‹ Les principes du droit public de l'égliseChapitre 27 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

Réfutation des principes sur lesquels ces systèmes reposent.

12. Si l'on veut faire attention aux fondements sur lesquels s'appuient les systèmes que nous venons d'exposer, on s'a-

percevra sans peine, qu'ils viennent tous donner contre la pierre et, par conséquent, s'y briser. Leur but principal, en effet, est de détruire, ou tout au moins de restreindre le pouvoir du Pontife Romain, pour le transférer soit aux Princes séculiers, soit au peuple, soit même aux Ëvêqiies, pris sèpa rément ou réunis dans un concile général. Par conséquent, quiconque veut professer la doctrine chrétienne devra admettre que le pouvoir de Pierre sur l'Eglise, lequel a passé de lui à ses successeurs est d'institution divine, et qu'il est un pouvoir absolument parfait qu'aucune autorité humaine ne saurait limiter. Ce principe admis, non seulement l'ensemble, mais chacune des parties, chacun des articles de ces systèmes croule nécessairement. Voilà pourquoi nous posons la proposition suivante :

13. Le pouvoir de Pierre sur l'Eglise a été établi par Jésus-Christ lui-même, dans les conditions d'un pouvoir absolument complet et parfait, d'un pouvoir qu'aucune autorite humaine n'a le droit de limiter ou de restreindre.

Je le prouve par le chap. XXI, 15, 16, 17, de l'Évangile de S. Jean, rapproché du chap, XVI, 18, 10, de l'Évangile de S, Matthieu \

Dans ces passages, il est évidemment question :

I. a) D'un certain pouvoir b) sur l'Église c) conféré à S. Pierre d'une façon spéciale d) par Jésus-Christ. Car c'est Jésus-Christ qui parle : il adresse la parole à Pierre, il le nomme par son nom propre qui le distingue des autres ; il interpelle sa perso nn alité en y ajoutant le nom de son père

1 Quum ergo prandissent, tlicit Simoni Petro Jésus : Simon Joannis diligis me plus his? Dicit ei : Etiam, Domine, ta scis qui amo te. Dicit ei : Pasce agnos meos. Dicit ei iterum : Simon Joannis diligis me ? Ait îlli : Etiam, Domine, tu scis quia amo te. Dicit ei : Pasce agnos meos. Dicit ei tertio : Simon Joannis amas me ? Contristatus est Petrus quia dixit ei tertio : Amas me? et dixit ei : Domine, tu omnia nosti ; tu scis quia amo te. Dicit ei : Pasce oves meas. (Joan. XXJ, lo, 16, 17.)

Et ego dico tibi quia tu es Petrus et super hanc Pttram a?dificabo Ecclesiam meam, et portae inferi non praevalehunt adversus eam. Et tibi dabo claves regni cœlorum. Et qnodeumque ligaveris super terrain, erit ligalum et in cœlis et qnodeumque solveris super terrain, erit solutum el in cœlis. (Matth. XVI, 18, 19.)

selon la chair, le désignant, et le séparant en termes exprès, de tous les autres. — « Lorsqu'ils eurent pris leur repas Jésus dit à Simon-Pierre : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-là (c'est-à-dire plus que le reste des Apôtres qui étaient présents)? »

Les paroles qu'il lui adresse ont pour but de lui conférer la charge de paître, c'est-à-dire de gouverner (Happrochez le Ps. 77, v. 71, 72, etc.) ses agneaux et ses brebis, c'est-à-dire tous ceux qui appartiennent à son bercail, lequel est l'Eglise. (Voyez S. Jean, X, 1-1(3). (Pierre) lui dit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. (Jésus) lui dit : Pais mes agneaux... Pais mes brebis (Jean, XXI, 15, 17). Les mêmes remarques sont applicables à l'endroit de S. Matthieu (XVL, 18, 19), où le pouvoir que S. Jean dit avoir été conféré à S. Pierre lui est simplement promis. Or, quel que soit le pouvoir de régir l'Église conféré à S. Pierre, il est toujours manifeste, dès à présent, qu'il est d 'institution divine.

IL II est manifeste encore que, dans ces endroits, il s'agit d'un pouvoir qui s'étend, a) non pas sur une portion, mais sur tout le corps de l'Eglise ; b) d'un pouvoir absolu et illimité, par conséquent plein et parfait, qu'aucune autorité humaine n'a le droit de restreindre. Car Jésus-Christ confie à la garde, au gouvernement, à la direction de Pierre tous les agneaux indistinctement — même les agneaux et leurs mères, et de peur que celte distinction ne fût regardée comme oiseuse, il indique en termes spéciaux, que tous, c'est-à-dire non seulement le peuple, mais les maîtres et les chefs du peuple quels qu'ils sont, soient confiés à la sollicitude de Pierre : « Pais mes agneaux, pais mes brebis. » Cette vérité ressort mieux encore du passage de S. Matthieu, où Pierre est appelé la pierre sur laquelle doit reposer toute VEglise. « Tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Donc la puissance de Pierre s'étend sur toute l'Eglise.

Ensuite, ce pouvoir est énoncé en des termes qui le rendent absolu et illimité. En effet : a) Il se sert du verbe Pais qui dénomme un pouvoir équivalent au pouvoir royal et tout

;i fait suprême (2e Liv. des Rois V. 2 ; :je Liv. des Rois XXII. 17; Ps.LXXVII. 71, 72, etc.), et de plus, ce pouvoir royal b) est confié à Pierre d'une façon spéciale à l'exclusion des autres (plus haut I). c) Aucune expression ne vient le restreindre. Car Jésus-Christ dit simplement: Pais mes agneaux et par suite le pouvoir de Pierre est désigné de la même manière que le pouvoir de Jésus-Christ lui-même. (Comparez S. Jean. X. 1-16). CetL intention de Jésus-Christ ressort plus clairement encore, de cet endroit de S. Matthieu où a) le pouvoir des clés, qui est un pouvoir absolu et monarchique (Isa. XXII, 22 : Apoc, I, 18.) b) est accordé à Pierre d'une façon spéciale, c) sans limites, cl) en y ajoutant la métaphore de la pierre fondamentale, sur laquelle reposent toutes et chacune des choses qui sont dans l'Eglise (voir Liv. 1. Rois XXII, 2; Matth. VII, 24, 23.); e) ce qui est une propriété particulière du pouvoir de. Jésus-Christ luimême (Is. XXVIII. 16 : Ps. CXVIL 22 ; Matth. XXI. 42; Act. IV. 11, etc.). Le pouvoir de Pierre est donc non seulement d'institution divine, mais il s'étend sur tout le corps de l'Église, il est plein et parfait, et aucune autorité humaine ne peut le restreindre.

III. Il est manifeste que le pouvoir dont il s'agit, bien qu'il puisse paraître conféré à Pierre, en raison de son mérite personnel, n'est pourtant pas purement personnel. Il est, au contraire, comme un fief accordé à un homme de guerre, en récompense de sa fidélité, à charge rigoureuse de le transmettre à des successeurs. Car Jésus-Christ, clans l'endroit que nous avons cité, traite du Pasteur visible qu'il veut donner à son troupeau. Mais ce dernier ne doit jamais périr, il lui fallait donc un pasteur également impérissable qui se perpétuât par voie de succession. Cette intention le divin Sauveur l'indique plus clairement encore, quand il se sert de la métaphore de la pierre et du fondement. Car le fondement doit subsister au moins aussi longtemps que l'édifice. Et d'ailleurs, Jésus-Christ a soin d'ajouter : que jamais son Église ne cessera de reposer sur ce fondement, malgré les

efforts contraires des portes de l'enfer. Or ces assauts de l'enfer devaient suivre la mort de S. Pierre, et ils se renouvellent sans cesse.

IV. Il est manifeste encore, qu'une interprétation des passages allégués plus haut, qui se tire du sens naturel des mots et des phrases, ne saurait être infirmée par toute autre interprétation cherchée au loin, ni par l'autorité de certains autres passages, à moins que celle-ci ne soit évidente et tout à fait expresse. Car en ces endroits : Jésus-Christ établit à) la loi fondamentale de son Eglise et cela b) non pas accidentellement, mais directement et de propos délibéré. Or, les règles de la saine critique exigent que les passages qui traitent directement et de propos délibéré d'une question quelconque ne puissent être expliqués par d'autres où il est simplement parlé de la même question. Ceux-ci, au contraire, doivent être interprêtés par ceux-là. Il faut donc prendre les premiers dans le sens qu'ils offrent à l^esprit. Cette règle est plus rigoureuse encore, quand il s'agit de laloi fondamentale d'une société, qui doit être d'une grande clarté, à raison même de son importance. Il faut donc supposer que le législateur, en la portant, s'est exprimé avec soin, qu'il a employé les mots dans leur sens propre et usité. C'est à ces lois-là surtout que sont applicables ces axiomes du droit : * Il a exprimé ce qu'il a voulu, et : Là où la loi ne distingue pas, nous ne devons pas distinguer non plus. » Les passages susdits ne peuvent donc être détournés de leur sens naturel, ni recevoir une interprétation tirée d'autres endroits, à moins qu'elle ne soit évidente et expresse. Or, la Ste Écriture ne nous offre aucun texte qui restreigne le pouvoir de Pierre. Donc il demeure établi : que le pouvoir de Pierre sur l'Eglise est d'institution divine, qu'il est, etc., etc.

14. De cette proposition découlent plusieurs corollaires qui renversent de fond en comble tous les systèmes dont nous avons parlé au § précédent. Nous en choisirons un petit nombre parmi les plus usuels. Commençons par ceux qui sont les plus généraux.

I. C'est à tort que Marsile de Padoue, que les Protestants, que Richer et Febronius, défèrent le pouvoir suprême dans l'Eglise au peuple et par lui aux princes séculiers, ou même au Pape et aux Evèques ensemble. Car, en matière de gouvernement et de pouvoir, J.-C. a établi la même proportion entre le Pontife Romain et le peuple qu'entre le pasteur et le troupeau. Mais s'il est absurde de prétendre que l'autorité souveraine réside dans le troupeau, et qu'elle est, par lui, transférée au Pasteur, il ne Test pas moins de soutenir les principes sur lesquels ces systèmes s'appuient. Toutes les objections que Richer a tirées des Pères et que d'autres ont copiées chez lui, reposent sur une misérable équivoque. Ils se plaisent à confondre le but du pouvoir avec le pouvoir lui-même. Mais, il n'est personne qui conteste que les Clés aient été confiées à S. Pierre pour qu'il en use dans l'intérêt du troupeau. Pour ce qui est des Princes séculiers, leur immixtion dans les affaires ecclésiastiques est tellement contraire à la divine constitution de l'Église, qu'ils font eux-mêmes partie du troupeau, et nous avons d'ailleurs suffisamment démontré leur incompétence au livre précédent, quand nous avons traité de l'indépendance de l'Eglise et de sa Primauté sur la société civile (çh. I, scct. 2).

II. C'est à tort que Febronius enlève toute force coactive à la Primauté du Pape. Car cette assertion est en opposition formelle avec les susdits passages de Saint Matthieu et de Saint Jean.

III. C'est à tort que le même Febronius et les Gallicans font le Pontife Romain, c'est-à-dire Pierre, inférieur au Concile général. Car, J.-C. a donné à S. Pierre cette prééminence sur tout le collège apostolique qui l'écoutait. Or, à cette expression si nette et si formelle du divin Fondateur, les novateurs n'ont d'autre argument à opposer que l'autorité suspecte, même à leurs propres yeux, des faux Canons de la 4° et de la 5" session du Concile de Constance. C'est donc également à tort (la conséquence est claire) qu'ils

- loi -

dénient au Pape l'infaillibilité dans les questions qui intéressent la foi et les mœurs. Car la qualité de fondement attribuée à Pierre, en cet endroit, exige qu'il offre aux fidèles une doctrine toujours certaine. De plus : ce pouvoir plein et parfait qui lui est conféré pour régir le troupeau de Jf.-C. au point de vue de l'intelligence, par l'enseignement de la vraie foi, ce pouvoir doit absolument être uni à l'infaillibilité. Car, sans elle, il ne serait plus qu'un fantôme et il serait complètement dépourvu de l'eflicacité et du droit nécessaires pour obtenir l'assentiment des intelligences des fidèles1.

IV. La doctrine catholique, qu'il faut tenir fermement, est au contraire : que la Primauté du Pontife Romain:

a) N'est pas une Primauté d'association, d'ordre, d'inspection et de simple direction, mais une Primauté de juridiction réelle et proprement dite.

b) Elle n'est pas non plus un pouvoir extraordinaire qui ne doit agir qu'au cas où les Évêques manqueraient à leurs devoirs ou s'en écarteraient; mais un pouvoir tout à fait ordinaire.

c) Elle n'est pas un pouvoir médiat qui doit s'exercer par le ministère des Evêques, mais un pouvoir immédiat.

d) Elle n'est pas un pouvoir limité, mais plein et universel, à raison de la matière sur laquelle il s'exerce, pourvu que celle-ci soit du ressort de l'Église et que le droit divin ne s'y oppose pas. Elle l'est encore à raison de ceux qui lui sont soumis, qu'ils appartiennent au peuple ou au corps des Pasteurs, peu importe, pourvu qu'ils soient entrés dans le bercail de J.-C. parla voie du Baptême.

D'où il suit encore:

<•) Que l'essence de la Primauté du S. -Siège n'est pas simplement de constituer le centre de l'unité de la communion, comme le prétend Febronius. J.-C. en a fait avant

1 Voir la 29 prop. condamnée par Alexandre VIII, le 7 décembre

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