PREMIÈRE PARTIE
de n'appeler beaux que des chefs-d'œuvre qui le sont par excellence, nous ne voyons pas, nous ne regardons pas les résultats et les œuvres plus humbles . où tout homme qui a ressenti le Beau cherche à le reproduire. La langue dédaigneuse de la critique appelle informe la forme méprisable où l'ignorant artiste a essayé d'exprimer sa grossière conception de la beauté.
Voilà donc un premier point de vue sous lequel on peut distinguer le sentiment du Beau de la volonté morale ; en voici encore un autre :
Le fait sensible est fatal; nous ne pouvons par aucun effort de la volonté nous y dérober, car il dépend d'une autre cause que de nous-mêmes. Les faits moraux, au contraire, dépendent uniquement de nous ; libres de les accomplir et de ne pas les accomplir, nous ne sommes pas contraints, mais nous sommes et nous nous savons obligés de le faire. La conscience nous révèle et nous impose des lois , nous fait briller la lumière universelle qui illumine tout homme venant en ce monde, la divine lumière du devoir. Coupables d'en mépriser les leçons, nous sentons que nous ayons bien mérité de les suivre , et quand celte loi commande, nous nous sentons obligés de lui immoler les autres intérêts, petits et grands , de la vie. et ils sont tous petits auprès de la vertu. Il est moral, c'est la morale même de pratiquer et d'aimer le devoir : tout le plaisir est là, car on ne fait pas une action morale parce qu'on a du plaisir à la faire ; on a du plaisir à la faire parce qu'elle est morale.
Il y a dans l'acte esthétique un moment, une phase
sensible. La sensation qui l'enveloppe ne nous permet pas d'échapper à son influence : nulle loi de conscience ne nous oblige à l'accomplir ; nous ne nous croyons nullement coupables d'y manquer, nullement méritants d'y céder. Il n'y a absolument rien de moral à désirer posséder le Beau , à l'aimer, à l'exprimer. Le plaisir que l'on éprouve est désintéressé ; il n'est pas moral, du moins essentiellement moral ; et il est désintéressé en un sens , parce que nous ne prenons aucun intérêt à son existence réelle ; nous ne prétendons en tirer aucun profit , aucun avantage positif ; mais il est intéressé en ce sens, que c'est pour nos jouissances que nous le recherchons ; c'est lui-même, lui seul, notre plaisir que nous avons pour but. Il n'y a dans le mouvement qui nous entraîne vers lui, aucune grandeur morale, parce que nous n'avons pas à vaincre aucun des penchants violents de notre nature sensible, et que, par conséquent, nous n'avons à offrir le sacrifice héroïque d'aucune de nos passions. Si l'on trouvait un homme insensible à la beauté, à toute espèce de beauté, on pourrait dire qu'il lui manque une faculté : il pourrait ne pas lui manquer une seule vertu. Cela seul suffirait pour détruire un système que nous retrouverons plus tard , qui , identifiant le Beau avec le bien, et par conséquent le plaisir esthétique avec le sentiment moral , confond l'art avec la vertu : confusion qui nuit également à l'un et à l'autre, qui enchaîne l'art si on le met au service de la morale , qui compromet la morale et la déchire si on fait un devoir d'aimer le Beau. Comme l'a dit Kant,