EURYDICE
Lorsque autour de mon cou Eurydice eut jeté
Ses bras que parfumait l'ombre d'un morne été
Et qu'elle eut mis son front défaillant sous ma bouche :
« Que le jour soit béni ! Les voiles de ma couche.
Dit-elle, avaient gardé l'empreinte de ton front.
Tout mon cœur me disait : Les dieux te le rendront,
Et les dieux m'ont rendu ton fugitif sourire.
Ne t'en va plus, prends-moi comme une humaine lyre,
Car si bêtes et tleurs ne respirent qu'en toi.
Il est juste et divin que je vive, aime-moi.
Tu ne peux m'oublier, c'est moi qui la première
Ai vu descendre en toi la sève de lumière
Dont le monde depuis a connu la douceur.
Et je fus ton amante avant d'être ta sœur.
Longtemps tu me pleuras, je dormais sous les plaines.
Et mon sang pâle et doux coulait dans les fontaines.
elr\di(;e 7^
Mon ombre n'a jamais habité les tombeaux. Mais aux lieux où j'étais s'éteignent les flambeaux, Et l'air a des parfums dont je suis encore ivre. La nuit est sans vertu, la lumière délivre. La vie a des douceurs plus belles que la mort, Je suis morte deux fois et je veux vivre encor. Les souffles de la terre ont dispersé ma cendre, Mais puisque jusqu'ici ta voix a pu descendre C'est que la vie encor m'appelle, c'est le jour. Et pour chanter ta lyre a besoin de l'amour. »
HYM^E A LA VICTOIRE
A Pierre Demolins
Si tes ailes de fer dévastent les murailles, Brisent les vaisseaux sur la mer, Si tu te plais, le soir, aux larges funérailles Dont s'embrasent les cieux d'hiver, Sur le cœur des héros tu mets tes mains tranquilles. De lauriers, de bûchers, tu couronnes les villes, 0 Victoire, terrible au fond du vaste éther.
Sous les cliènes un dieu travaille.
Sa main robuste à la charrue.
Dans les flancs de la terre nue Il jette en chantant la semaille.
Les socs luisent, beaux boucliers.
Pacifiques, les drus lauriers S'endorment dans le soir qui tombe.
Et le soleil sacre la tombe Des ancêtres, pères des champs.
HYMNE A LA. VICTOIRE 8i
Mais demain renversant les maisons et les arbres,
Pleins de fracas, ivres de chants, Foulant sous leurs chevaux les vieillards et les marbres,
Envoyés parles dieux méchants, Des hommes inconnus, descendus des montagnes, Te traîneront, livide, à travers les campagnes, Victoire, qui t'abats du fond du vaste éther.
Parmi les vergers, une ville.
Mûrie à de belles aurores, A dressé ses métiers sonores.
Dure sœur de la Paix fertile.
Mère de la guerre et des arts, 0 déesse, sous tes regards Une cité parfaite est née.
De temples tu l'as couronnée.
L'air se nourrit de ta beauté.
Tu reçois dans tes bras le savant solitaire,
iVprès ton règne médité.
Dans le cœur d'un héros tu fais tenir la terre,
Mère, nourris ma volonté.
Si je meurs, en voulant dégrafer ta cuirasse, J'aurai d'un jour plus pur fait resplendir ma race, Victoire, qui me fuis au fond du vaste éther.
82 PRINTEMPS païen
Les peuples servent la Justice, Et le chœur de tes lois sévères Chante dans les pays prospères Dont tu fus la rude nourrice.
Gloire, c'est nourris de tes chants Que, dans leurs berceaux, les enfants Te confondent avec leur mère, Et toute race dégénère Qui ne te porte dans son cœur.
Derrière les grands monts aimés de la lumière
Je suis né d'un peuple vainqueur.
Je t'ai pris dans mes bras, superbe enfant, mon Pierre,
Je t'ai mis sur l'autel de fer.
Je couronne ton front de mon âpre espérance, Car c'est peut-être toi, pur de toute souffrance, Oue bénit la Victoire au fond du vaste éther.
A Frédéric ^Iistral
(( Comme je m'endormais, rêvant sur ta poitrine,
J'ai vu rouler ton front sous les flots de la mer.
Puis tu chassais encor emporté dans l'éther
Des monstres qui tombaient sous ta fureur divine.
Et les dieux admiraient la beauté de ton cœur.
Avant qu'au milieu d'eux tu t'en ailles vainqueur,
Couche-toi dans mes bras, ma chevelure est pleine
Des parfums de ce ciel qui doit te recevoir.
Pour nous des feux lointains s'allument dans la plaine.
Regarde, les bergers accourent pour nous voir.
Des vierges ont jeté des lys dans notre couche...
Un astre a-t-il baisé ton front ? Ris. C'est ma bouche.
Jamais comme ce soir la mer dans ses sanglots
jN 'avait ainsi roulé le soupir des épouses.
84 PRINTEMPS païen
La mer nous parle. Ecoute, Hercule... Aux blancs îlots Les touffes de lauriers s'ouvrent sur les pelouses. »
Sur le bronze et la pourpre, au bord du ciel, couchés,
Ils voyaient autour d'eux grandir le crépuscule.
Omphale caressait les cheveux lourds d'Hercule,
Et le jour s'endormait derrière les rochers.
Les torches parfumaient l'ombre de la terrasse,
Et des femmes chantaient, dans la nuit, à voix basse.
Mais Hercule soudain ouvrit les bras. « 0 dieux,
Vous m'avez appelé. Vos demeures sublimes,
Où je jouais enfant à vos pieds radieux,
Sont, comme les cités d'en bas, pleines de crimes.
Vos boucliers, du sang des justes sont couverts.
L'Ombre que je chassais au fond de l'univers
Monte vers vous, poussez les lourds battants d'ivoire.
S'il faut que tout entier je brûle, pour m'ouvrir
Le chemin où m'attend ma dernière Victoire,
Etoiles, je connais l'amour, je jjuis mourir. »
Les déesses laissaient flotter sur la mer sombre
Leurs voiles oubliés où s'enflammaient les eaux,
La lune sur les monts enivrait les troupeaux.
On sentait que les dieux ouvraient leur cœur dans l'ombre
Et loin d'Omphale Hercule était allé s'asseoir. Les moissons embaumaient le silence du soir. Il s était tu, des pleurs roulaient sur sa figure. Et pour le vaincre encor, riant dans les coussins, Dénouant ses tissus avec sa chevelure, Omphale, au bord du lit défait, cachant ses seins, Nue à moitié, mêlait l'impudeur à la grâce. Mais ayant invoqué le Père de sa race. Les vagues de la mer et les rochers des monts, Terrible, enveloppé du cri de sa victoire, Bondissant au-dessus du marbre des balcons. Hercule, sans la voir^ s'enfuit dans la nuit noire.
Il courait vers les monts où se levaient les vents.
Quand il passait, les loups hurlaient vers leurs tanières.
Il entendait gémir les choses prisonnières,
Il suivait les lueurs qu'emportaient les torrents.
Il s'arrêta. Vers lui descendaient les étoiles.
Omphale et ses cheveux et l'odeur de ses voiles
Et les astres erraient mêlés dans ses bras nus.
« 0 dieux ! » 11 sanglotait. Dans les herbes humides
Il trempait ses cheveux, u 0 dieux, dieux inconnus! «
Mais les échos malgré les astres restaient vides,
Et le silence obscur palpitait dans ses bras.
Il étreignit un pin : u 0 toi, tu répondras.
Les sanglots de mon cœur déchaînent la tempête,
Dans les sanglots du vent tu répondras, j'attends. »
Les loups fuyaient, du feu s'envolait de sa tète,
Et l'ombre s'enflammait à ses cheveux flottants.
Mais quand dans la forêt il vit s'enfler les branches
Et la nuit recevoir les vents mystérieux
Sans vouloir écouter ses appels furieux,
Après qu'il eut pleuré dans les clairières blanches,
Une colère énorme éclata sous son front.
« Aurore, cria-t-il, Ombre, les dieux vaincront. »
Et terrible, il tordit jusque dans ses racines
Un chêne, et brusquement il attaqua le bois.
Fracassant leurs genoux, déchirant leurs poitrines,
Broyant leurs troncs moussus qu'il marquait de ses doigts.
Dans l'ombre il arrachait les arbres de leur rêve.
Les mains en sang, le corps tout ruisselant de sève.
Traînant derrière lui les ormes dépouillés.
Il entassa, parmi les cris d'horreur des bêtes,
Sur un mont d'où fuyaient les aigles réveillés.
Un monstrueux bûcher battu par les tempêtes.
Alors il entendit les cris de la foret, Un souvenir lui vint de ses fureurs guerrières. Les sources inondaient la mousse des clairières, Une bête blessée au fond des bois pleurait. Hercule regardait la mer pâle et lointaine, Mais une voix monta du cœur noir de la plaine, Il vit la nuit se fendre, un sanglot brûla l'air, Le parfum de la mer noya sa chevelure, Tout le ciel se jeta sur lui dans un éclair. « Oh! jaillis dans mon sein, âme de la nature, Ivresse des soleils, forêt pleine d'adieux, O sens transfigurés ! 0 mer, souflle des dieux! Etoiles, enflammez les portes du mystère! Divinités, ouvrez les portes de mon cœur! » Il se leva. (( Clarté ! dieux d'amour ! » Et la terre Sur son front vit tourner les étoiles en chœur.
Sur le bûcher debout, tandis que de leurs ailes L'effleuraient lourdement un grand vol d'aigles roux. Triste, Hercule, écartant les oiseaux sans courroux. Sentit monter en lui les lois universelles. Les eaux, l'air et le feu roulèrent dans son sang.
PRINTEMPS païen
La terre contre lui posa son front puissant.
Il voyait, dans son ordre éternel, la matière.
Tout le vaste univers dont il était la chair
Battait avec son cœur, et la nature entière
Se pâmait dans ses bras dans la douceur de l'air.
Défaillant, sous ses pieds ayant les Lleus pilastres,
11 touchait delà main le visage des astres.
Vénus l'enveloppa d'un sourire ébloui,
Son Père flamboyait en sa divine essence,
Et lui, parmi l'encens du monde évanoui,
Il s'assit au milieu des dieux, dans la Puissance.
« Vous m'avez appelé. Votre visage, ô dieux,
Déjà me souriait à travers l'étendue.
Et votre voix déjà je l'avais entendue.
Quand tombaient devant moi les fléaux odieux.
Comme Atlas chancelait, j'ai pris sur mes épaules
Le monde et dans mes mains j'ai tenu les deux pôles,
Sous le poids des destins j'ai raidi mes genoux.
Les lois autour de moi dansaient leurs blanches odes.
Toute une nuit, je fus des Pléiades l'époux.
Et plus tard je gravai les inflexibles codes
Sur le fronton d'un temple, en face de la mer.
En m'inspirant du cours des astres dans l'éther.
Maintenant délivré du servage des choses, Si quelqu'un a troublé l'ordre éclatant des cieux, Je puis, maître à jamais de mes métamorphoses, De votre char d'azur reforger lès essieux. »
Et sur le mont sacré d'où s'envolait la cendre
Les flammes s'éteignaient dans le jour blanchissant.
Mais les aigles gardaient sur leur corps frémissant
L'épouvante des dieux qu'ils avaient vus descendre.
Dans une joie auguste, au bord du ciel penché,
Un visage serein contemplait le bûcher.
Sous les bois dévastés s'engouffrait la rafale,
Le soleil pâle et doux éveillait les oiseaux,
Et jusqu'aux rochers nus où sanglotait Omphale
A travers le matin montait le bruit des eaux.
Sans voir au fond de l'air brûler la face austère.
Les moissonneurs chantaient en dépouillant la terre.
Dans les bras des enfants tombaient les fruits nouveaux.
Les hommes commençaient la tâche coutumière,
Et joyeux, présidant à ces calmes travaux.
Hercule avec les dieux riait dans la lumière.
LE B01JL4NGER
Lumière, ton beau front, pour prolonger la race. Comme la chair d'un dieu, dore un pain palpitant Dans ce four, temple sombre où s'enflamme ta face. Où l'aïeul au grand front enfournait en chantant.
De sa bouche tombaient des paroles augustes. Entre ses larges mains la pâte blanchissait. Comme Dieu par nos chants soutient les hommes justes. De la fleur des blés mûrs l'aïeul les nourrissait.
Pour songer saintement au patient ancêtre Qui remplit ses travaux ainsi qu'un sacrement Et qui pétrit pour nous la poussière de l'être, 0 Muse, asseyons-nous sur les sacs de froment.