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LA MAGDELEINE

A Jacqueline Richaud

Sur le lac, en flocons légers de blancs nuages, Comme s'effeuille un lys, du ciel le soir descend. Se balance et se berce et s'endort, languissant... Voici Jésus qui vient rêver sur les rivages.

Il songe. La nuit tremble, et le lac se parfume De toutes les senteurs éparses dans le vent. Et fleur que ces parfums font éclore, d'argent Et de cristal, la lune au ciel ému s'allume.

Mais alors, affligeant les ombres, sous les palmes. Une voix triste, un cri de détresse lointain, Arrive du désert vers Jésus, et se plaint Seule dans la douceur des solitudes calmes.

« Je n'ai jamais aimé, dit la voix, et mon âme Est vide comme un puits desséché, vide et noir. Mais à travers sa nuit je sens monter, ce soir, Dans un souflle d'espoir une lune de flamme.

(( Je riais, en tordant mon corps, sur la terrasse, Devant les hommes allumés par mes bras nus, Lorsqu'un appel tombé des astres inconnus M'a jetée immobile, à leurs pieds, sur la face.

« J'ai défait, en fuyant, mes colliers et mes bagues, Voilà que je suis nue, et je cours dans la nuit, J'ouvre les bras... Pitié ! Adonaïl C'est lui... Il rêve au bord du lac adoré par les vagues. »

Et contre lui, dans l'ombre, elle surgit, tragique Comme un astre. Ses seins brûlent. Des cheveux roux Eclatèrent aux pieds de Jésus : à genoux, Elle tendait les bras vers l'Homme pacifique.

Elle pleurait, disant : « Je suis la Magdeleine. Je n'ai jamais aimé. J'attendais. J'ai souffert. Mais depuis qu'à ta voix tout un ciel s'est ouvert Je le reflète comme un fleuve dans la plaine.

LA MAGDELEINE i3

« Et j'ai besoin de voir tes yeux, de voir ta Grâce. Sans toi le monde, avec les astres même, est vain, Comme au pauvre affamé ta présence est le pain Qui va vivifier mon existence lasse. »

Et Jésus répondit : « 0 jeune femme blonde,

Je suis celui qui sèche avec pitié les pleurs,

Comme un chrême je baigne et j'endors les douleurs.

Je viens sanctifier ce qui souffre en ce monde.

« L'Esprit de vérité sacre les mers impures, Le jour des Prophètes se lève triomphant. L'Innocence sourit avec des yeux d'enfant. L'Ange de paix me suit : je lave les souillures.

« L'humanité longtemps pleura sa destinée. Les dieux de pierre, les simulacres de bois Furent sourds aux mortels : en vérité, ma voix Fera crouler les dieux, l'ère nouvelle est née.

« Les dieux, comme des vents ardents roulent des voiles. Mes apôtres aimés les chassent aux déserts. Et regarde, vois-tu, par les cieux en tr'ou verts, Mon triomphe futur montant dans les étoiles?

i4 PRINTEMPS MYSTIQUE

« Je suis le Pain, je suis le Vin qui réconforte. Je porte tout l'amour dans mon cœur, et les nuits Sont plus tendres. Je suis la Douleur. Et je suis Du ciel pour les soutirants la glorieuse Porte.

u Et c'est pourquoi voici, ma sœur, sur ma poitrine Le Pardon... A mes pieds tes cheveux furent doux. Jésus de Nazareth est l'éternel Epoux, Magdeleine... Le jour tremble sur la colline,

« Et les siècles ainsi nous aimeront, ô femme, Tous deux debout dans la lumière du matin. L'aurore du salut éclate au ciel lointain. Car c'est l'humanité qui pleure dans ton âme. »

Ecoute dans le vent pleurer la plaine, et vois. Le soir tombe, les prés rêvent au crépuscule. 0 mon àme, la vie ancienne qui recule A pris pour t'attendrir ces parfums et ces voix.

Laisse couler les jours vécus, laisse les ombres Descendre avec le soir dans la source oii tu bois. Si l'odeur de la pluie enivre les grands bois, La lune rouge monte à travers les pins sombres.

0 pensive lueur des pâles nuits d'été, Beaux yeux fermés du jour. . . Mon cœur, tu te recueilles. Et comme un long regard s'ouvre au ciel la clarté Qui demain doit nourrir ta pensée et les feuilles.

LA TÊTE D'ORPHÉE

A Louis Bertrand

Comme une plaie au ciel d'où coule la lumière

Sur les amples forêts l'aube s'élargissait.

Saignante, dans les fleurs, les cheveux ceints de lierre,

La Tête, dont les veux brûlaient, éblouissait

Les chênes attendris aux bords de la rivière.

Un aigle la g^ardait. L'aube en elle naissait.

Avec le vol soyeux des brises matinales Les nymphes accouraient des cavernes de fleurs, Et pieuses, les seins battants, sur le Front, pâles. Elles laissaient couler leurs cheveux et leurs pleurs, Mais les pourpres du ciel devinrent triomphales Et la Tète parla pour calmer leurs douleurs :

LA TETE D'ORPHÉE

« 0 vierges que j'aimais, sœurs pudiques des sèves,

Le monde s'endormait à l'ombre de vos rêves

Dans les bois de lauriers chauds et silencieux,

Quand, mortellement beaux, humanisant les cieux,

S'incarnèrent mes chants dans votre âme ravie.

Et vous fûtes dès lors les fontaines de vie

Et les buissons ardents sur les chars triomphaux.

Ruisselants, poussiéreux, constellés de blessures,

Les torses de héros ont connu vos mains pures.

Pour mieux rythmer l'élan des rames et des faux.

Au soleil des moissons, sous les lunes marines.

Vous avez découvert d'éclatantes poitrines...

Solitaire et sacré, je vins vers vous souvent.

Vous m'avez entendu chanter les dieux énormes.

Les dieux doux et les dieux sereins, avec les formes

Qu'ils prirent pour semer l'univers dans le vent.

A ma voix s'écroulait l'eau des roches sublimes.

Les cieux vivants marchaient, fabuleux, sur les cimes.

J'ai fait s'aimer les bois, les bêtes et les eaux.

Et chanter les forêts comme un soir plein d'oiseaux, o

Le monde s'arrêta, les choses tressaillirent. Sur l'herbe un long frisson courut, mystérieux, Entre les bras du vent les arbres défaillirent, Et la Tète roula jusqu'au fleuve. Pieux,

Autour d'elle les flots courbèrent une lyre, Le gouffre ne fut plus qu'un sanglot radieux.

Les vierges demeuraient à genoux sur les rives, Mais la Tête emportée, en chantant, sur les flots. Buvait encor des yeux les plaines fugitives Et, traînant derrière elle un firmament éclos, Sur les berges rendait les bêtes attentives. Et brusquement la bouche éclata de sanglots :

« Je t'aime d'un amour ardent et pur, Nature.

Les hommes qui t'ont dit : « Marâtre, amère, dure, »

N'ont pas bu comme moi le lait de ta bonté.

Eurydice! Eurydice ! Introuvable beauté !

Tu dors ensevelie au sein des riches plaines.

J'ai pressé tes cheveux splendides à mains pleines,

Ils brillent à travers les feuilles des forêts.

Tes yeux au fond des lacs ont noyé leurs caresses.

Mais il monte des eaux de pensives tendresses,

Les sources ont pour moi des prodiges secrets.

Tes seins, dont les soupirs ont gonflé les collines.

Soulèvent à mes yeux les pâles mousselines

Dont les vergers d'avril embaument les frissons.

LA TÊTE D'ORPHÉE 19

Et je t'ai réveillée, un jour, dans la lumière... C'était au bord errant de l'immense clairière Où rôdent chaque soir de nouveaux horizons. Ta poitrine a battu, sauvage et parfumée. Et mon âme roula sous ma tête pâmée Parmi les souffles chauds où ton visage luit... Mais tu me fuis encor dans la profonde nuit. »

Sur le fleuve à longs flots d'azur le ciel s'épanche. La Tète, dont le front est au marbre pareil. S'enfonce, autel brisé, sous une écume blanche. Et la Terre, du fond brumeux de son sommeil. Avec tous les lauriers de la rive, se penche ^'ers la bouche muette en face du soleil.

Soudain la mer offrit sa rêverie immense.

Et la tête d'Orphée, au souffle ému des bois.

Se souleva pour regarder dans le silence

Le fleuve abandonner ses rivages étroits.

Mais dominant les voix du jour qui recommence

Sur les vagues plana son immortelle Voix :

« Mon cœur brûlé n'est que l'encens du sacrifice.

Divinité perdue! Eurydice! Eurydice!

Sur le bûcher du ciel l'àme du monde en feu

Dérobe aux yeux humains le visage de Dieu.

Mais quand, pareils à moi, que la mort transfigure,

Ils sentiront en eux revivre la nature,

Tous les hommes heureux de l'Olympe futur

Incarneront an ciel les vœux ardents des terres,

Et l'amour unira les âmes solitaires,

Car nous portons en nous Dieu vivant, Zeus obscur.

Ils ont noué entre eux et les dieux des liens vagues.

Dieu caché naîtra d'eux comme la mer des vagues.

Eurydice ! Eurydice ! Impalpable beauté !

Tu dors, ensevelie au sein fuyant du monde.

Le mystère nous fuit à travers ta chair blonde.

Mais l'on trouve tes yeux au fond de la clarté.

Quand les hommes auront adoré ta naissance.

Le monde intérieur qui forme leur essence

Eclora sous tes traits dans le jour lent et pur.

Et comme moi, divins, ils étreindront l'azur. »

La lumière des eaux de la mer frémissante Eleva jusqu'au ciel la Tète qui chantait.

LA TETE D'ORPHEE

Sur les grèves, sonnant d'une clameur puissante, Une mer de forêts bruissantes flottait.

Des animaux hurlait la troupe grandissante, Et sur les monts lointains une aurore montait.

Mais les cheveux d'Orphée inondés de lumière, Soulevés par les vents de l'azur éternel, Palpitèrent dans l'air de la Splendeur première Dont le ciel n'est pour nous qu'un souvenir mortel. Et la Tête brûlait sur la nature entière, Dans l'orbe du soleil, au milieu bleu du ciel.

Comme un bûcher de hauts sapins brûlant dans l'ombre La lune consumait son âme au bord des cieux, Le vent tordait des feux d'étoiles dans l'air sombre. La nuit alourdissait les arbres anxieux.

J'ai beau pleurer mes sœurs dans l'ombre prisonnières. Appeler par leur nom les fils des dieux proscrits, A peine si du fond obscur de leurs tanières Quelques bêtes secouent leurs songes à mes cris.

La tendresse du ciel enivre le silence... Dans mon cœur qui s'endort le printemps va mourir... Est-ce l'Amour qui vient ou ma mort qui commence ? Est-ce pour moi, là-bas, que l'Aube va rougir?

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