‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 8 sur 235 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Je suis bien loin de croire que tous les hommes goûtent avec une égale intensité le plaisir du Beau, et j'admets que des trois personnages dont nous cherchons à analyser les impressions , aucun ne ressentira exactement la même. J'ignore, en outre, si c'est vraiment le sentiment du Beau qu'ils éprouvent , car c'est là précisément ce que je cherche. Mais ce que je crois constaté , même par le charmant écrivain qui semblait le contester, c'est que tous ceux qui, devant un objet, s'écrient : qu'il est beaul ressentent avant tout un plaisir, une jouissance.

Mais ce plaisir précède-t-il , suit-il ou accompagnet-il quelqu' autre opération de l'âme? Qu'est-il en soi? un état passif, ou un état actif de l'esprit? Quelle en est la cause , ou quelles en sont les causes , s'il y en a de plusieurs espèces? Se rattache-t-il à la faculté de sentir, à celle de vouloir, à celle de connaître , ou est-il , comme l'a cru Hutcheson, l'acte d'une faculté spéciale, un acte sui generis? N'y a-t-il pas quelques caractères psychologiques et même physiologiques qui le font reconnaître? C'est ce que nous allons rechercher.

Écoutons parler les témoins que nous voulons consulter, ou plutôt, car les vives émotions sont souvent silencieuses , écoutons les voix intérieures de leur admiration et de leur joie muettes.

Le robuste artisan , en levant la tête vers cette cime verdoyante, mesure d'un coup d'oeil la hauteur et la grosseur de l'arbre ; à des indices que son regard exercé peut seul saisir et comprendre, il apprécie les qualités du bois , sa dureté qui émoussera plus d'une fois

le fer de sa hache; il calcule la profondeur de ses racines et l'espace qu'une fois abattu, le géant couvrira de son corps; le prix, la grandeur des dimensions, la beauté des veines , surtout l'usage , forment la plus notable partie de ses impressions ; la force de résistance que pourra lui opposer ce noble adversaire, et la lutte héroïque qu'il soutiendra, sans espérance de vaincre la patience et l'industrie de l'homme , lui inspirent cette compassion mêlée d'estime qu'on accorde à un ennemi vaillant et malheureux ; en résumé , les idées que réveille en lui le spectacle de cette magnifique production de la nature , se rapportent toutes à une fin déterminée et précise. Ce chêne est beau, parce qu'il est admirablement droit, que son grain est serré et ferme, que ses veines et ses nuances sont régulières, que le bois en est parfaitement sain ; par toutes ces qualités , il convient merveilleusement à des usages divers et importants qui le rendent précieux ou beau.

Ce ne sont pas là les sentiments ni les idées qui accompagnent chez le prêtre , ou chez tout homme religieux, le plaisir du même spectacle. Bien qu'exprimées par le même mot, ses pensées seront fort différentes ; ou bien il s'écriera : tu vas donc tomber à ton tour, ô chêne centenaire, symbole de la force et de l'orgueil, toi qui riais du roseau fragile et insultais aux arbrisseaux chétifs qui croissaient à tes pieds et que tu étouffais, bien loin de les protéger de ton ombre ! Puisse ta chute enseigner aux humains que toute grandeur créée est une grandeur petite , parce qu'elle est périssable, et que tout ce qui doit périr et a un terme

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