PREMIÈRE PARTIE
des temples cette Eve dangereuse ; les Pères de l'Eglise catholique , qui fait un si grand et si noble usage de la peinture , de la musique , de la statuaire , de la sculpture , de la poésie , ont souvent protesté contre cette adoration de la beauté , et en ont signalé les attraits perfides et les tendances , ou au moins les effets pernicieux. Les philosophes de la Grèce, de la Grèce, cet enfant gâté de toutes les gloires , à qui nulle grandeur n'a manqué, pas même la palme de la vertu et la couronne du martyre , les philosophes voulaient chasser de la société qu'ils pouvaient corrompre , la poésie et l'art, personnifiés dans ce grand Homère, qui est comme l'incarnation de l'art et de la poésie. La beauté la plus céleste , la plus divine , se manifestant dans des traits humains , éveille des émotions sensibles , et , dans des imaginations à la fois ardentes et faibles , des images voluptueuses et sensuelles. L'âme a beau vouloir s'élever d'un vol radieux dans le ciel sans nuage de l'idéal , elle traîne après elle ce corps, cette chair, ce limon, cette boue, comme dit Plotin, où elle est emprisonnée, qui la souille et en même temps la retient captive. Regardez les transports de la passion religieuse : avec quel luxe de métaphores violentes, d'images sensuelles, avec quels mouvements passionnés , ardents de style, elle se manifeste dans la plus pure des âmes, dans sainte Thérèse! Sans doute c'est la beauté idéale de son Dieu qu'elle adore, aux pieds de qui elle se prosterne ; mais cependant de quels brûlants baisers elle couvre les pieds de cet époux spirituel ! avec quel emportement de voluptés pressenties elle demande à s'unir à lui dans
un hymen mystique I quelles larmes ! quelles paroles enflammées l Ce ne sont même pas les calmes et sereines tendresses de l'épouse ; c'est la fougue, c'est la violence de l'amante en délire. Le mysticisme le plus raffiné est plus près qu'il ne le pense du sensualisme. Dans sa cellule solitaire, qui donc échauffe les prières du moine? à quoi doit-on ce redoublement de ferveur pour le culte de Marie? Cela ne donne-t-il pas lieu de réfléchir, que cette adoration de la femme, instituée par une assemblée d'hommes voués au célibat l l Le jeune prêtre sentirait-il se mêler à ses prières tant de larmes , s'il ne voyait apparaître à ses yeux et à son imagination, plus puissante encore, la beauté céleste de la mère virginale du Christ? Toute image est une sensation, et toute sensation est non pas un mal, mais un péril.
Mais l'émotion esthétique n'a pas toutes les faiblesses de l'amour, et elle en a presque toute la puissance, j'allais dire toute la vertu. Elle n'en a pas tous les dangers ; car la réalité , dans l'art du moins , n'est qu'une apparence qui ne peut exciter aucun trouble directement sensuel. C'est à l'imagination que l'art s'adresse , et ce n'est qu'indirectement, et dans des imaginations déjà corrompues, qu'il peut ébranler les sens et empoisonner l'âme. En soi, naturellement l'émotion du Beau est nécessairement chaste, parce qu'elle n'est produite par aucun objet réel ; elle n'en est pas pour cela ni moins vive ni moins profonde.
1 J'ai entendu un prêtre des plus convaincus et des plus recommandables, dire devant moi : « S'il n'y avait pas dans la religion catholique le culte de Marie , je jetterais tout de suite le froc aux orties. »