‹ Les printempsChapitre 11 sur 40 · À LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

À LA MONTAGNE

0 montagne, ô ma sœur silencieuse et rude. Tu croises tes beaux bras contre tes seins d'azur. Pardonne, si je viens troubler ta solitude Et meurtrir ma douleur à ton flanc âpre et dur.

L'enfant de mes seize ans, le charme de ma vie, Celle que mes aïeux cherchaient dans ses aïeux, M'a quitté ce matin, et mon cœur l'a suivie... Murmure-moi, ma sœur, tes psaumes rocailleux.

Arrache de ton front ce voile de nuages. De quels brusques désirs tes rocs sont empourprés ? Réponds-moi dans l'écho de tes gorges sauvages. Dis-moi quels noirs chagrins crispent tes sombres prés.

5o PRL-^TEMPS MYSTIQUE

Dis-moi que, comme moi, quand le soleil le quitte, Une angoisse t'étreint, et que cette rougeur Met le fiévreux frisson, à ton front qui palpite. Des sanglots contenus qui te gonflent le cœur.

Toi qui semblés dormir ensuite indifférente.

Dis-moi que la douleur que je pressens en toi

A toutes les douleurs du monde t'apparente...

ïu soufTres, mais au moins, ma sœur, tu sais pourquoi.

Dis-moi que, loin des jours de son ardente enfance, La terre se souvient de son premier éveil, Quand vous jouiez encor, sous l'enflammé silence. Dans les bras nébuleux des aïeux du soleil.

De ces baisers de feu portant la cicatrice. Comment comprendrais-tu notre peur de la mort ? Couche-moi contre toi, berce, dure nourrice. Mon pauvre désespoir, endors-moi. Je suis fort.

Elle viendra peupler mon sommeil de ses rêves, L'enfant qui te ressemble et qui m'a fait pleurer... Je m'endors, je m'endors, dans la nuit de tes sèves. Laisse tes mains de fleurs sur mon cœur déchiré.

A LA MONTAGNE 5i

Elle est pareille à toi, vierge, belle, et farouche, L'enfant qui reviendra... Dormez de mon sommeil. Et peut-être demain mettrez-vous sur ma bouche Ensemble, en m'éveillant, un baiser de soleil.

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J'ai vingt ans... 0 printemps débordant des feuillages, 0 saules, cœurs amis, frais bouleaux, est-ce moi. Est-ce vous qui rêvez, amoureux paysages ? 0 tendre plaine bleue, ai-je mon âme en toi ?

Chaque soir je m'endors au pied de la montagne, Lentement vous fermez vos beaux yeux, horizons, Dans mes songes flottants s'assoupit la campagne Et la paix de mon cœur descend sur les moissons.

Quel pur ravissement, quelle vierge des sèves. Quel doux être étonné, forêts, attendons-nous? Est-ce l'enfant promise, ô terre de mes rêves. Devant qui tes coteaux se mettent à genoux ?

Tout mon désir s'en va, la nuit respire à peine. Le temps ne coule plus, tout s'arrête attendri. Le monde n'est qu'un songe, une suave haleine, Un vague clair de lune au bord.de l'infini.

u Ainsi tu t'en irais, pauvre ctre solitaire, Dans un néant heureux lentement absorbé... Rouvre tes yeux, mon fils, me murmure la terre. Regarde au fond de moi, sans crainte d'y tomber. »

Et penché sur l'abîme innombrable du monde, Par l'éternel vertige enivré sans retour. Dans mon sang s'enfiévra le mystère qui gronde Au pouls noir de la nuit, aux tempes d'or du jour.

.T'ai vingt ans... 0 printemps, ô sèves, lois divines ! Mon jeune être éperdu de troubles floraisons Entend se déchirer ses dernières racines Et court plonger sa bouche au sein des horizons.

Sous mes pieds bondissants la terre encor m'implore. Non. Je rassemblerai les nuages épars.

INous frapperons du front les portes de l'aurore. J'écraserai de Dieu les flamboyants remparts.

Où dors-tu, m'entcnds-tu, Liberté de nos àmcs, Unique fiancée, ardente Vérité !

Je te ferai surgir, dans un buisson de flammes, Et telle que t'attend la jeune humanité...

Mais pâle et suffoqué, sur la mousse des sources Je me suis éveillé, le sein encor tremblant. C'était ici le but unique de mes courses... Pourquoi te caches-tu sous ce grand voile blanc ?

Elle a laissé tomber la robe nuptiale, Je me suis abattu sur ses pieds inquiets... Elle m'a regardé d'un grand sourire pâle. Nous avons échangé nos deux êtres muets.

Et j'ai pu murmurer : « Je désirais l'aurore... J'ai vu pleurer des nuits amoureuses de moi... Pardon... Je ne suis plus qu'un enfant qui t'implore. 0 mon amour ! » Elle m'a dit : « Mon jeune roi! w

Est-ce de notre amour que la plaine s'embrase ?

Le jour monte à l'autel étincelant du soir.

<( Vois, pour t'offrir mon cœur mourant de son extase,

Il te tend le soleil ainsi qu'un ostensoir.

(( Reçois mon pur amour, ô mon hostie en flammes. Mon mystique printemps, prends mon cœur glorieux. Sous le ciel bénissant agenouillons nos âmes, Le soir passe à nos doigts l'anneau mystérieux.

« Un jour nous surgirons, sous les larmes des roses, De la terre vaincue ainsi que d'un tombeau, Puisqu'adorant en toi la tendresses des choses Le ciel s'est incarné dans un monde nouveau. »

D'où viens-tu? Le ciel plus léger A la candeur des jeunes pousses.

L'hiver t'attend, il a neigé Hier encore sur les mousses.

Mais les collines, ce matin.

Prestes et roses fiancées, Secouent leur tablier de thym Plein de parfums et de rosées.

La gelée, à leurs cils brillants, Suspend ses larmes, et tu joues Avec les reflets scintillants Dans les fossettes de leurs joues.

Quand tout t'accueille ainsi, pourquoi Faut-il, Printemps, que moi je sente S'ouvrir encore au fond de moi La même angoisse frémissante ?

Comme aux arbres de mon verger, A mon cœur qui se désespère Apportes-tu, vert messager, Quelque chose du vieux mystère?

A chaque printemps débordant Du cœur renouvelé du monde Mon cœur blessé murmure : « Ardent, 0 toi, dont la jeunesse abonde,

« Moi qui mourrai, dis-moi pourquoi, A vieillir pourquoi condamnée, Pourquoi mon âme comme toi Ne rajeunit pas, chaque année ?

(« Chaque jour, tous mes jours vécus, Si lourds, si pleins, si beaux d'aurore, Où sont-ils, mes jours disparus?

Printemps, fais-les moi vivre encore. »

ïu m'écoutes, indifférent, Et d'une main charmante et sûre De mon pauvre rêve mourant Elargis encor la blessure.

Ah ! s'il en est ainsi, je veux M'endormir loin de toi. Qu'importe L'heure qui baise mes cheveux, Puisque cette heure est déjà morte !

A Madame Fernand Gregh

Odoj; dfvov

Alors Apollon s'avance vers lui et l'effleure de son latirier.

Nietzsche

Je dormirai sur la montagne,

En plein midi, A l'heure morte où la campagne Sous la poussière resplendit.

Le monde noir de la souffrance

Au fond de moi Déchirera mon espérance, Fécondera mon désarroi.

Je verrai les vierges guerrières,

Le cœur mordu.

Sur l'herbe pâle des clairières Danser autour d'un pin tordu.

68 PRINTEMPS païen

0 rouges filles de Lycambe,

Je vous verrai Déchirer contre votre jambe Les faons perdus de la forêt.

Moi, lyrique, écorce tremblante,

Cœur dispersé, Je serai la bète sanglante, Je serai le pin renversé.

Dans l'universelle fournaise

Où flamberont Mes désirs dans un air de braise, Tous mes vieux rêves tomberont.

Et je m'éveillerai farouche.

En plein sommeil.

Ayant ma bouche sur la bouche Apollonienne du soleil.

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