PREMIÈRE PARTIE
sens ou de notre imagination , faculté qui plonge par ses racines dans la sensation. Voilà pourquoi il entre nécessairement dans l'acte esthétique le jeu des sens. Je sais qu'il est certain que nos connaissances ellesmêmes sont toujours mêlées de quelque sensation , et qu'il y a toujours une image étendue dans la plus abstraite de nos pensées ; mais on comprend qu'il en pourrait être autrement, et que la connaissance n'en serait que plus parfaite et plus pure. Il en est tout autrement de l'amour. L'amour ne s'adresse qu'à la beauté vivante , et les sens sont le seul intermédiaire possible entre l'amant et l'objet aimé, et ce caractère est commun aux deux espèces d'amour que toute philosophie et toute théologie reconnaissent : l'amour qu'on ressent pour les objets ou les êtres, sans nous intéresser à leur bien et en n'ayant en vue que notre plaisir et notre bonheur, et l'amour qui nous porte à prendre du plaisir dans le bonheur de l'objet aimé.
Quoique Leibnitz * dise que ce n'est pas proprement aimer qu'aimer un tableau , quand on n'a du plaisir qu'à en goûter les perfections , il ne condamne pas non plus l'expression , et je ne vois pas , pour ma part, quel terme plus propre employer. Quoi qu'il en soit , le fait n'en variera pas de nature, et par le rapprochement et la différence qu'il établit , Leibnitz avoue lui-même que c'est là un fait moral, un acte de la volonté, un désir, une inclination qui nous porte vers ce qui nous donne du plaisir, sans que nous nous intéressions s'il en
1 Nouveaux Essais sur V Entendent. . liv. 11 , ch. 20.
reçoit : c'est là ce qui le distingue de l'amour véritable , qui nous fait aimer le vrai bien. Descartes i avait déjà vu dans ces deux espèces d'amour l'origine de la distinction du bien et du Beau, « à savoir, l'amour qu'on a pour les choses bonnes, et celui qu'on a pour les choses belles , auquel on peut donner aussi le nom d'agrément. 2 »
Ce caractère, à la fois égoïste et sensible, donne à cette espèce d'amour que provoque le Beau, un danger et une infériorité; il n'enferme aucune idée morale, et, quoique sévère , il mérite le nom que lui a infligé la scolastique, d'amour de concupiscence. Il a beau être emporté par la passion à tous les sacrifices, c'est pour se satisfaire qu'il se sacrifie. Tout amour peut s'égarer ainsi, et quand il s'égare il tombe, et souvent il tombe dans les plus profonds abîmes. La forme sensible où la beauté s'individualise et se manifeste, s'enveloppe et se développe , peut arrêter seule l'âme et l'empêcher de pénétrer jusqu'à cette forme idéale qui en est le fond et l'essence. Yoilà pourquoi la beauté paraît être sensuelle, comment l'art peut être corrupteur. Cette condition nécessaire, fatale, ne justifie pas, mais elle explique les réprobations et les condamnations que presque toutes les religions ont portées contre les arts qui ont pour objet d'exprimer le Beau. Ce ne sont pas seulement les iconoclastes ni les cultes qui proscrivent absolument toute représentation , qui ont voulu exiler
1 Traité des passions de Vâme, II , n°» 79 et 82.
2 S. Dionys. Aréop. DeDiv. nominib., IV. « Non solum bonum, sed etiam pulchrum est omnibus amabile. »