‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 58 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

clair que l'émotion esthétique ne pourra pas naître ; c'est une condition pour ainsi dire matérielle de l'acte, ce n'en est pas l'essence. Il est évident qu'il faut que je voie un objet pour éprouver une émotion agréable de sa forme ; il est évident qu'il faut que je voie une idée, c'est à dire, que je comprenne le sens des mots sous lesquels elle est cachée, et, en outre, que j'adhère à la proposition qu'elle contient et aux rapports qu'elle affirme, pour que je puisse la trouver belle; mais l'acte par lequel je la vois n'est pas l'acte par lequel je la trouve belle , et l'un n'est pas identique à l'autre. Je la comprends par une affirmation qui la déclare adéquate à mon esprit; je reconnais qu'elle est belle, à l'attrait, à l'amour qu'elle m'a inspiré. Croit-on que ce soient les commentateurs les plus érudits et les plus fanatiques d'Homère qui ont le mieux joui des beautés du grand poète? la plupart du temps leurs admirations, sans être fausses, sont maladroites et pour ainsi dire apprises. Croit-on qu'Àristarque a plus admiré, mieux goûté le chantre immortel d'Ulysse et d'Achille, que Platon, qui rend encore hommage à son génie, qu'il exile et qu'il couronne, et dont il redoute, pour son utopique cité, la puissance magique et les enchantements prestigieux?

Il faut , en outre , observer que nous sommes , nous modernes , placés, pour juger la question, à un point de vue très peu sûr, surtout très défavorable à notre manière de la résoudre. Les anciennes poésies, qui sont aujourd'hui des livres, c'est à dire qui sont destinées uniquement à être lues, n'étaient pas faites pour cette

destination; elles étaient chantées, et chantées en musique, comme Athénée nous l'apprend expressément des poèmes d'Homère ; * il ajoute que les rhapsodes revêtaient un costume et montaient même quelquefois sur les théâtres. Du temps d'Auguste même, cet usage n'avait pas cessé, et l'on entendait encore à cette époque des vers épiques de Virgile 2 récités sur le théâtre, ou plutôt chantés par la comédienne Cythéris. A plus forte raison peut-on l'affirmer des poésies lyriques de Pindare , qui ne cessèrent jamais d'être chantées, et de beaucoup d'autres genres de poésie qui, après avoir été récités en musique, dansés et pour ainsi dire joués, tombèrent peu à peu, à diverses époques de l'histoire , dans une récitation nue , dans le domaine de l'étude solitaire et de la simple lecture. Cette observation n'est pas sans importance ni hors de notre propos. Nous ne savons pas ce que nous avons perdu au point de vue de l'art, quand la poésie a cessé d'être chantée pour être simplement lue ; quand, au lieu d'être le spectacle et le plaisir d'un peuple entier dont l'émotion, comme répercutée dans l'âme de tous les auditeurs , s'augmente comme en raison de leur nombre , 3 ce ne fut plus que la jouissance solitaire d'un petit nombre d'hommes oisifs et curieux. Le style, au lieu d'être la parole parlée, animée, mélodieuse, accentuée, rhythmêe, vivante, oratio, comme disaient

1 Athénée. Deipnosoph., XIV, p. 632.

2 Cf. Tac. dial. de Orat., 13. C'était, au dire des grammairiens, la 6*> églogue.

3 V. Bacon, De la dignité des Sciences, ch. 13, liv. II , et Aristt. , Probl. On ne sait trop pourquoi , mais le fait est certain.

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