PREMIÈRE PARTIE
qu'elle indique, tout trahit la vie qui va éelore ; elle ne se meut pas encore , elle va se mouvoir. Et je n'étais pas la dupe d'une illusion ridicule ; je n'avais pas perdu la conscience de ce qui était devant moi ; ce n'était pas un être vivant , c'était un être vivant d'une vie idéale, c'était la vie telle que l'imagination peut la rêver, sous une forme humaine, la grâce, la force, la grandeur divine ; c'était une déesse et la déesse même de la beauté : Vera incessu patuit Dea.
Or, si j'analyse les sentiments que produisait en moi tant l'objet même perçu par mes sens que la conception idéale qu'il m'avait donné occasion de produire en moi-même , je n'y trouve absolument rien qui me puisse permettre de l'identifier avec un acte intellectuel. C'est une attraction à la fois libre et involontaire , une émotion et un acte , un état passif et en même temps actif; l'attrait et le charme peuvent aller jusqu'à l'admiration, jusqu'à l'adoration, jusqu'à l'extase, c'est à dire à toutes les transformations du sentiment et de l'acte qu'on appelle l'amour.
Or l'extase , l par laquelle le sentiment très vif de l'art peut se rattacher au sentiment religieux , l'extase qui est la négation même du procédé intellectuel et de la forme
1 Cf. Hist. de l'Art. Tom. II, livre IV, ch. 6. Il y a une extase esthétique comme une extase religieuse : « A l'aspect de cette merveille de l'art, dit Winckelmann en parlant de l'Apollon du Belvédère, j'oublie tout l'univers , et mon esprit prend une disposition surnaturelle propre à en juger avec dignité. De l'admiration je passe à l'extase; je sens ma poitrine qui se dilate et s'élève , comme l'éprouvent ceux qui sont remplis de l'esprit des prophéties; je suis transporté à Déios et dans les bois sacrés de la Lycie. » Non seulement Winckelmann appelle cet état l'extase, mais il le décrit et avec une vivacité de style qui prouve qu'il l'avait lui-même ressentie.
humaine de la connaissance, est au contraire un des caractères de l'amour, « c'est la cessation entière denolre intelligence; » * Bossuet, qui cite le mot, l'approuve et le commente avec la profondeur de pensée et la magnificence de style qui lui est propre : « Tout l'effort que nous faisons de nous-mêmes, toute notre activité et notre pénétration naturelle ne servent qu'à obscurcir et à confondre notre intelligence (lorsque nous voulons penser à Dieu) ; nous ne faisons que tournoyer. Il ne suffit pas de nous élever au dessus des sens avec Moïse sur la montagne , dans la plus haute partie de l'esprit; il faut imposer silence à nos pensées, à nos discours et à notre raison, et entrer avec Moïse dans la nuée, c'est à dire dans les saintes ténèbres de la foi. La foi, l'amour est le chemin de l'intelligence : intellectus enim merces est fidei. 2 » Le chemin qui mène à la connaissance de Dieu est aussi celui qui mène à l'intelligence du Beau ; c'est un mouvement d'amour qui nous porte , par une certaine grâce et par la puissance irrésistible d'un certain attrait , à l'objet aimable ; et cette douce violence qu'il exerce sur nous , produit le ravissement : or, « être ravi, c'est être transporté hors de soi, et être placé hors de la connaissance qui est propre à l'homme. 3 » C'est peut-être une connais-
î Théolog. Myst. Cap. I. Cet ouvrage, ainsi que tous ceux qui sont attribués à S. Denys l'Àréopagite , est considéré par Fleury comme apocryphe ; mais Bossuet déclare que le sublime théologien qui en est l'auteur, quel qu'il soit, ne serait pas désavoué par S. Denys. On semble aujourd'hui porté , sans qu'on en donne aucune bonne raison , à les considérer comme authentiques.
2 S. Aug., Tract. 29 in Joann., $ G. Bossuet, De l'Util, des souffrances.
3 S. Thom. , Somm. théolog.. 1, 11 , quest. 28, art. 3.