‹ Les printempsChapitre 22 sur 40 · JOUR DORÉ · texte numérisé non relu

JOUR DORÉ

« Ruisselle de mes bras, superbe humanité. J'ai soufllé sur tes yeux et tu vois la lumière. La terre a retrouvé sa substance première Et chante comme aux jours de sa virginité.

« Tour à tour dans mes bras j'ai pris douze déesses. Dans leur sein déchiré mêlant les éléments. Et le monde obéit aux divins mouvements Qu'imposa mon esprit à leurs larges caresses.

« Si comme un trône d'or j'ai ciselé l'éther,

Devant leurs yeux, mes mains, qu'inspirait mon extase,

Ont façonné la terre entière comme un vase.

J'ai pétri comme un corps de bacchante la mer.

« Maintenant berce-moi, chœur des lois, cœur énorme

Et magnifique, ô cœur où ma joie a battu.

La terre devient fleur et le soleil vertu.

En moi tout est pensée, en moi tout se transforme. »

PRINTEMPS païen

II a parlé. Le ciel plein d'un frémissement Brûle comme les vagues.

La mer, d'amour blessée, à son gémissement Mêle mes plaintes vagues.

Je me suis tout entier hors de moi répandu.

« Que le ciel me réponde ! »

Et le ciel, Apollon ! Muses ! m'a répondu.

Je suis la voix du monde.

Dans le ciment des mots, de ma truelle d'or,

Je bâtirai le temple.

Au-dessus de la terre et de la mer qui dort

Mon être délivré contemple.

C'est le divin moment où dans chaque cité Sur les blancs escaliers rêvent les courtisanes. Les guerriers, frottés d'huile, à l'ombre des platanes, Luttent nus au déclin des beaux jours de l'été. Pour les vieillards heureux un aède a chanté.

JOUR DORÉ io3

Sur le fronton d'un temple, au bord d'une terrasse, Se posent les oiseaux sacrés ; sortant du bain. Les éphèbes mouillés tendent les arcs d'airain. Les mères jouissant de la fleur de leur race.

Sur les rocs de la mer sèchent les lourds filets.

Là-bas quelques pêcheurs fouillent la côte encore,

Et derrière eux la mer tout entière se dore.

Le croissant flotte au bord des grands monts violets.

Pour bénir sa cité Minerve s'est penchée,

Elle baigne un moment dans l'air mauve du soir.

Et la ville fumant comme un large encensoir.

Aux pieds étincelants de la Vierge, couchée,

La voit sur l'Acropole en souriant s'asseoir.

Dans les champs les enfants jouent tout nus dans les herbes.

Les chariots chargés de gerbes

Pèsent dans l'ombre des chemins.

Aux bras des moissonneurs les Mères enlacées

Mettent du chant dans leurs pensées

Et des couronnes dans leurs mains.

io4 PRINTEMPS PAÏEN

Un grand soir tombe. Un chien aboie autour des meules.

Et les étoiles, les aïeules

De tout cet univers heureux, Une après l'autre, au ciel, suivant leur marche sûre,

Accueillent l'immense murmure

Qui monte des champs ténébreux.

Parfois un feu s'allume aux montagnes lointaines.

Les bergers mènent aux fontaines

Leurs brebis avant le repos.

Ils chantent, attendant qu'une voix leur réponde.

La paix des dieux est sur le monde

Comme la leur sur leurs troupeaux.

LE CHANT DES MUSES

LE CHANT DES MUSES

A Madeleine et Edmond Fleg

Les Muses

Cime des bois, lumière, ô fleuve, chair des hommes, Coulez entre nos mains, l'air est beau, palpitez. Nous sommes la Beauté, l'Amour, le Chant. Nous sommes Les nourrices des dieux, les Muses ! Gieux, chantez.

Thalie

Nous t'avons vu jaillir, indomptable énergie, Du néant radieux que dévore la mer.

Tu montes, tu répands ta force dans l'éther... Homme, brûle ton coeur dans la divine orgie.

io8 PRINTEMPS PAÏEN

La terre s'est ouverte aux vents brûlants d'été, Sous les chênes rugueux se sont jointes les bêtes, Dans les riches cités c'est la saison des fêtes, Les vierges ont brodé leurs voiles, j'ai chanté.

J'ai fait s'unir les bois aux collines ardentes, Un long apaisement tombe à présent du ciel. Sur les champs l'air doré prend la douceur du miel, Chantons, le soir ému baise mes mains pendantes.

Les Muses

Le soir dans les vallons s'éveille en caressant La fontaine endormie, et voici les bergères... Yierge, une Muse en pleurs va couler dans ton sang. C'est bien nous, reconnais les saintes étrangères.

Melpomène

Dans un soir embaumé comme l'est celui-ci Tu sentiras en toi s'ouvrir une autre vie. Pas à pas jusqu'ici ta race t'a suivie. Sous les chênes en fleurs tu seras mère aussi.

LE CHANT DES MUSES 109

Ton enfant poussera comme le pin robuste, Nourris-le du lait fort des antiques vertus Et d'un bonheur certain ses jours seront vêtus : Qu'il porte dans son cœur un monde calme et juste.

S'il est sage, il verra, splendeur des cieux ouverts. Descendre en lui les dieux, pères de son génie, Et coulant de nos mains la puissante harmonie Enchaînera sa vie aux lois de l'univers.

Les Muses

Pour recevoir les dieux la mer ouvre ses îles, La table est d'or, la nappe flotte, au grand festin Les Immortels assis ont appelé leurs filles. Et la céleste orgie éblouit le matin.

Clio

Aux pentes de l'Olympe une race va naître, 0 mes sœurs, dans les bois mugissent les taureaux, La terre attend, les dieux ont pour fils des héros, Dans les âmes en fleurs c'est le printemps de l'être.

PRI^TEMPS païen

Les fils des Immortels sont beaux comme le jour. Mais dès que leurs baisers sont rythmés par la lyre. C'est nous seules, ô sœurs, qu'à travers leur délire, Epris de la justice, ils cherchent dans l'amour.

Les fureurs de la guerre et les soirs de victoire Peuvent rougir leurs bras sans enivrer leur cnîur, L'ordre du monde seul émeut leur sang vainqueur. Et la Mort n'est pour eux que la sœur de la Gloire.

Les Muses

La race d'or se lève où les dieux ont sculpté Le visage accompli de la famille humaine, jNos voix ont façonné la pure humanité, Hommes, par nous l'amour triomphe de la haine.

Terpsichore

Unissez-vous, les champs fument comme un encens

Ella ronde des blés tourne dans la poussière,

La terre balancée enlace la lumière,

L'âme des morts heureux pénètre tous vos sens.

LE CHANT DES MUSES

Vous, de la cité d'or pour forcer les murailles, Qu'en la danse orageuse écument vos cheveux, 0 vierges, livrez-vous aux fureurs des aveux Qui font les soirs d'amour semblables aux batailles.

Lnissez-vous, venez, j'ouvre les bois sacrés, Que votre chœur imite au fond de la clairière Des astres au cours sûr les strophes de lumière. Tout un ciel renaîtra sous vos pieds inspirés.

Le monde avec ses rocs, ses plantes et ses bêtes Se déroule en dansant autour des vastes dieux. Tout se tient, tout s'enchaîne au cercle radieux Qui, la nuit, tourbillonne au-dessus de vos têtes.

Unissez-vous, torrents, pierres, fleuves, forêts, Arbres, joignez vos bras, l'àme du monde passe. Planètes, enlacez vos orbes dans l'espace, Hommes, jetez vos cœurs dans les nombres sacrés.

L'universelle argile en nos mains se modèle. Les éléments confus embrassent nos genoux. Allégée, éclatante, harmonieuse en nous, La nature revit dans son ordre fidèle.

PRINTEMPS païen

LesMuses

Rien ne meurt, tout se lie à l'esprit de l'éther. Si tant d'hommes tombés ensemencent la terre C'est afin que l'Olympe aux quatre vents ouvert Des astres de leur cœur reçoive le mystère.

POLTMNIE

Le cœur de l'homme juste est un Olympe aussi. Chacune des vertus sur son trône y médite, Dans ce temple vibrant toute parole dite Fait se lever un dieu qui répond : « Me voici. »

Ami de la sagesse et de la solitude, 0 Juste, qui vers nous lèves tes belles mains, Nous penchons notre front vers tes rêves humains, Et tes rêves d'un jour sont dans leur plénitude.

11 est au bord du ciel une terrasse d'or.

Pour y songer à toi souvent j'y suis venue,

Et tes yeux contemplaient longtemps la même nue,

A l'heure solennelle où le monde s'endort.

LE CHANT DES MUSES ii3

Mais ces yeux lentement emplis de mon génie S'ouvraient avec ton âme à l'infini du soir, Voilée à tes côtés je descendais m'asseoir, Et ton être ébloui murmurait : « Polymnie. »

Polymnie, ô mon fils, c'est moi, tu me connais... Tu mourras, pour qu'en moi ta belle âme pensive Dans sa strophe achevée immortellement vive : Tu ne meurs pas, au ciel de nos chants tu renais.

Laisse les fruits mûrir, laisse tomber les temples, Seul, dans ce que tu vois, ton esprit est réel. Du monde que les vents agitent sous le ciel Il ne reste en nos cœurs que ce que tu contemples.

Les Muses

De sa calme eurythmie un temple emplit le ciel, Les Lois y perpétuent leurs fêtes émouvantes, Dévoilons au chaos le rythme essentiel Par qui les choses sont réelles et vivantes.

ïi4 PR1^TEMPS PAÏEN

Calliope

0 peuples, accourez, levez-vous, nations. Triomphes, acclamez la Guerre éducatrice. Sur les remparts en feu l'éclatante Justice Sûre de l'avenir trace de droits sillons.

Comme elle dans mes mains prenant les Hottes mortes J'ai poussé devant moi les chevaux du couchant. Tout un peuple guerrier s'est nourri de mon chant. Et les villes en joie ouvraient leurs larges portes.

Parfois de beaux mortels énamourés de moi S'endormaient dans les plis de ma robe sanglante, Et lorsqu'ils s'éveillaient dans une aurore lente Us sentaient croître en eux une nouvelle loi.

Les clairons se taisaient... ô fondateurs de villes, Alors les pierres d'or entendaient votre voix. Vous passiez, acclamés, portés sur des pavois. Et vous me bénissiez dans vos âmes tranquilles.

LE GHAIVT DES MUSES ii5

Il vous reste à bâtir la céleste cité, Maçons de l'éternel, tailleurs d'iniages, prêtres. Dans un ciment d'amour édifiez les êtres, Dans les pierres de feu dressez la vérité.

Toujours, autour de vous, en vous, dans vos pensées,

Avec vous marchera la cité de l'Esprit,

Sur l'éclatant rempart de vos désirs pétri

Les dieux viendront rêver aux choses commencées.

Les Muses

Si le ciel déchiré par l'éclair de nos voix S'est encor élargi derrière les planètes, Homme, fils ébloui des astres, homme, vois La liberté du ciel dans l'ordre de ses fêtes.

Urame

Que ces flammes d'azur dévorent la douleur. Les grandes mers du ciel aux iles de lumière Houlent dans leurs sillons de splendide matière Votre lerre, ô mortels, comme une immense fleur.

ii6 PRINTEMPS païen

Tu tombas du soleil, ô terre maternelle, L'amour des astres bat dans Ion àmc de feu, Tu bois à larges traits les clartés du ciel bleu Sans jamais épuiser la source originelle.

La même vie emplit tout le blanc firmament, Les vents, fils du soleil, inondent ta pensée, Selon ma volonté ta marche est cadencée, Ton cœur le lie au ciel à chaque battement.

Nourris-toi du soleil, mange la chair divine, Le sang des grands aïeux du monde coule en toi. Mais dresse ton esprit qui se forme, vers moi, L'ébauche de ton dieu dans tes flancs se devine.

Un sommeil prophétique enivre les vergers,

Tu ne peux contenir la sève nourricière.

Le ciel a secoué ses branches de lumière,

Les fruits d'or vont tomber dans le cœur des bergers.

0 peuple des bergers, sous mes flambeaux tu marches. Et le monde, semblable à tes troupeaux, me suit. Les astres, descendus des trônes de la nuit, S'endorment à mes pieds comme tes patriarches.

LE CHANT DES MUSES 117

Je suis la loi du ciel, vos foyers s'éteindront

Et la foudre, ô bergers, dévorera vos bêtes.

Mais moi, dont le grand cœur est aimé des tempêtes,

Au-dessus de l'azur mes mains vous berceront.

Car j'aime, large éclair au fond de vos ténèbres. Précipiter parfois le poids de l'univers Dans un beau théorème ou dans de calmes vers. Je suis le ciel aussi des chants et des algèbres.

Consciences, chantez comme les sphères d'or. Unissez vos efforts dans mon intelligence. En moi tout vient finir, en moi tout recommence... 0 mes sœurs, qu'il est beau ce monde qui s'endort.

Les Muses

Il dort, sombre chaos, ô matière, nuées ! Que va-t-il murmurer en voyant le soleil? Ecoutons le sanglot des choses remuées.

Il nous répond déjà du fond de son sommeil.

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