comment on les a si souvent confondus. Cependant il est clair, d'après ce que nous venons de dire, que la volonté morale diffère de l'amour comme le bien diffère du Beau , comme la vertu diffère de l'art. On ne peut, il est vrai, espérer de déterminer complètement ces différences que lorsque nous aurons à considérer le Beau en soi, en dehors de l'esprit. Mais dès à présent, en étudiant certaines circonstances clés phénomènes moraux qu'ils produisent, on peut apercevoir les principaux caractères qui les distinguent l'un de l'autre.

Il y a, comme nous l'apprend Àristote , * une science ou un savoir théorétique ou de pure connaissance ; par exemple, les mathématiques, la physique, la théologie ; il y a un savoir pratique , et enfin un savoir poétique ou savoir-faire.

Le savoir-faire ou la poétique, qu'il soit une science ou un art, ou tout autre chose, a son principe, comme le savoir pratique, dans l'agent et non en dehors ; ils dépendent tous deux de l'inclination de sa volonté, mais ils diffèrent par leurs fins. En effet, la fin de la pratique est uniquement dans le vouloir même , 2 dans l'action intérieure de l'a-

1 Aristt. Métaph. VI, c. I , et XI, c. 7.

2 Aristt. Mag. Moral, 1, 34.

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