PREMIÈRE PARTIE
le plaisir du Beau n'est moral que par alliance.
Pour nous rendre plus fidèlement compte de la véritable nature du sentiment esthétique , il faudrait pouvoir tenter soi-même l'expérience , nous placer devant un objet d'une incontestable beauté et examiner avec soin toutes les phases de l'impression produite. On verrait par là, nous nous assurerions nous-mêmes si nous avons exactement décrit le phénomène , et surtout si les analyses par lesquelles nous sommes arrivés à y découvrir la prédominance d'un mouvement volontaire, mais énergique d'amour, sont confirmées par les faits. Cette épreuve n'est pas pour nous d'une médiocre difficulté.
Le sentiment du Beau existe à l'état rudimentaire chez tous les hommes. La recherche des principes du Beau est une thèse philosophique sur laquelle chacun peut, dans la mesure de ses connaissances et selon la portée de son esprit , raisonner ou déraisonner savamment ; mais quand il s'agit de goûter dans toutes ses délicatesses et d'analyser dans toutes ses nuances ces nobles plaisirs de l'esprit, tout esprit n'y est pas apte; il faut une culture spéciale, une éducation particulière, une connaissance des moyens et des procédés propres à chaque art : « De pictore, sculptore, fusore judicare nisi artifex non poîest, » disait Pline; i il faut même quelque chose de plus : un heureux don de la nature de sentir vivement le vrai Beau et d'analyser exactement ses sentiments. Et ce n'est pas, comme on pour-
1 Plin. Jun., I, ep. 10.
rait le croire , cette dernière faculté qui est la plus rare. Il y a en ce monde bien des adorations qui s'égarent : toute divinité a des adorateurs vulgaires et grossiers. La beauté surtout , je crois , excite de très faux enthousiasmes et souvent des admirations bien étranges. Le créateur du mot , sinon de la science de l'esthétique , Baumgarten, avait, dit Lessing, l emprunté au dictionnaire de Gessner presque tous les exemples et les appréciations dont il avait soutenu sa théorie. Il est facile à tout le monde de demander un pareil secours à Winckelmann et à M. Quatremère de Quincy. S'il s'agissait d'une théorie ou d'une critique des arts, rien ne serait, dans une certaine mesure, plus légitime et même plus nécessaire ; mais des exemples et des jugements copiés sans intelligence, répétés sans conviction, ne peuvent pas constituer cette expérience personnelle dont nous avons besoin pour contrôler, par un fait particulier, les résultats généraux fournis par l'observation psychologique. D'ailleurs, même en fait de critique , il est bon de se laisser aller à sa propre impression, dût-elle être un peu confuse ; dans l'intérêt même de ses plaisirs, il ne faut pas se laisser dominer d'avance par des idées préconçues qui vous ôtent la jouissance de découvrir quelque chose par vous-même , et semblent vous dicter ce que vous devez ressentir. C'est bien là je crois, ou jamais, le cas de dire :
Nullius addictus jurare in verba magisiri.
Ce n'est pas sur la parole de Lessing qu'il faut admirer
1 Préf. du laocoon.