‹ Les printempsChapitre 25 sur 40 · LE TOMBEAU · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU

J'entends gronder là-bas l'océan des poèmes,

Vers le pain quotidien s'en vont les hommes blêmes,

Ma douleur redescend les escaliers de l'air.

Mes yeux s'ouvrent, la terre et les cieux sont les mêmes,

Mais un nouveau printemps tressaille dans ma chair.

Depuis trois jours déjà dans son cercueil de chêne Mon père, les yeux clos du sommeil de la mort. Contemple en pâlissant l'éternité sereine, Et couchée avec lui ma jeunesse s'endort.

i34 PRINTEMPS FINÈBRE

J'entends gronder en moi l'océan des images. Est-ce un autre destin ? Est-ce un autre univers ? Le miel fort qui m'enivre enivre les feuillages, Mon cœur s'ouvre, gonflé de sources et de vers. Ma volonté renaît avec les bourgeons verts. Un grand sourire ému tremble sous la rosée, Et mon champ se prolonge en un vague Elysée Où tous mes morts amis viennent causer entre eux.

Virgile ensoleillé s'est assis sous ma treille,

Roland sonne du cor, Ronsard est amoureux,

Riant à Cellini qui tresse une corbeille

Diderot s'intéresse au rucher qui s'éveille,

Marc-Aurèle et Vigny passent sous les cyprès,

A travers les rayons qui rôdent sur les prés

Platon émerveillé montre dans la campagne

A Courbet qui les peint le chœur des morts heureux.

Le peuple des élus chante sur la montagne,

A l'orgue des forêts Beethoven l'accompagne.

Et mon père humblement s'assied au milieu d'eux.

Je me suis approché... Sa gaité coutumière Pétille dans ses yeux, mais la froide lumière Des Ombres nous sépare, éclaire mes remords.

LE TO^ÎBEAU l35

J'ai honte de mes jours...

— « Dans cet avril des morts Ton cœur a refleuri, mais ton âme est pareille, Ta vie en s'achevant, père, n'a pas changé. La troupe des héros, homme simple, t'accueille. Moi, me traiteront-ils un jour en étranger ? As-tu pétri mes jours comme une pâte ingrate? Quand tu cuisais mon pain, déjà me jugeais-tu ? Ai-je suivi, dis-moi, la route morne et plate ? Quand d'autres triomphaient, paresseux et vaincu, O Volonté de vivre, ai-je vraiment vécu? »

— « Qu'importe !... Ta jeunesse est morte. Mais le printemps frappe à ta porte.

Rien n'arrête l'Adolescent.

11 doit venir par les collines, J'entends le rire des ravines Qui l'égratignent en passant.

(( Coule le temps, meure l'espace !

A peine si ce ciel qui passe, 0 mon fds, m'éloigne de toi.

i36 PRINTEMPS FUNÈBRE

Reprends-toi... Va lire Lucrèce, Pendant que le soleil caresse Les vieilles tuiles de ton toit.

« Qu'est-ce qui te tourmente et qui te désespère ? Tu pourrais visiter aux côtés de ton père

D'autres cieux et d'autres pays, Quand tu rassasieras le doute qui t'affame, Tu ne trouveras pas d'autre âme que ton âme,

D'autres soucis que tes soucis. »

Un bâton à la main, sans me voir, hors des choses, Là-bas, hors de la vie, au bord de l'éternel, Il gravit un coteau... M'entend-il ? Tout le ciel N'est qu'un pré d'émeraude où s'effeuillent des roses.

L'angelus qui s'éteint tremble encore dans l'air. Vers le pain quotidien s'en vont les hommes blêmes, J'entends gronder en moi l'océan des poèmes, O mon père, c'est toi qui revis dans ma chair.

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