TROISIÈME PARTIE
terminée du suprasensible ; c'est l'intelligible que le goût a en vue , c'est vers lui que conspirent nos facultés de connaître supérieures.
Cet intelligible est un idéal, c'est à dire une conception de l'imagination, la représentation de quelque chose de particulier, considéré comme adéquat à une idée, ce qui devrait pouvoir être et ce qui ne peut pas être, une idée indéterminée que la raison nous donne, mais qui ne peut être représentée par des concepts, mais seulement dans une exhibition particulière et par conséquent par l'imagination. Cette idée de la raison se lie à ce principe que nous révèle l'observation téléologique des êtres et de la création. Quoique nous ne connaissions pas le principe interne de l'infinie variété des lois de la nature , qui pour nous est inexplicable et dont rien ne saurait démontrer la finalité objective , ' nous sommes amenés par le jugement téléologique à concevoir Vidée d'un système universel des fins de la nature. Le jugement esthétique nous le fournit comme un objet de contemplation ; mais nous avons la conscience que la nature n'existe pas seulement pour être un objet de contemplation ; cette contemplation même suppose une autre fin plus réelle par laquelle seule elle a du prix : cette fin, c'est l'homme ; ce qu'il y a en lui d'essentiel comme être moral, c'est la liberté, c'est la vertu.
Puisque la fin des beautés de la nature est une des-
1 L'accord de l'état final du monde avec notre moralité, est une harmonie purement idéale, purement subjective, admise de confiance, et objet seulement de la foi ou plutôt de l'espérance.
tination morale, l'idée du Beau se lie avec l'idée du bien , avec laquelle elle a d'ailleurs tant d'analogies, et l'on peut dire que le Beau est le symbole du bien; mais il ne faut pas croire pour cela que Kant identifie le Beau au bien ; il s'est attaché, au contraire, à les distinguer très fortement l'un de l'autre. Il a, en effet, solidement démontré que le plaisir moral n'a rien de commun avec le plaisir esthétique , l et que le goût des beaux-arts n'a rien de commun avec la vertu ; c'est là, suivant lui, une opinion louable, honnête, mais sans fondement. Le bien est une idée de la raison à laquelle nulle intuition et nul effort de l'imagination ne peuvent atteindre. L'idée esthétique dont le Beau est l'expression, est une conception de l'imagination à laquelle n'est adéquate aucune pensée : c'est la représentation d'une chose individuelle que l'on considère comme adéquate à une idée, mais que l'on sait en même temps ne pas l'être et ne pouvoir jamais l'être en réalité. L'amour du Beau n'est moral que par alliance. Si l'amour de la nature, lorsqu'il est habituel, est la marque d'une âme portée au bien, c'est qu'on ne la regarde pas au point de vue esthétique ; c'est que nous ne pouvons ici nous borner à une pure et indifférente contemplation . Il y en a qui ont admis que la nature avait en vue de produire le Beau, qu'elle en a eu le dessein et par conséquent l'idée. Des formes belles et inutiles semblent le démontrer ; mais outre qu'on ne peut nier que le principe des formations de la nature , en beaucoup de cas , ne
1 Willm., Hist. de la Phil allem., tom. II, p. 101.
soit une fin réelle , et qu'il ne faut pas multiplier les principes , on peut s'assurer que ces formes, qui semblent faites pour le plaisir des yeux , sont le produit d'une tendance purement mécanique , machinale, sans dessein et sans idée. La preuve de ce fait c'est que, quand nous jugeons de la beauté de ces choses, c'est en nous-mêmes que nous cherchons à 'priori la mesure de notre jugement. S'il en était autrement, dans l'hypothèse du réalisme de la finalité de la nature, nous apprendrions d'elle ce que nous aurions à trouver beau, et le jugement de goût, soumis à des principes empiriques, perdrait cette liberté qui est un fait de conscience reconnu et certain. La nature n'a pas formé ses figures pour notre satisfaction; la propriété qu'elle a d'en produire de telles ne peut être sa fin réelle, c'est une finalité et non une fin ; c'est un idéalisme et non un réalisme de convenance : c'est là la seule supposition qui permette d'expliquer comment ce jugement réclame une validité universelle sans foncier sur des concepts la finalité représentée dans l'objet.
Ainsi donc, c'est toujours un jugement téléologique que nous portons sur la nature ; ce jugement téléologique, inséparable de sa contemplation, nous révèle un système de fins morales, et par là l'existence d'un législateur souverain du monde moral et intellectuel. Mais le Beau et le sublime ne sont rien pour l'intelligence pure, et ce qu'on appelle le Beau intellectuel et le Beau moral n'ont aucune réalité. Il est vrai qu'on peut se représenter comme esthétique la moralité d'une action ; mais elle ne peut devenir esthétique sans perdre
la pureté de son caractère moral et intellectuel, c'est à dire sans perdre ce qui en fait la dignité et le prix. Le seul objet d'un plaisir intellectuel pur et absolu, c'est la loi morale , et la vertu fait naître le respect, l'estime et non pas l'amour. *
Le Beau peut être appelé le symbole du bien ; mais il faut bien entendre le sens que Kant attache au mot symbole. Ce mot, en effet, ne veut pas dire une intuition sensible qui ait un contenu analogue à l'idée qu'il rappelle; au contraire, lorsqu'un concept ne peut être conçu que par la raison, et qu'aucune représentation de l'imagination n'y peut correspondre, pour le représenter on se sert d'une intuition qui ait, non par son contenu, mais par le mode de la réflexion, par le procédé et la règle du jugement , quelque analogie avec lui : on appelle alors cette intuition symbolique du concept.
Or, si on observe entre le concept rationnel du bien et l'idéal esthétique du Beau, des traits d'analogie formelle , comme , par exemple , que le bien comme le Beau plaisent immédiatement ; qu'ils plaisent indépendamment de tout intérêt ; que le jugement du Beau suppose et représente l'accord de l'imagination et de l'entendement, comme le jugement moral suppose et représente l'accord de la liberté avec les lois universelles de la raison ; enfin que le principe de ces deux espèces de jugements est conçu comme universel, l'un objectif, l'autre subjectif; cependant ils n'ont en réa-
1 Wilra. , Hist. de la Phil. allem. , tom. II , p. 95.