TROISIÈME PARTIE
L'objet d'une telle représentation est Beau ; la faculté déjuger un tel objet s'appelle le goût.
Cette idée de la finalité de la nature , dans laquelle entre nécessairement l'idée d'un être puissant et bon qui, en la créant et en la disposant, aurait eu égard à nos facultés de connaître et en aurait préparé l'harmonie , cette idée n'appartient pas à l'entendement ; elle nous élève au dessus des perceptions sensibles et de la matière ; c'est un intelligible qui nous sert à passer dans le monde pur des idées et du suprasensible où nous dépose enfin la raison pratique, et que nous révèle d'une manière ferme et certaine la loi morale ; mais cette idée nous transporte jusqu'au seuil de ce domaine auquel elle n'appartient pas plus qu'au monde sensible , et n'est qu'une transition entre eux.
De plus , le concept de la finalité de la nature nous fait concevoir un rapport de la nature à des fins ; de la finalité esthétique nous passons, nous glissons à la finalité pratique. Les fins de la nature ont pour objet nécessaire l'homme : elles nous conduisent à concevoir la fin de l'homme, qui est l'accord de la liberté avec ses fins dans le monde moral, et, par conséquent, la nature doit pouvoir être d'accord avec la liberté. Par là , le jugement cle goût est lié à quelque chose qui se révèle dans le sujet même et hors du sujet, comme un objet suprasensible et moral ; d'où le Beau peut être considéré comme le symbole de la moralité, ce C'est l'intelligible, dit Kant, 1 que le goût a en vue; c'est en
1 Kant., Introd., Critiq. du Juq.,. % LVIII.
lui que conspirent nos facultés de connaître supérieures, et, sans lui, il y aurait contradiction entre leur nature et les prétentions qu'élève le goût. »
Telles sont les conclusions de la Critique du Jugement, renfermées dans une introduction d'une lecture ingrate , difficile , mais écrite de ce style plein et concentré qui caractérise l'auteur, et où sont résumés et entassés en quelques pages les résultats de son système , avec une force de concentration intellectuelle , une vigueur et une originalité incomparables. On a déjà vu le vice fondamental du système ; il repose sur une classification illégitime. Le jugement est-il une faculté spéciale? a- t-il pour caractère la peine et le plaisir? Kant lui-même renverse sa fragile psychologie par les aveux que la vérité lui arrache.
En effet , il reconnaît, et il est bien obligé de reconnaître, qu'au jugement déterminant n'est attaché aucun plaisir, et que le plaisir qui primitivement accompagne le jugement téléologique , devient bientôt insensible par suite de l'habitude ; ce plaisir se confondant avec la connaissance même, ne peut guère être donné comme son caractère éminent et distinctif. Il ne reste donc que le jugement de goût qui le conserve. Ce fait seul nous semble ruiner une classification semblable , car il montre que le principe n'en est applicable qu'à un acte sur trois que renferme cette faculté. Mais qui ne voit que la peine et le plaisir sont attachés à une foule d'actes que le jugement ne renferme pas? Le principe n'a donc ni la généralité, ni la spécialité nécessaires ; il ne s'applique pas à tous les actes de la faculté