‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 59 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

les Latins, est devenu l'écriture, c'est à dire un système mystérieux de signes abstraits , de figures inexpressives, la parole muette, morte. Autrefois le poète ne parlait pas , il chantait ; la lyre n'était pas un symbole de convention , elle était l'instrument obligé de l'accompagnement des paroles chantées , dont , sous sa forme la plus simple , l elle battait la mesure et frappait le rhythme. On a soutenu 2 qu'Homère ne savait pas écrire, et que ses poèmes, jusqu'aux temps de Pisistrate, n'ont été conservés que par une tradition orale , par des écoles de chanteurs appelés Homérides. 3 Le chant, c'est l'action de la poésie. La parole nue * fait bien communiquer les intelligences ; l'action seule fait communiquer les âmes ; elle individualise les idées et les sentiments, parce qu'elle est éminemment personnelle. Quoi de plus personnel , de plus intime que l'accent? c'est la vie , l'âme de la voix, et la voix c'est l'âme elle-même.

Tout est changé : la lyre n'est plus qu'une figure de rhétorique , et même une figure un peu usée ; le poète ne chante plus, si ce n'est par métaphore : il écrit. La clarté des idées, la partie intellectuelle des poèmes peut-être y a gagné ; on le dit : je le veux croire. L'ana-

1 V. Plut. , De Music. La lyre de Mercure à trois cordes.

2 M. Wolf. , Prolégom. à l'Iliade. M. Edgar Quinet a accepté le fait, en repoussant les conséquences qu'en avait voulu tirer le savant allemand contre l'existence d'un Homère historique.

3 Elien, Hist. div. , XIII, c. 14. C'est sous Pisistrate que les relations commerciales de l'Attique avec l'Egypte s'accroissent ; il est naturel d'en conjecturer que l'usage de l'écriture , à laquelle le papyrus est nécessaire , en devient plus commun.

4 Àristt., Poét., 1.

lyse est le procédé de connaissance par excellence , et l'analyse et l'abstraction c'est tout un. À l'abri des séductions et des enchantements de la parole , des surprises et des enthousiasmes pour ainsi dire électriques de l'harmonie , du geste, de l'accent, de la passion, l'esprit peut considérer, dans une langue toute de signes , avec une réflexion plus méthodique et un examen plus approfondi, les idées qui lui sont proposées. Si le sentiment esthétique était de sa nature un acte de connaissance, tout ce qui achève et complète la connaissance devrait l'accroître , en augmenter la force ; or, n'est-ce pas le contraire qui est arrivé? l'art n'a-til pas perdu à cette révolution dans le système des langues, autrefois si libres, si musicales, si passionnées? Ce merveilleux instrument, qui possédait toutes les nuances d'expression de tous les sentiments de l'âme, a bien perdu de sa richesse depuis que les langues sont devenues si droites, si correctes, si inflexibles dans leurs mouvements, si sages dans leur syntaxe. La langue grecque n'est elle pas la plus belle langue que les hommes aient jamais parlée?

Graiis dédit ore rotundo

Musa îoqui. d

Qui ne le sait? Qui du moins ne le répète? L'amour de la beauté , qui a été la passion de la Grèce , et sa faiblesse en même temps que sa gloire, s'est imprimé jusque dans les formes de son langage qui fut le lan-

1 Hor. , Art pôét. , 323.

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