TROISIÈME PARTIE
nous pouvons supposer, il est possible que la disposition des objets naturels ait eu pour but tout exprès de nous plaire ; mais si l'on trouve des rapports de finalité de la nature à nos facultés de connaître, nous ne sommes nullement autorisés ou obligés à affirmer que la nature a été réellement produite pour ces rapports, qui ne peuvent alors être des fins, c'est à dire des concepts considérés comme causes.
La conscience de cette finalité constitue le plaisir esthétique , et la beauté est la forme de la finalité d'un objet , en tant que cette finalité y est perçue sans représentation de fin, sans qu'on y saisisse un but : c'est la beauté libre, pulchritudo vaga, comme l'appelle Kant; c'est la beauté véritable qui n'est pas attachée à un concept. Cependant quelquefois le concept de la finalité d'un objet se mêle à la satisfaction universelle et au sentiment ; c'est encore la beauté, mais mélangée, adhérente à une autre idée : pulchritudo adhœrens. Le jugement, en ce cas , n'est pas pur ; il est à la fois esthétique et logique.
Ce qu'il y a de remarquable dans cette beauté adhérente, c'est qu'elle est seule susceptible d'un idéal, parce qu'elle est seule liée à une idée de la raison déterminant à priori la fin de l'objet et sa perfection. En ce sens , il n'y a d'idéal que l'homme ; il n'y a donc pas de type , de prototype du vrai Beau : il n'y a pas d'idéal du Beau libre et il ne saurait y en avoir.
Nous sommes arrivés au quatrième moment du jugement du goût , où il est considéré sous le point de vue de la modalité. Sous ce rapport, la satisfaction atta-
chée à ses objets est reconnue comme nécessaire et le Beau se définit : ce qui est reconnu , sans concept , comme l'objet d'une satisfaction nécessaire. Quand nous déclarons une chose belle , nous ne permettons à personne d'être d'un autre avis ; cependant cette nécessité n'est pas fondée sur des preuves à 'priori, apodictiques , et par conséquent elle nrest pas démontrée. Notre jugement est fondé sur notre sentiment , et par conséquent la nécessité que nous y trouvons est subjective ; mais il y a nécessité, parce que c'est un sentiment commun à toute l'espèce , un sensus communis qui la fonde. Ce sensus communis est une faculté commune à tous les hommes, de déposer, de penser, de subsumer, comme dit Kant, certaines représentations, abstraction faite de toute sensation et de tout concept, sous les conditions subjectives, mais universelles de la faculté de juger. C'est aussi une faculté commune à tous les hommes, d'éprouver, par suite de ce premier acte de l'esprit, une satisfaction, qui doit être universelle et qui est nécessaire, dans le sentiment de concordance de ces représentations avec ces conditions. En somme, le jugement esthétique n'est que le sentiment de l'accord des intuitions dans leur liberté avec l'entendement dans sa généralité. En résumé , le jugement de goût se fonde sur un concept, mais indéterminé et indéterminable , d'un certain principe en général de la finalité subjective de la nature pour le jugement. Nous ne pouvons trouver ni dans la nature, ni en nous ce principe ; il la dépasse et nous dépasse nous-mêmes : c'est donc un principe intelligible ; c'est l'idée indé-