PREMIÈRE PARTIE
sance, mais surhumaine, divine, car c'est une révélation instantanée , vive , profonde , comme une illumination soudaine qui éclate au plus profond de l'âme et l'échauffé en même temps qu'elle l'emplit de lumière. Cette initiation rapide, non seulement me révèle la beauté , mais elle m'inspire le désir de m'unir à elle , de la posséder, de la posséder perpétuellement, et, comme le dit Platon , de concevoir et d'engendrer dans son sein. Ce n'est pas à la raison qu'elle se découvre dans sa nudité chaste et dans sa splendeur divine; c'est au cœur, comme Dieu, qu'elle est sensible. La première impression que l'homme éprouve en face de tout ce qui a la vie , et même de ce qui n'est que le rêve de la vie , c'est de l'aimer, et non de le comprendre. Le trouble des sens qui change pour nous la réalité, qui nous fait voir ce qui n'est pas, ce que nous savons ne pas être , ne peut pas être l'acte même de savoir. Quand je crois voir la statue de pierre s'agiter sous les plis flottants de ses draperies, ma raison n'est pas un instant troublée , je ne suis pas devenu un insensé ; mais mon âme , ravie par la céleste apparition qu'a évoquée en moi l'objet sensible, impuissant à l'exprimer parfaitement lui-même, s'élance et s'envole auprès de la beauté qui l'appelle et qui l'attire.
Quittons ces exemples d'une beauté plastique : la forme particulière y domine évidemment ; cessons d'examiner les œuvres de l'art musical : le jugement formel, l'élément intellectuel où peuvent s'unir les vagues perceptions de l'âme, est encore plus lent à
y paraître; proposons-nous pour fait à observer une œuvre littéraire, un poème : les objections se réveillent plus nombreuses et plus fortes que jamais. Il semble, en effet, que goûter la beauté d'une œuvre littéraire, ne puisse être autre chose que la comprendre , et il paraît impossible de nier de bonne foi que l'acte esthétique soit ici caractérisé, dominé par le fait intellectuel. On peut le nier cependant, sans être accusé d'une subtilité sans franchise, ou d'une aveugle opiniâtreté de sentiments ; je le pense du moins, et voici pourquoi :
Il ne me paraît ni subtil ni erroné de prétendre qu'il faut distinguer soigneusement les conditions sans lesquelles un acte ne peut se produire des caractères essentiels de cet acte. Ainsi, un aveugle ne peut pas voir et par conséquent accomplir les conditions nécessaires pour goûter les beautés de la nature ou de l'art qui nous sont transmises par l'intermédiaire d'un organe qui lui fait défaut ; cela ne peut , en aucune façon, prouver que le sentiment du Beau dans les arts du dessin et de la couleur, ou dans les spectacles de la nature, soit essentiellement une sensation de la vue. De même, si je ne sais pas entendre les sons ou lire les caractères dans lesquels sont représentées les beautés poétiques et littéraires ; si je ne puis pénétrer le sens précis des mots , ni entrer dans le génie de la langue, dans l'intelligence de ses nuances variées, de ses tours, de ses formes, dans le sentiment de ses harmonies et de ses rhythmes , par l'étude très intellectuelle de sa grammaire et de sa prosodie, il est