PREMIÈRE PARTIE
le Laocoon de Virgile et celui des sculpteurs grecs dont nous possédons le groupe fameux; ce n'est pas sur les descriptions de Winckelmann qu'il faut s'enthousiasmer pour l'Apollon.
Ainsi donc, bien que je ne sois pas de ceux qui ont le bonheur de pouvoir contempler et admirer à leur aise ces chefs-d'œuvre de l'art que Paris seul possède, au risque d'en mal parler, je dirai ce que j'ai personnellement ressenti. Je ne mêlerai aucun des jugements de la critique la plus éclairée à l'impression que je veux décrire; qu'on n'oublie pas que ce que je cherche en ce moment, c'est de vérifier, par une expérience naïve et sincère, les résultats de l'analyse philosophique qui nous a conduits à considérer l'état du Beau comme un acte d'amour.
Tout le monde connaît, au moins par les réductions nombreuses qui en ont été faites, et dont quelques unes sont fort belles , la magnifique statue grecque qu'on appelle la Yénus de Milo , parce qu'elle a été trouvée dans cette île.4 Elle occupait au Louvre, quand je la vis, seule, le centre d'une salle circulaire éclairée d'un jour très doux. L'impression première que cause la sculpture n'est pas vive : le bois, le bronze et le marbre sont froids à la vue ; l'uniformité de la teinte, l'œil sans regard et vide de rayons n'ont rien qui provoque immédiatement et subitement l'enthousiasme; mais si l'on reste quelque temps absorbé dans une contemplation muette et profonde ; si on se
1 Elle a été découverte en 1821 , dit-on , par suite des recherches de M. de Marcellus. L'auteur en est resté inconnu.
laisse aller au charme , en s'isolant de tous les bruits et en rejetant toutes les autres pensées, une transformation lente, mais complète, s'opère dans le spectateur et semble s'opérer dans les objets. J'ai encore le souvenir très présent et très précis de l'émotion que j'ai éprouvée en cette circonstance, et qui a été pour moi la révélation instantanée de la beauté dans la sculpture. J'étais assis, seul, dans cette salle où j'entendais à peine des pas de rares visiteurs ; j'étais venu là sans but, pour me reposer plutôt que pour regarder ; mais de quelque côté que se tournassent mes yeux d'abord indifférents, ils rencontraient, debout sur son socle élevé , la fière et élégante statue ; au bout de quelques instants je n'en pouvais plus détacher mes regards avides, et j'étais plongé dans un état délicieux et doux , comme à l'apparition ménagée d'une vision céleste. Dès ce moment je ne vis plus la mutilation des bras qui la déshonore. Une agitation incertaine fait tressaillir le marbre comme à l'approche d'un Dieu qui va lui donner la vie ; un souffle imperceptible gonfle légèrement les narines; la bouche s'entr'ouvre pour respirer et il semble qu'on va entendre sa douce et pure haleine. Ce n'est plus la couleur froide et pâle de la pierre ; une teinte vivante et inconnue semble colorer et animer le marbre. L'attitude des épaules et de la tête légèrement inclinées , le dessin si pur du cou, les seins qu'un battement invisible fait palpiter, la position des pieds et de la hanche gauche qui se fait sentir sous les élégantes draperies qui les cachent, le mouvement commencé