‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 52 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

gent. La poétique a un autre but, 1 outre l'action, et ce but est une chose placée en dehors de l'agent.

L'idée d'activité 2 s'applique éminemment à la réflexion et à la méditation intérieures, à la pensée ordonnatrice qui combine les intentions et dispose la volonté. La volonté, excitée par elle, se maîtrise ellemême ; son acte agit sur elle seule , et elle n'a pas besoin de sortir d'elle pour que l'on reconnaisse , dans cet acte tout intime, l'effort , et pour qu'elle goûte dans cet effort accompli ou tenté, un certain plaisir personnel et intérieur ; mais ce plaisir, comme Kant l'a fait observer, est accompagné d'une véritable souffrance. La loi morale impose à la volonté le sacrifice, et ce sacrifice ne se fait pas sans une douleur sérieuse et sans un dur combat; ce n'est qu'après la victoire que le devoir remporte sur les penchants de la nature sensible, que peut naître le plaisir, qui n'est en ce cas que le sentiment de l'accord de nos actes ou de nos actions, c'est à dire de la volonté avec les prescriptions impérieuses de la loi morale.

Faire est tout autre chose. La fin de ce mode d'activité est en dehors de l'agent , « comme la maison est extérieure à l'esprit de l'architecte qui l'a conçue et à la volonté. » Il faut que le sujet produise un objet différent de lui-même, sans quoi l'acte est incomplet ; et je dis que tel est l'acte auquel invite l'amour. Il veut s'unir à un autre que lui-même ; un mouvement l'entraîne , non pas sans qu'il ait ni conscience

1 Aristt. Mag. Moral., 1, 34.

2 Aristt. Polit., IV, ch. 3.

ni volonté de ce qu'il fait, mais sans en avoir une idée claire, ni une notion raisonnée. Ce mouvement irréfléchi, et non pas involontaire ni inintelligent, le pousse vers un objet dont la beauté se révèle à lui, non pas d'abord par une vue nette de l'esprit, mais précisément par l'attraction , par l'attrait un peu aveugle qu'il éprouve; et non seulement cet acte suppose deux êtres différents, quoique analogues et même semblables , mais encore il donne naissance à un troisième objet étranger, quoique semblable à tous les deux et procédant de l'un et de l'autre. '

C'est par là que l'art se distingue de la science qui est spéculative et de la vertu qui est pratique ; c'est par là que le plaisir esthétique se distingue du fait intellectuel et du plaisir moral. Il produit quelque chose d'étranger, d'extérieur à la pensée même où il est ressenti, il tend au moins à le produire. Kant a voulu écarter de l'acte esthétique l'émotion, parce qu'elle est passive, et que cette domination passive, qui énerve l'âme, détruit la véritable jouissance du Beau. Mais il y a un acte à la fois passif et actif, et cet acte, c'est l'amour de la beauté; cet acte aboutit toujours à quelque forme d'expression. Sans doute cette forme est souvent grossière , imparfaite ; nous ne la reconnaissons pas pour telle. Par suite de l'habitude

1 Aristote ajoute que le faire a sa source dans la pratique ; car le Beau n'est que le bien. L'art se propose une fin , et la pratique est la science des fins. [Ethiq. Nie, VI, II.) Aristote fait ainsi de la morale et de l'utilité le but de tous les arts ; ils doivent être bons à quelque chose. Nous aurons occasion d'examiner cette théorie. Observons seulement ici que la phrase citée de l'Ethique à Nicomaqus peut servir de commentaire à la fameuse définition de la tragédie que contient la Poétique.

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