TROISIÈME PARTIE
avant d'expliquer leur système sur le Beau, il convient d'examiner leurs doctrines sur la connaissance et la vérité.
Il ne faut pas croire que ce que nons venons de dire s'applique uniquement à la beauté spirituelle : la beauté du monde extérieur, que Plotin est loin de dédaigner, x se rattache encore au même principe. En effet, la matière est intérieurement agitée et conduite par une raison , par une âme , par une intelligence invisible qui seule y dépose la vie , en constitue l'essence et l'idée , en commande les mouvements, la rend active et féconde. 2 Cette raison qu'est-elle, sinon une idée? et qu'est-ce que la matière, sinon un ensemble de formes mortes , infécondes , immobiles , mais qui représentent la forme invisible et la pensée vivante qui au dedans les meut et les vivifie? Le monde sensible n'est donc qu'un symbole du monde invisible ; il en est la représentation , et la vérité de cette représentation en constitue la beauté ; il ne signifie pas seulement , il exprime; c'est un livre et plus qu'un livre : c'est un poème. C'est aussi le mot dont se sert S. Augustin ; c'est une idée que la Bible avait la première émise et que toutes les religions s'empressent d'admettre. La création est représentée , dans la Sagesse , comme un éclat, un rayonnement de la gloire de Dieu. 3 La grandeur et la beauté de la créature peuvent faire connaître
1 Ennéad. , II , 9, 17.
2 Cette âme ressemble beaucoup à la monade de Leibnitz. Cf. De notione Substantiœ et principia Philosophiez. Ed. Dutens. Tom. II , p. 14 et -22.
3 Ch. 13.
et en quelque sorte rendre visible le créateur. Si donc le monde sensible est la représentation du monde intelligible, connaître la vérité de ce qu'il représente et saisir sous ses formes visibles la forme invisible qu'elles révèlent et cachent en même temps , c'est en goûter la beauté. f
Nous retombons ici dans la doctrine d'Àristote. Jouir de la beauté c'est connaître , c'est faire un agréable syllogisme qui nous apprend quelque chose facilement et promptement : or, qu'est-ce que connaître, suivant les alexandrins, qui ont adopté sur ce point presque toutes les idées d'Aristote?
Nous l'avons déjà dit : ce qui fait le fond , l'essence des choses même matérielles, ce n'est pas la matière ; c'est la forme que leur confère l'acte, lequel acte détermine et réalise les puissances latentes de la matière, actualise la possibilité. Cette forme qui, de plus, donne aux choses l'unité, c'est à dire, selon les alexandrins, le bien suprême, c'est l'idée, c'est à dire un principe intelligible. C'est ce principe intelligible que, dans la connaissance, saisit seule l'intelligence , car il échappe à la sensation ; c'est ce principe intelligible, on le voit, qui fait l'être véritable des choses, tandis que le rapport de cet intelligible à l'intelligence en constitue la connaissance vraie, la vérité.
L'être est donc identique à l'intelligence ; 2 et la
1 M. de Lamennais, Esq. dhmephilos., tom. III. « Le sentiment du Beau naît, lorsqu'à travers les formes visibles l'esprit découvre l'invisible essence. »
2 « L'être d'une chose consiste à être perçu. » Berkeley. « Tout ce qui est rationnel est réel, et tout ce qui est réel est rationnel. » Hegel.