‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 86 sur 235 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

pensée , véritable vie de toutes choses , se pensant ellemême , son acte , qui est sa forme , est la pensée de la pensée.

Mais tandis qu'Aiïstote trouve dans cette contemplation de l'intelligence par elle-même , l'acte pur et parfait , se suffisant à lui-même , remplissant tous les désirs de l'être et toute la perfection de la vie, les alexandrins, se rapprochant de Platon, conçoivent un but à cet acte ; ils ne le considèrent plus comme immobile, c'est à dire comme mouvement n'ayant d'autre fin que lui-même ; au contraire, ce mouvement a une fin ; cette fin, c'est le bien auquel tendent tout acte , tout mouvement de ce qui vit et de ce qui pense : or, l'intelligence humaine, à moins qu'elle ne s'élève par un laborieux exercice à des facultés supérieures de connaître, ne peut comprendre que ce qui a une forme, et le bien n'a pas de forme, non seulement pas de forme sensible, mais même intellectuelle. Il y a plus : l'âme alors qui s'élève jusqu'à lui, se fait semblable à lui , et , comme un amant qui prend modèle sur sa maîtresse, elle se dépouille aussi de toute forme ; le bien et l'âme ne font plus qu'un, sans qu'on puisse les distinguer. *

Le bien est donc sans forme , car il est l'unité absolue; il est l'absolu, et qui dit absolu dit amorphe. Mais quoiqu'il n'ait pas de forme, il engendre la

1 On voit que ce n'est plus la raison qui s'élève à ces hauteurs intellectuelles, pour saisir ce principe dans son être dépouillé de forme; c'est l'extase , le délire , l'anéantissement ou au moins la suspension de la raison, comme dit saint Denys l'Aréopagite.

forme ; il dépose sur les choses une trace et une marque de lui-même ; cette trace, cette empreinte, cette forme, fleur de l'essence, rayonnement de la vérité, c'est la beauté. Ainsi on le voit, la beauté n'est qu'un symbole ; ce n'est pas elle qui fait naître l'amour ; ce n'est pas elle qui est exprimée par une forme sensible : elle est la forme qui exprime l'essence sans forme du bien. Chaque chose ne devient désirable que parce que le bien, dans un chaste hymen, dans une union intime et pure avec l'âme, y répand les couleurs et les grâces, et allume dans l'âme que la beauté laisse froide, un feu qui la dévore, une lumière qui fait tout resplendir, tout rayonner, qui transfigure toutes choses.

Le Beau est la forme de ce qui est aimable, et ce qui est aimable c'est le bien, principe suprême, sans figure et sans forme, sans lequel aucune chose n'aime, aucune chose n'est aimée.

Ainsi, si l'on considère la beauté, non pas dans sa forme mais dans son essence véritable , elle est identique au bien, identique à son tour au vrai et à l'être. La beauté donc se mesure à la capacité des choses à se laisser dépouiller de toute figure. Toutes les formes, toutes les idées qui ont encore de la multiplicité, de la diversité, sont dans la privation; celles qui sont susceptibles d'avoir une représentation sensible, n'ont qu'un reflet fort effacé de la beauté. La beauté réelle est dans une chose absolument amorphe, l'un et l'absolu. En effet, tout ce qui a une forme ou figure, se mesure; tout ce qui se mesure, n'est

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