‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 60 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

gage des Dieux. Personne n'ose en douter. Les langues analytiques ne sont pas les instruments naturels de la poésie; elles coupent, elles dissèquent, elles décomposent, c'est à dire elles tuent; elles produisent des entités abstraites , des êtres métaphysiques , logiques , que la raison, souvent abusée, croit comprendre, comprend quelquefois, qu'elle ne goûte, n'aime, n'admire jamais. Ce que l'homme aime , c'est la vie : or, la vie n'est que dans un être particulier, et le particulier n'est pas connu, car l'accident qui l'enveloppe le dérobe à la généralité des formules , et partant à la prise du jugement ; mais il est senti, il est aimé, et pénétré dans son essence par cette puissance de l'amour qui a aussi sa lumière. Le général , l'universel seul est connu, par conséquent il est seul l'objet de la science. Un seul universel est en même temps individuel ; Dieu est, et Dieu est une personne. Aussi la notion de Dieu est-elle autant et plutôt même un acte d'amour qu'un acte d'intelligence ; ce n'est ni par des raisonnements, ni même par des raisons qu'on y arrive et qu'on la conserve : Dieu sensible au cœur, voilà la foi. 1

S'il en est ainsi, pour bien juger la question de savoir si la poésie, telle qu'elle a été, telle qu'elle est dans son essence, provoque un acte d'amour ou excite un jugement formel de la raison , il faudrait lui restituer tout ce qu'elle a perdu , le charme de la mélodie , l'accompagnement musical des lyres , le mouvement passionné et gracieux du rhythme , l'expression pathétique

1 Pascal, Pensées.

de l'accent , l'émotion profonde que le chant imprime dans la parole; mais je dis que, même réduite à la parole écrite, ce squelette d'une forme qui pourrait rendre la forme méconnaissable , la poésie est encore avant tout aimable. C'est le mot de Boileau, ce rare esprit qui, en cherchant seulement le bon sens, a souvent rencontré la profondeur. La perfection de la poésie est de créer des personnages , des caractères , des êtres animés et vivants ; la perfection du style est de vivifier la pensée, et pour cela d'individualiser le général : proprie communia dicere. C'est par cet artifice habile que les poètes rendent visible l'invisible, qu'ils donnent un corps et une âme à des ombres vaines, la vie à ce qui n'est plus, l'être à ce qui n'est pas ; c'est par là qu'ils font , en un mot , à l'image de Dieu , du néant sortir une création. Or, ces êtres que la poésie a créés, qui ont dans notre esprit une réalité si vivante , il ne faut pas dire que nous les comprenons et que nous cherchons à les comprendre; nous sympathisons à tout ce qu'ils éprouvent, nous rions à leur joie, nous pleurons à leur douleur ; l nous nous identifions , nous nous unissons à eux de tout notre être , de tout notre cœur : nous les aimons. Le Beau est proprement aimable.

Nous ne pouvons recevoir aucune impression de ces individualités, qu'une forme nécessairement sensible enveloppe et que l'accident accompagne, s'il ne les constitue pas , si ce n'est par l'intermédiaire de nos

1 Hor. Ut ridentibus arrident, ita flentibus adsunt.

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