‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 68 sur 235 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

qui contient en soi de quoi réveiller en mon entendement l'idée de rapports ; » et par conséquent le goût , dans cette théorie, n'est que la faculté d'apercevoir, de sentir, comme dit Augustin, des rapports. '

Ainsi l'univers est gouverné par le nombre, comme il a été disposé dans le nombre, le poids et la mesure. 2 Le mal lui-même a sa beauté expliquée par Tordre et par le nombre ; le mal lui-même rentre dans Tordre et concourt à la beauté du tout ; 3 car il y a un ordre et par conséquent un nombre dans le rapport des causes et des effets. Le hasard disparaît, et avec lui le désordre et l'accident. Cet arbre a poussé ici plutôt que là, parce que l'homme y a vu, ou que la semence apportée parle vent y a trouvé une terre plus propice. Est-ce un arbre stérile? son bois ou son ombre auront ou leur agrément ou leur utilité, et serviront encore aux hommes ; il cachera le nid d'oiseaux qui charment les solitudes; il abritera ces poètes ailés qui, dans le morne silence du désert, font éclater les chants joyeux de l'amour et de la vie. Si ses rameaux désolés ne portent ni fleurs ni fruits ; si ses branches maudites ne protègent ni l'oiseau qui chante, ni l'insecte qui bourdonne, du moins ses feuilles, emportées par le vent, roulant dans la tempête ou flottant sur la surface des eaux, diront à l'homme que toute joie terrestre est fragile, que tout bonheur n'est que mensonge ici

1 Cf. 1. 1. supr. Ratio sentit.

2 Sagess. XI , c. 21.

3 De Ord. II, c. 4. Mala in ordinem redacta faciunt ad decorem universi. Leibnitz , préface de la Théodicée. « Dieu est tout ordre , et la beauté est un épanchement de ses rayons. »

bas , ou plutôt un songe qui ne dure même pas l'intervalle d'une nuit. Ainsi tout rentre dans l'ordre ; tout exprime, tout raconte, tout chante l'ordre, et l'univers est un magnifique poème qui révèle la gloire du Dieu qui l'a créé : l Cœli enarrant gloriam Dei.

Sans doute l'ordre, l'unité, éclatent dans tout ce qui est Beau ; mais ce n'est pas à dire qu'ils en constituent l'essence. D'abord ne faut-il pas faire quelque attention aux objections qu'avaient déjà soulevées contre ce principe Platon et Plotin? Il n'y a nulle partie isolée qui puisse aspirer à la beauté, si l'on considère l'unité comme un effet de l'ordre, et non comme son principe ; il n'y a nulle beauté dans ce qui est parfaitement simple. 2 Ce ne sont pourtant pas des parties laides dont l'arrangement pourra faire du tout une chose belle. Il faut donc reconnaître que « la beauté , comme le dit Plotin, est moins l'ordre et la proportion que ce qui éclate dans la proportion et dans l'ordre. 3 »

En outre, l'ordre, le nombre, ne sont qu'une abstraction et ne diffèrent pas des parties arrangées. La beauté consiste dans les parties ordonnées , congruentia , convenientia partium : or, tout ce qui est partie , tout ce qui est divisible est matériel ; la beauté consiste donc dans des choses matérielles. Il y a plus : qu'entend S. Augustin par le mot unité? On peut considérer l'unité comme une grandeur de con-

1 S. Aug. Ep. ad. Marcell. 138. Alias 3. Velut magnum carmen cujusdam ineffabilis modulatoris.

2 Plat. Hippias. Plotin, Ennéad., VI, 1. 1.

3 Plotin, Ennéad.^ XI , 1, 22.

Page 1