ARTICLE PREMIER
Du pouvoir qu'une société parfaite possède, en vertu de sa nature,
sur ses membres.
8. Le pouvoir qu'une société parfaite possède, en vertu de sa nature, sur ses membres, se résume dans la règle générale qui suit. : Elle a le droit d'exiger tout ce qui lui est nécessaire pour atteindre complètement sa fin et par contre, elle n'a pas le droit de réclamer ce qui ne lui est pas nécessaire. — Quant aux objets nécessaires, à la vérité, mais appartenant à un ordre de choses supérieur elle n'a pas, en soi, le droit de les régler ni de les déterminer.
9. Je prouve la première partie de cette règle, c'est-à-dire qu'elle a le droit d'exigé? de ses membres tout ce qui lui est nécessaire pour atteindre complètement sa fin.
Le droit d'exiger quelque chose est corrélatif au devoir qui incombe à l'autre partie de faire ce qui est exigé. Or, la nature même d'une société parfaite crée pour ses membres, l'obligation volontairement acceptée, si la société est volontaire ; légitimement imposée, si elle est nécessaire ; de mettre leurs forces au service de la société pour lui procurer les moyens nécessaires pour atteindre complètement la lin qu'elle se propose (6). La société elle-même a donc, en vertu de sa nature, le droit d'exiger que ses membres remplissent ce devoir.
10 Objection. Jamais on n'a le droit d'exiger un effort pour arriver à un but qu'il est moralement impossible d'atteindre. Or, si vous tenez compte des conditions dans lesquelles se trouve la nature humaine, vous devrez avouer que les efforts mis en œuvre pour réaliser complètement le but que se propose une société tendraient à l'impossible. Donc, le droit d'exiger de semblables efforts ne saurait exister.
Réponse. S'efforcer de réaliser la perfection en fait, serait
faire un effort qui tendrait'à l'impossible, je Vaccorde. Mais s'efforcer d'atteindre à la perfection par une série indéfinie de degrés en tenant compte de l'état de la société et de toutes les autres circonstances, serait également un effort vers l'impossible, je le nie. 11 suit de là que tout législateur doit avoir devant les yeux cette maxime générale : bien qu'il ait le pouvoir d'exiger tout ce qui est nécessaire à l'obtention complète de la lin de la société — la prudence doit néanmoins régler l'usage de ce pouvoir. Les lois devront donc être mises en harmonie avec l'état présent de la société, et jamais il ne faut rien prescrire qui, eu égard à cet état, soit d'une observance moralement impossible.
11. Cette première partie de la proposition énoncée donne lieu à trois corollaires de la plus haute importance, qu'il convient d'avoir sans cesse devant les yeux.
I. La société a le droit d'exiger de ses membres non seulement tout ce qui lui est immédiatement nécessaire, c'est-à-dire tout ce qui a une connexion immédiate avec sa fin, mais encore ce qui ne lui est que m édiatement nécessaire. Car cette nécessité médiate est une nécessité réelle. Elle est même la plus ordinaire, la plus commune. Car l'imperfection de notre nature et de notre volonté, la difficulté du but à atteindre, les obstacles qui viennent entraver notre action nous empêchent presque toujours d'arriver au but d'un seul coup. Nous devons nous contenter d'en approcher peu à peu et comme par degrés.
II. Quand il se présente plusieurs moyens dont aucun n'est nécessaire en particulier, c'est à la société qu'il appartient de déterminer ceux qu'elle juge les plus opportuns. Car ce droit-là même lui est nécessaire pour atteindre sa fin. En effet, l'une des premières exigences de toute société en vue de la fin qu'elle se propose d'atteindre, c'est qu'il y ait entre ses membres union réelle de tendances et de volonté. Cette union est de l'essence même de la société, et sans elle d'ailleurs un membre créerait des entraves à l'autre et le but proposé ne serait pas atteint. Mais une semblable uni-
formité ne saurait exister, ou du moins elle n'existerait pas longtemps, si le choix des moyens était abandonné au caprice individuel. Car les actes des hommes étant libres, et la nature ne les déterminant pas, il devient moralement impossible qu'ils soient portés d'eux-mêmes à se trouver constamment dans un accord parfait. Il est donc nécessaire que ce droit de choisir les moyens appartienne à ia société ellemême, ou au dépositaire des droits de la société.
III. C'est encore à la société qu'il appartient de juger de la nécessité des moyens sous le rapport de leur qualité ou de leur nombre, et d'obliger ses membres à se soumettre à sa décision, à moins que celle-ci ne soit manifestement erronée sous quelque point de vue qu'on l'envisage. 11 est évident, pour le motif allégué tout à l'heure, que la société doit avoir ce droit. Quant à la restriction que nous y avons miseelleest parfaitement légitime. Car dans cette hypothèse la base ellemême du droit fait défaut (Voir n° 12.), ce ne serait donc qu'accidentellement que les membres d'une société pareille seraient obligés de se soumettre à sa décision, c'est-à-dire sous la réserve de ces deux conditions : la première qu'ils pourraient obéir sans péché (Voir n" 13) ; la deuxième, si leur désobéissance devait jeter le trouble dans la société, ou pour un autre motif de la même valeur.
12. Je prouve la deuxième partie de la règle: La société n'a pas, en vertu de sa nature, le droit d'exiger ce qui ne lui est nécessaire, sous aucun rapport, pour atteindre sa fin (Voirn0 11).
Le fondement du pouvoir que possède la société, en vertu de sa nature, d'exiger quelque chose de ses membres repose sur la liaison nécessaire qui existe entre la lin de la société et la chose exigée : de telle façon que qui veut l'un doit nécessairement vouloir l'autre (9). Or, du moment qu'une chose n'est, sous aucun rapport, nécessaire à la fin de la société. Cette liaison n'existe pas. Donc la société ne saurait avoir, de sa nature, aucun droit d'exiger une chose semblable.