TROISIÈME PARTIE
dance de la nature , avec le besoin que nous éprouvons d'en ramener les lois à l'unité.
La finalité de la nature n'est point une fin réelle : c'est la possibilité d'une fin , c'est un principe à priori , il est vrai, mais formel et purement subjectif, une idée de la raison. De plus, comme cette idée n'est pas donnée dans l'entendement, mais cherchée, mais trouvée, elle est contingente : elle pourrait ne pas être. Cependant comme ce besoin d'unité qui nous tourmente est un principe à priori, il est universel, et comme c'est un besoin et un désir de l'esprit, la privation en est une peine, la jouissance et la possession un plaisir. Il y a donc une satisfaction attachée à l'acte du jugement réfléchissant, et, par suite de ce que nous venons de dire, cette satisfaction est universelle. i
Or, il y a des nuances dans ce besoin d'envisager la finalité de la nature et sa concordance avec notre faculté de connaître.
Si nous nous arrêtons à l'impression sensible produite sur l'état de nos facultés par cette disposition de la nature à s'harmoniser avec nos facultés, sans chercher à rapporter les objets considérés par nous à un concept
1 C'est ce caractère de la peine et du plaisir attaché au jugement réfléchissant, qui a inspiré à Kant la pensée malheureuse et peu justifiée de détacher le jugement de l'entendement, dont il est l'acte éminent et propre , et d'en faire une faculté spéciale. Cette classification ne se soutient même pas en accordant le principe ; car la peine et le plaisir ne se trouvent pas dans le jugement déterminant, qui doit être par conséquent restitué à la raison. Il y a longtemps d'ailleurs qu'Aristote a reconnu que nous avions du plaisir à connaître , sans distinction de jugements réfléchissants ou de jugements déterminants. D'ailleurs, quelle en est donc la différence réelle? Ils sont tous deux purement subjectifs, et ne nous font pénétrer ni l'un ni l'autre au sein de la réalité, dans la connaissance des choses en soi.
v)96 PRINCIPES DE LA SCIENCE DU BEAU.
déterminé, mais nous bornant à une contemplation libre et insouciante , le jugement est esthétique.
Si, au contraire, au plaisir * produit en nous par cette harmonie de nos facultés cognitives, se joint une notion déterminée des objets contemplés ; si nous les rapportons à un concept déterminé ; si nous ne plaçons plus en nous-mêmes la finalité de la nature , mais si nous cherchons dans les objets une finalité objective ; en un mot, si nous considérons l'univers comme un système de fins , si nous en cherchons les causes finales , alors le jugement est téléologique : il devient logique et cesse d'être esthétique.
Ainsi donc, c'est uniquement ce qui, dans la représentation d'un objet , est purement subjectif, ce qui ne peut être un élément de connaissance, en un mot la sensation , plaisir ou peine , mêlée à cette représentation, voilà ce qu'il y a en elle d'esthétique.
Or, cet élément qui précède la connaissance, c'est la finalité, et c'est la représentation de cette finalité formelle et subjective qui est esthétique. Je dis formelle, parce que le plaisir, lié avec la représentation, a sa source dans la forme de l'objet contemplé , et non dans l'élément matériel de sa représentation considérée comme sensation propre. Dans ce cas, nous jugeons que le plaisir est nécessairement lié à la représentation cle l'objet, non seulement pour le sujet qui saisit cette forme, mais pour tous ceux qui en jugent, et par conséquent cette satisfaction est universelle.
1 Ce plaisir d'ailleurs ne tarde pas à être effacé par l'habitude , et l'attention que notre esprit porte aux notions des choses nous détourne de la réflexion intérieure où nous pourrions goûter l'harmonie de nos facultés.