‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 63 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Comme l'amour, elle a une puissance de révélation, une rapidité et une profondeur de pénétration, une grâce, un charme inconnus à la raison; l'âme de l'homme, en proie à ce sentiment, voit ce qu'un œil indifférent ne saurait voir ; d'un regard il descend dans l'essence invisible de l'objet qu'il admire, et contemple une beauté qui se dérobe à tous les yeux , qui n'existe pas peut-être, ou au moins qui n'existe que pour lui. On a pu dire de l'amour qu'il créait, dans l'objet aimé, les grâces mêmes qui le rendaient aimable; celui qui aime, découvre mille perfections invisibles, mille attraits inconnus. Il en est ainsi de l'artiste : son regard a une puissance de pénétration , son imagination une force de conception merveilleuse 1 Dans le nuage que le matin colore, dans un chant d'oiseau, dans le bruit d'une feuille tombée dans les forêts, dans le silence des champs, il voit, il entend, il crée un monde entier d'images, d'êtres, de caractères , le drame idéal de la vie. En fait d'art, on ne comprend que ce qu'on aime.

Nous pouvons clore et résumer cette longue discussion sur le caractère essentiel de l'acte esthétique, et sur la faculté de l'âme à laquelle il le faut rapporter, par un mot de S. Augustin : « Nous ne pouvons rien aimer que le Beau : non possumus amare nisi pulchra. l » Considéré dans l'homme qui le goûte , le Beau est une inclination naturelle et agréable de la volonté , un acte d'amour intelligent et volontaire , par conséquent per-

I De Musica, VI, 13. Cette opinion que le Beau excite dans l'âme un acte d'amour, se retrouve dans Cicéron, qui, s'il se trompe sur l'essence du

sonnel, accompagné d'une conception intérieure et idéale, et d'un désir plus ou moins énergique d'expression, d'un acte créateur plus ou moins complet. l Il est évident que cette définition est insuffisante, puisqu'elle n'exprime pas la nature de l'objet vers lequel se dirige ce mouvement d'amour naturel, qui même l'appelle. Mais comme cet objet peut être placé en dehors de l'homme, il faut considérer le Beau au point de vue objectif pour remplir les lacunes forcées de notre définition. C'est ce que nous allons essayer de faire en étudiant le Beau en soi.

Beau en lui-«iême, adopte, sur l'impression qu'il produit, les idées, et reproduit presque les termes de Platon : Formant quidem ipsam et tanquem faciem honesti vides , quœJ si oculis cerner etur, mirabiles amores, ut ait Plato, excitaret sapientiœ. De Oflic, I. Burke ramène aussi le sentiment du Beau à l'amour, mais il en place l'origine dans un certain état du corps. Cette théorie appartient à la philosophie de la sensation , et se distingue profondément de celle de Platon que nous avons faite nôtre.

1 Observations sur le sentiment du Beau et du Sublime . dans la Critique du jugement. Trad. Barni, tom. II, p. 244. Il est bien singulier d'entendre Kant , dans un ouvrage différent , il est vrai , mais spécial encore sur le Beau et le sublime , arriver à reconnaître l'amour comme le caractère du sentiment du Beau : «. Les qualités sublimes inspirent le respect : celles qui sont belles inspirent l'amour. »

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