PREMIÈRE PARTIE
relever le détail infiniment petit? Quels sont les caractères essentiels du sentiment que chacun d'eux éprouve, et d'abord qu'éprouvent-ils?
Le caractère le plus apparent et, il semble, le plus certain de leur impression commune, c'est d'être un plaisir, une jouissance, un sentiment de satisfaction intérieure vif et profond. Un jeune homme, enlevé par une mort précoce à la philosophie et aux lettres, un écrivain hier inconnu, et demain, aujourd'hui célèbre ou digne de l'être, M. Alfred Tonnelé, dans ses Fragments sur l'Art, ' a contesté ce point qui paraissait acquis à la science. L'objection qu'il fait ne peut partir que d'une âme bien pure , d'un goût de spiritualité bien raffinée , et elle est exprimée avec un rare bonheur et une exquise délicatesse : « L'amour que j'ai pour le Beau, dit-il, est un amour sérieux, car c'est un amour qui me fait souffrir. Où chacun trouve des jouissances, ou du moins les adoucissements de la vie , je sens comme une nouvelle et délicieuse source de tourments. La splendeur d'une soirée, le calme d'un paysage, un souffle de vent tiède de printemps qui me passe sur le visage, la divine pureté d'un front de madone, une tête grecque, un vers, un chant, que tout cela m'emplit de souffrance ! Plus la beauté entrevue est grande, plus elle laisse l'âme inassouvie et pleine d'une image insaisissable. » « Je ne connais, dit-il ailleurs, qu'un bien ici-bas, c'est le Beau, et encore n'est-il un bien que parce qu'il excite et avive
1 Fragments sur VArt et la Philosophie, recueillis dans les papiers* d'Alf. Tonnelé, et publiés par G. S. Heinrich. Marne et Cj«, 1859.
ië PRINCIPES DE LA SCIENCE DU BEAU.
nos désirs, non parce qu'il les comble elles satisfait. » J'ai bien de la peine à me résoudre à critiquer cette exquise et délicieuse manière de sentir, et à secouer le charme de ce style si touchant et si ému ; mais y a-t-il là vraiment une objection, et M. Alfred Tonnelé est-il sincèrement d'un autre avis que tout le monde? Dans la souffrance délicieuse qu'il éprouve , dans cette soif de la perfection entrevue ou conçue , dans ce tourment de l'infini qui le dévore, je ne vois qu'un raffinement de volupté. Oui , vous souffrez que l'image ne réponde pas à l'idéal que votre esprit a rêvé , et votre âme languit de voir ses désirs inassouvis, et aspire avec une ardeur inquiète et une espérance pleine de trouble à ce bien parfait, à cette beauté céleste, divine! Mais, ô âme , que votre souffrance est enviable et que vos tourments sont délicieux ! Que vos désirs sont immenses , comme votre espérance infinie ! Eh quoi ! vous possédez en vous-même une idée de la beauté si parfaite , que tout languit auprès d'elle et n'excite plus que vos dédains I Si les souffles du printemps ne suffisent plus à rafraîchir votre front, c'est que vous avez été caressé par des vents plus parfumés que tous les vents de la terre ; si les chants des hommes ne vous laissent qu'un plaisir mêlé de regrets et de souffrances, c'est que vous avez entendu les voix des anges. Quoi, vous avez, dans votre esprit plein de rêves, vu s' entr' ouvrir pour vous le ciel et paraître Dieu lui-même, et vous n'êtes pas satisfait! Ah! combien sont à plaindre ceux qui n'ont pu ni comprendre ni goûter la volupté de votre douleur !