LE BOUVIER
Sous un myrthe, penché sur la mer, il écoute.
Le soir tombe, il a vu son noir troupeau qui broute
Dans les adieux du jour tendre un front soucieux
Et paître de nouveau sans regarder les cieux.
Seul un taureau qui court a son mufle qui fume.
Mais au cœur du berger, que l'air marin parfume
Et qui voit dans le ciel s'amincir le croissant,
Tout un monde divin défaille ; dans son sang
Ce soir il sent couler une joie inconnue.
Et sur la mer déjà son étoile est venue.
Alors il chante : « Dieux, je vous aime. Le soir. Au milieu de mes bœufs vous venez vous asseoir. Je vous entends marcher sur la mer... La colline ♦ Avec le charme errant d'Aphrodite s'incline Sur le sommeil épars de mon cœur embaumé,
73 PRINTEMPS païen
Vous êtes le désir des tièdes nuits de mai.
Tous mes rêves en vous s'achèvent... Ma demeure
Est un temple rustique où mon aïeule pleure
Quand je lui dis combien vos visages sont beaux.
C'est pour vous que la nuit j'allume des flambeaux
Et mets au front des bœufs des couronnes de chêne.
Ce soir, venez. Je sens que ma mort est prochaine,
Mais vous m'aimez, et mort je vivrai parmi vous,
Puisqu "Apollon jadis vint au milieu de nous
Et comme moi garda les troupeaux de mon maître.
C'est ici qu'il avait la coutume de paître... »
Il s'endormit, un dieu flotta sur les coteaux.
Les pâtres près des puits rassemblaient leurs troupeaux.
Un feu mourait au loin devant une chaumière.
Et sur la mer veillait une faible lumière.
ŒDIPE
Parmi les sombres vents où luisaient ses cheveux, Portant un bouclier orné de fleurs sauvages, OEdipe, au front bouclé, d'un pas sûr et nerveux S'avançait vers le mont que gardaient les orages.
Sous le ciel où montait im soleil de juillet Il marchait, le cœur plein des beautés de l'épreuve. Sans voir autour de lui la plaine qui brillait... Une nymphe cueillait des lys au bord du fleuve...
Héroïque splendeur de l'aube sur les eaux, 0 parfums des forêts, ô fraîcheur des rivières. Pardonnez à ce cœur que ses rudes travaux Rendent indifférent comme celui des pierres.
Loin des prés, où fumait leur poitrail dans le vent, Ayant senti la mer au delà des collines, Des chevaux galopaient vers les senteurs marines, Et le héros suivait leur jeu libre en rêvant.
Mais soudain vers le mont ayant tourné la tète, Sur les rochers il vit le monstre souriant. « 0 front bleu, Citliéron, père de la tempête, Je t'invoque, dit-il, contre cet orient. »
Et le jeune homme, pâle et ruidi comme un marbre. Longuement contempla le Sphinx éblouissant, Puis, tranquille, appuyant son glaive contre un arbre, 11 vint au monstre, et sous le regard caressant.
Cependant qu'un espoir envahissait la terre Et qu'un frémissement agitait la forêt, Dans l'ivresse d'avoir pénétré le mystère, Et comme pour lui seul, OEdipe murmurait :
ŒDIPE 75
<( Dans les grottes d'argent où les nuits viennent boire Malgré les vieux bergers un soir je m'endormis, Et quand je m'éveillai, du fond de ma mémoire La terre me berçait entre ses bras amis.
« Depuis, d'un même amour j'aime la bête et l'homme. Les pierres m'ont livré de douloureux secrets, Et quel que soit le nom dont ma bouche les nomme, J'adore, au fond de tout, de grands êtres sacrés.
(c Je fauche mes désirs au cœur rêveur des plantes. Vieux Githéron, ton marbre est vivant dans mes os. Je sais qu'un même esprit bat dans mes mains vaillantes Et dans l'aurore en fleurs qui coule sur les eaux.
« Pur \éant, tu n'es pas... Dans mon àme intrépide Trônent, comme des dieux, mes rêves couronnés. C'est en eux qiie je vis, c'est en moi qu'ils sont nés. Et je marche, vêtu de vérité splendide.
« 0 Chimère, regarde et dis-moi qui je suis. Tous les héros sont morts qui voulaient te connaître. Mais crains de les rejoindre au puits sombre des nuits Si tu ne m'ouvres point le secret de mon être.
« Tu peux, si tu le veux, poser contre mon cœur Le parfum languissant que boit ta chevelure, ïu peux abandonner contre mon front vainqueur Ta bouche où meurt le feu de toute la nature,
« C'est ta dernière aurore... A travers l'azur, vois, Derrière le soleil des êtres vont t'entendre. Mon cœur est assez grand pour contenir ta voix. Parle, je suis ton dieu, l'Homme puissant et tendre. »
Et lacérant les fleurs qui gonflaient ses cheveux, La Vierge monstrueuse oublia les victimes. Vers le ciel, éperdue, elle tendit les yeux. Les Immortels, debout, ruisselaient sur les cimes.
Elle cria, sur elle Œdipe était penché. La foudre déchira le bord du précipice, On entendit rouler dans le gouffre un rocher, Et dans l'azur brûlaient les yeux de la Justice.
ŒDIPE
« 0 Justice, ô Beauté, tout est par vous conduit. J'ai brisé la vertu de héros magnanimes, Mais votre main terrible, ô Mères, aujourd'hui Me cloue au lit rocheux où pourrissent mes crimes.
<( Œdipe au cœur plus grand que la fatalité, O Nature, a chassé de moi ton apparence. Les hommes n'avaient pu vaincre mon ignorance, Mais le calme héros portait la vérité.
« Une seule vertu habite aux flancs du monde. Les hommes et les dieux boivent en frémissant La clarté qui jaillit de la source profonde Où bêtes et rochers puisent aussi leur sang.
« Que ce brûlant torrent jusqu'à mes seins jaillisse. 0 dieux, mêlez nos sangs, venez, nous vous aimons. D'une race sans peur je serai la nourrice, Que l'été de ma race éclate sur ces monts ! »
Et la Vierge pressant Œdipe sur sa bouche Se livra tout entière au désir du héros, Tandis que le Soleil descendait dans leur couche Et que la voix des dieux parlait dans les échos.