IV. SX
«f m vmom m t*nmon.
Id, f ippwii à Mu wumik.
Voici les (kmiârs ixagmeats dû soa jounud dans oatta prn ton. Us en diront plus qiifi nous ne pourrions le foire.
¥ iO pluTidse. On transfère à SainWLazare vingt-six détenus. Sainte-l'élugie est destinée uniquement à faire une maison de justice; en eoDséquenoe, i'éeriiii ce soir à l'administnlioii de police pour demander ma translation soit aux Anglaises, soit aux Écossaises, soit au Luxeuilx)urg, pour n'être pas trop loin de vous. On dit qu'au Luieubouig on jouit de l'air eilérieiff m promenade dans la grande cour.
» 1 2 pluviôse, txois heures du matin. 11 y a une heure que l'ai été réfeiUé en suisaut. Grand taiit dans ka eoiridon, grsnd heurt à toutes les portes; on entre dans ma eelhiUe. IVois officiers municipaux, précédés de deux flambeaux résineux, se pv^seutoat*
Comment t'appeUes4nt
j» — Roucher.
» » E^tu ici depuis loi^mps? ; » Encore neuf jours il y anm quatre mois*
» — Boû.Jean Aiiloiae-iioucher, homme de lettres, continue le municipal en lisant sur sa liste.
9 — Cestbien moi.
» — On va te transférer. Prépare-toi, le suis prêt. »
Us sortent, vont aux autres cellnles, et pendant ce temps, en attendant l'heure de sa Uraoslaliou, Roucher s'occupe à traduire le passage suivant de Virgile : Qualiipofnkamimmipelc. n fut conduit à Saint-Lazare»
SAINTE-PÉLAGIE
2il
Deux hommes redoutés dans les prisons y arrivèrent à leyr toui : 06 ftirent Desfleux et Marino.
Desfieux, marchand de vins de Bordeaux, patriote exagéré, avait joué not certain rôle. H avait d'abord été juré au thbunàl crimind eitraordinaire du 17 août 1792 et un des commissaires envoyés vers Dumouriez. Après s'être montré, lors des événements qui amenèrent et suivirent le 31 mai, Tennemi le plus acharné des girondins , il devint suspect à son tour par ses liaisons avec les hébertistes et les enragés. Il l'ut incarcéré et périt avec ses nouveaux alliés le 4 germinal.
Un événement qui prouve l'audace de la commune à cette époque amena Marino à Sainte-Pélagie.
Dans les derniers jours de ventôse» un membre de la Convention nationale, Pons de Verdun, connu par des poésies fugitives, et par le zèle particulier avec leqyel, de concert avec son collègue Oudot, il poussa à l'adoption de la loi du divorcé, passait rue du Petit- Carreau, en compagnie d'un II étaU onse heures du soir; une patrouille de la section Bonne-iNouvélle, commandée par Marino, les arrêta, et leur demanda, se- Ion l'usage d'alors, leurs cartes de su ru té. L'ami de Poiis avait la sienne, la montra, et fut relâché; mais Pons, qui n'avait pas sa carte de sûreté sur lui, crut pouvoir y suppléer par celle de député. Marino ne voulut pas s'en contenter, et l'emmena prisonnier au poste, oh le représentant du peuple fut obligé de passer la nuit, te lendemain il dénonça ce fait à la Convention, et se plaignit de quelques expressions grossières dont Marino 8*était servi. Charlier, l'un des représentants, connu par Èa rage d'appuyer les dénonciations, quand il nelesihisait pas luimême, demanda l'anestation de l'audacieui administrateur.
Oigitized
LES RUSONS DE rBDROns. '
On renfoja l'afifoire au comité de salut fwblic» qui, fwr un arrêté du 9 germinal, siirné de Dillaud-Varennes. Couthon, Robespierre, Barrère ei Prieur, deslitua Marino, et avec lui divers autres membres, dont partie périt sur l'échaiaud. C'étaient Beaudraîs, que. nous avons vu aussi de service au Temple; Froidure, À qui on reprochait sa faiblesse' h l'endroit des belles solliciteuses; Soulès, d^ compromis dans l'afiaire d'Osaelin* Danger et Gagnant. Ce dernier, après avoir &it tout trembler à Saint-Lazare, en sa qualité d'administrateur, y fut euvojé à son tour. Marino fut écroué à Sainte-Pélagie.
Lorsqu'il lut mis dans cette prison, le régime le plus shisn y était établi, et ses soins y avaient surtout coopéré. 11 se ressentit donc du mal qu'il avait voulu faire aux autres. Les prisonniers restaient constamment enfmnéa dans leurs chambres» sans pouvoir sortir ni communiquer entre eux. C'était un secret permanent. Marino, qui avait contribué à l'établir, voulut le détruire en partie» et voici comment il s'y prit :
w Cest sous ce régime de fer, dit nUstoire des Prisons, que les prisonniers détenus au secret imaginèrent, pour charmer l'ennui doni' ils étaient dévorés » de former entre eux une espèce de club, dont ils avaient fixé la séance à huit heures du soir. Quoique les portes de chaque chambre fussent d'une épaisseur prodigieuse, on savait néanmoins qu'il était possible de se faire entendre d'un bout du corridor à l'autre, en criant un peu haut. Le premier qui conçut l'idée bizarre de ce délassement fot le dloyen Marino, ex-administrateur de police « membre de la commune do 10 août, et prorogé dans les fonotions municipales jusqu'au jour de son arrestation. A l'aide de cette invention» on s'instruisait réciproquement el avec ordre
SAINTE-PÉUGIE. 218
de tout ce qu'on avait appris des porte-clefs dans le courant de la journée; et pour ii*étre pas compris, dans le cas où l'on serait entendu de quelqu'un d'entre eux /ou des gendarmes qui étaient apostés sous les fenêtres, au lieu de dire : w J*ai appris telle chose» » on disait : « J'ai rêvé telle chose. »
» n ftillait, pour être reçu membre de cette société, n'être ni faux témoin ni fabricateur de faux assignats. Quand il arrivait un candidat (c'est ainsi qu'on nommait les prisonniers nouvellement arrivés), le président était chargé de lui demander, au nom de la société, son nom, sa qualité, sa demeure, et te motif de son arrestation; et quand il était bien reconnu qu'il ne s'était pas rendu coupable de délits qui emportaient l'exclusion , le président le proclamait membre de la société, en ces termes :
« Citoyen, les patriotes détenus dans ce corridor te jugent digne d'être leur frère et ami. C'est le malheur et la bonne foi qui les unissent entre eux; ils n'exigent de toi d'antres {jurants que ceux-là. Je t'envoie l'accolade fraternelle. »
M £t la société, pour éviter le bruit du claquement des mains, criait en signe d'assentiment ;
« Bon ! bon ! »
» Les séances ont constanunent en lieu jusqu'au mois de messidor, temps auquel les prisonniers obtinrent de l'adminis* Iration de police la faculté de se promener dans le corridor deux heures le matin et autant le soir. Alors ils se dirent ouvertement ce qu'auparavant ils n'osaient se confier que parar boliquemeut. Il en résulta même des liaisons particulières entre plnsieun, dont le caractère sympathisait parfaitement, m
lariDD ftit Iradttit an tribunal révolutioimaire avec m od-
iRS PRISONS m VHJBOPI.
lèguw Froidure. Dingft et Soalés, eteaécotéleSdpiaiHAlaiin (17 juin 1794); nais W dub qu'il mttiostilaé à Sainte-Pékagpff
lui survécut, el coulioua peadani toute k période révolutionxuiire»
Marino 8*étaît Iuni^ 4aiis aetle prisoii ayec le père el le firèr»
(If Cécile Renaudet, accusée d'avoir voulu assassiner Robespitîrrc, A rexdmpLâ de Charlotte Corday. Us y entrèreai le âprairiaU ei&reiUeûoduitsàUgBiUotîiieleiDéaieiw que Marino.
Les cvéneroejits du 9 thermidor ne transpirèrent pas du dehors à Saiote-Pélagi^. teilemeol « joar>là iea pctsttnniefs fonnt tou» étonnés de voir éeroier ayec eux HenrioC, le oommandant de la garde nationale, et Dumas, prà^ident du tribunal révolutionnaire, renfermés avec les gens qu'ils n'avaienteessé de poursuivre: ils forent en butte à tontes les sanglantes plaiiiaiiieries de l'époquo. On demanda une séance extraordinaire du dub; on leur fit les inVsrpellatians d'usage; mais ils refusèrent de répondre. Vers quatre heures du soir» Dumas et Heuriol iurejil délivrés tout à coup, et le concierge arrêté pour les avoir reçus. £n même temps en entendit le tocsin retentir dans Paris. Les prisonniers ne 'sachant plus ee que tout cela voulait dire, crurent qu'un incendie s'était déclaré dans un deequartioa de Paris; maislesoiruades§0ôliar8« nommé Simon» leur donna la pnmièie nouvelle des éftaenwnts, par ces mots caractéristiques qu'il prononça en allongeant un grand G9up de pied à son chien: V^têfomlmfMi^beifmnl
le lendemain on vit snocesnvemeBft arriver LsfaleUe, aide de camp d'Henriot, et toute la famiUe Duplaix, dans la maison de laiUiUe demeurait ftobespieve. Du^lw giie (Mail jwé àa
SAINlB-FtUGm.
Iribunal rérolntioimaire, et Duplaii fils ne quittait pas Bobes-
pierre pour prévenir l'assassinat dont il pouvait être menacé. On sépara la femme Duplaix de son mari et de son ills. Ceux-ci furent en proie à toute la colère ironique des prison niers, qu'ils supportèrent avec calme et digiiilé, comme des vaincus après un combat consciencieux. JLa femme Duplaix se pendit de désespoir dans sa cellgle. Son fils, qui Tadorait, donnait dix francs par jour à un guichetier, moyennant qu'il lui apportât des nouvelles de sa mère. Le guichetier» peu scrupuleux, reçut pendant vingt jours eette obole filiale, en répondant tous les matins :
— Madame totre m£re Jouit de la meiflenre santé du monde.
n y en avait dix-neuf que la malheureuse était enterrée» ki se bofDfliU les fûli remaïquabitt d0&t BOiit ara^
icr pendant la période révolutionnaire. Sainte-Pélagie conserva l'allure incertaine éd toutes les prisons Jusqu'en 1797, où la riintégratioa des prisonnien pour dettes lui donna une physionomie particulière.
Oigitized
m dénooee. — Sm éerra.— 8« ctptiTité.— CbiÂe Ôm prbonoien d'état.— Solml^ quatre délivrés par les allié*. — Nuit de ooeei d'an priMmalar.— Priionicn adinl*
Diatratib de la Reslauratlon. — Dt'sertfur* ru«M*. — L'ëpiogle Doire. — Mina. » Torreno. — Histoire du général Bonnnire. — H mines de lettre» et imprimnirs. — Le corridor rouge. — Bâtiment neuf dcsliiu' aux prisonniers |)uliti(]ii<'s. — l.eor* comité*. — Leurs écoles de moraliMiioo. — Nombreuses pareates. — L'eolévemeni deaSabinca. — larobcni toé. — Zamffie aoidde. — Évaaioo de vingt-huit détenu. — OétaHainiénaMniik— LaaenMadn IfchMnd, dne U Hamindla» Raerignalel Gouderc. — Les trois abbés. — Une visite à Sainte-Pélagie. — Sa division. — Dor* tolrs. — Infirmerie. — Parloir de faveur. — Caeliots — Terrasse. - Chapelle. — Catégories de prisonniers. — Salle des petits jugements. — Rètiment de l'Est. — Pr<V venus et condamnés pistolieni. — Travailleurs. — Prii et repartition de leurs jouruées. — Vivres. — Dépenses pvrmises. — Population de Sainte-Pélagie. — Per* iouaL — La Miir. — Tingl-tnii Bttlaqatlft MBia bute.
Le mélange des dettiers et des criminels empêcha que les gens importants de cette dernière catégorie n'y fussent renfermés. A cause de ce motif, sans doute, Sainte-Pélagie sembla
destinée plus spôt ialcment aux prisonniers d'étal d'abord, et de nos jours aux prisonniers politiques. Sous le Directoire, sous le Consulat et sons l'Empire, on y
renferma à peu près les mêmes iQdividus qu'au Temple, à Vin-
SAU^TË-PËLAGIE.
oennesetàla Force. Ceux que nous n'avons pas déjà rencontrés dans ces prisons sont des gens obscurs, et dont les noms ne méritent pas d'être cités.
lin seul yaut la peine que nous lui consacrions une place dans ce livre, car celui-là nous Favons tons connu, aimé, ea* timé; celui-là nous le regrettons encore : c'est Charles Nodier. • A ce nom s'attachait trop d'intérêt pour que nous n'ayons pas pris tous les ranseignevients qui pouvaient nous éclairer à cet égard. Or, voici ce qui résulte de nos informations précises :
Depuis deux ans fl circulait dans Paris dea copies à la main
d'une pièce de vers intitulée la Napoléonc. Cette pièce de vers, dirigée contre le premier consul» él^t d'une violence extrême. En voici quelques fragmente qa% nous nous sommes prouvés à grand'peine :
Que le vulgaire t'humilie 8w les parris dorés du palais de SjUa,
Au-devaot du char de Julie, Sous le !>r(>|)trc de Claude ei de Caligula. Us régnèrcni tous deui sur la foule tremblaatet
Leur doaUnation sangUnt*
Aeeabla le inoiida tvlU i llab Ict liédei yfmgtna ont maudit kar ménoif^ Et « n'eit qu'en légMni des forliliu à lliiiloin^
Que leur règne échappe à l'oobU.
Qu'une fbole puafllaoime Mie ans pMs d« IffUi vn «ttNM odieus Exempt delà flnenr du crime.
Je marche sans contminte et ne crains que les dienii
On ne me verra point tncodier l'esclavage ■ ■ '
Et payer d'un coupable hommage
Une infâme célébrité.
Quand le peuple gémit sous sa chaîne MSfllk^ ' '
le m'indigne d'te malin, et mon An» SdAIn
aevÉneneerlnlibené.
ils
L£S PiUSOiNâ DE L'ElJBûPE.
n vi'^nl. cet «*'riiiiu'<'r perfide.
• ' iBMrfemtnmt s'asseoir au-des9^is de dos IoU|
LAcUe hériUer ou i»arrieîd« n difpate an boamm It dëpoolll» dM ntab SjMfilnBta Ml dM mm d'AlmadiK
Né pour U deuil de U ptlrie,
Pn'ir les tnalheurt de l'univers.
Nos vaissraux et non pnrt5 accueillent le Imifftlf9| Delà Fraoce abusée il reçoit un refuf«^
El U France rcçuit des fors.
Qiuod toQ ambitieux délire Ippilmit Uni de boBie à ooa froau alMiUtf,
Oani le fongt dd Um empira, Miato-ta qneiqMftltlto polfeurl de Brainsf Tofaimu se lever l'heure dtf le TnegiiiiMlii
Qui doit diaaiper la puissance
El 1rs prfstiris de ton sortT La rochf larpéieuiie est prés du Capitole, L'abîme est près du trdne, et la palme d'Arcolt
9MI ta cyprit de II WMt.
On peut juger de l'effet produit fMir ces ws sur les «mb et
les ennemis de Bonaparte. Les partisans du premier consul , et le premier oonsul lut-aâme» lesiugèreiU d'autant plus dangereux» qu'Os respiraient une énergie poétique eapable d'entraîneur bien des gcii^y et que la intime mam qui traçait sur le papier la menace du poignard de Brutus , pouvait quitter la plume et prendre le for. iuisi les lecherehes les plus àctÎTes furent-elles faites pour découvrir l'auteur; mais malgré les investigations les plus minutieuses» il s'écoula deux années sans qu'on p&t connallie k férité. BoaniccNip de gsot fùrent compromis. Quelques-uns arrêtés et relâchés sur-le-champ , faute de preuves. Cependant laNapolé&ne circulait toujours dans Pa-
ris; la police redoublait de zèle» et on n'airivait à aucun résultat. Au milieu de ces recherche», et au moment où l'on désespérait» le premier consul reçut une lettre dans laquelle celui
SAoms-vELXeus. M
qui écrÎTait, Toulant épargner des poursuites et des tracasse* ries injustes à des gens soupçonnés à tort, se déclarait l'auteur de Ut Napoléone* Il donnait ensuite son nom et son adresse. Son nom était Charles Nodier; son adresse, me des Frondemrs, liôlel de Berlin. Le premier consul donna des ordres en conséquence, et peu de temps après Charles Nodier fut arrêté.
A cette époque il n'avait que vingt-trois ans. H avait déjà fait paraître, outre une foule de poésies, une traduction des Pemiei de Shakipeare^ les PrascrUt, le Pmtre de SaUbourg» h Dernier cftaptfr», etc., et il s'occupait de la Biographie de» Sulcides, ouvrage auquel il a renoncé sans doute, et qui n'a jamais va le jour. U fut conduit à Sainte-PéUgie. Void son écrou :
« Le 1" nivôse an xii (23 décembre 1803). — Nodier, homme de lettres, âgé de vîngt-trois ans, né à Besançon (Doubs), demeurant à Paris, rue des Frondeurs, hôtel de Berlin. — En vertu d'un ordre du conseiller d'état préfet de police, £a dépôt jusqu'à nouvel ordre. »
Le motif de l'arrestation n'est pas exprimé, comme on le voit; et ces nyts, en dépôi jtuquà nouvel ordre, prouvent qu'on ne l'avait mif que provisoirement à Sainte-Pélagie, jusqu'à ce qu'on eût définitivement statué sur son sort. On fil en effet sur cette afiaire une enquête, de laquelle il résulta que si Nodier était un poète dangereux pour le premier consul, il n'était pas du moins et ne deviendrait pas un conspira leur. La franchise ' qu'il avait mise à se dénoncer toucha le chef de l'état, qui renonça a poursuivre et à faire punir le poète, comprenant toute l'exaltation de cette jeune téte, et appréciant sa générosité; mais dans le silence et l'isolement de sa prison, Nodier ignorait les
us PnOMB 08 UBUBOfl.
intentions de Bonaparte, et craignait un sort d'autant plus rigoureux que, ne voyaut commencer aucune poursuite contre lui , il se croyait livré à l'arbitraîre contre lequel il s'était si énergiquement élevé dans ses vers. Ce iiit dans cette pensée, et croyant qu'il allait mourir en prison, ou peut-<}lre dans l'idée de devenir le suyet du dernier article de sa Biographie da &iteiiei, qu'il demanda avec la résignation du désespoir, une Bible et riiuilalion de Jésus-Christ. La réponse du premier consul fut courtoise et généreuse; il ne lui envoya pas ces livres, mais il lui envcya sa liberté. Nodier sortit de Sainte-Pélagie quelques jours après, ainsi que le porte son écrou :
M Le 6 pluviôse an xn (27 janvier 1804), trausiéré k la Mfecture. — Ordre du conseiller d'état préfet, »
Le même jour il reçut son passe-port pour Besançon, et partit peu après pour sa ville natale. La durée de sa captivité s'était bornée à trente-quatre jours.
Cest la seule qu'il ait éprouvée dans sa fie. Il n'a jamais été ni à la Force ni au Temple» quoi qu'on en ait dit, quoi qu'il en ait dit lui-même. Nodier était un homme si facilement impressionnable, si poétiquement conteur, que, s'identifient malgré lui avec son sujet, il se mettait quelquefois el scène pour donner plus de vérité et plus de couleur à ses récits qui charmaient .ses auditeurs, au nombre desquels nous avons eu le bonheur de nous trouver quelquefois. Il eût été vraiment dommage que par respect pour la vérité, par trop sévère dans cette circonstance, il nous eût privé de ces hietoires dramatiques , touchantes ou gaies, qu'il contait à ravir. Ces histoires, nous les répéterions pour le plaisir de nos lecteurs, si le livre que nous écrivons ne nous imposait pas robligation d'une authen*
fiAINTE-FÉLAiOnL
licité à loate épreuTo. Noos nous bornons donc k oomigne^ici la seule captivité de Nodier, sa générosité ehevaleresqœ en se
dénonçant lui-même, et la clémence de i^apoléoa qui pouvait punir» et a pardonné. t
Maintenaiit, pour donner une proportion du nombre des prisonniers d'état à Sainte-Pélagie , nous dirons qu on trouve depuis 11 avhi ISU jusqu'au 26 mars 1814, deux cent trenle^fuatre anestatîoiis de poliee impériale pour Sainte-Pélagie seulement. Les formules d*éerou sont les mêmes que nous avons déjà citées, et en marge se trouve chaque année la men^ ticm de la délibération du conseil i^ivé de l'empereur.
Voici un écrou que J'individu auquel il s'applique a rendu célèbre, et qui donne l'idée de ce qu'ils sont tous :
« 15 janvier 1811. —> Francbet, fiicolas» premier commis des droits réunis de la direction du Rhône, âgé de trente-trois ans, né à Lyon, y demeurant; d'ordre de sou excellence le ministre de la police générale. — Prévenu de correspondances attmtatoîres à la sûreté intérieure de l'élat. — Au secret (il y est resté six mois). Le 1" avril 1814, le nommé Franchel, Nicolas, a été mis en liberté par ordre de H. le conseiller d'état préfet de police, en eiécution des ordres de sa majesté l'empereur Alexandre. «
Soixante-huit prisonniers âirent ainsi mis en liberté à la même date. Parmi eux se trouvaient dix-neuf sous-officiers et gardes d'honneur du 3' régiment.
ISous ne pouvons omettre la mention suivante, qui se trouve sur récrou d'un prismmier que nous connaissons déjà :
« Du 19 janvier 1813, Salmon, ex-employé au ministère de la guerre, trente-trois ans; extrait le 11 mai 1813, pour con-
trader mariage au 14* ariondiasemeat. Réintégré le môme jour* 9 OueDe mût éé noonl.^
Ainsi qu'à la Force, la llostauration, malgré la liberté individuelia guantie par la charte» eol êum la» prisonniers adminislratib. Dn ih mû 1814 «a M janvier 1815» noni eneom|^ tons cent trente-cinq. Ce sont pour la plupart des noms inconnus, des oûiciers de reK-<armée impériale.
Ce registre contient vu antre traoe dn second séjour des alliés à Paris. Du 11 septembre 1815 au 26 janvier 1816, cent quatre-vingt-douze prisomiiers» qualifiés déserieurii russes, iu> reni mis à Sainte-Pélagie,
Voîci le texte du premier de ces écrous, en toat semblable à ceux qui suivent :
» Dn 11 septembre 1815. — Joaeff Bloos, déserteur russe» quarant&«ix ans, né à Varsorie, venant des bureaux militaires de l'armée russe ; a été amené en cette maison, en vertu de Tordre dont la teneor suit :
Le colonel eonunandant k place de Paris pour sa majesté l'empereur de Russie, 4 M. le concierge.
» Monsieur»
M J'ai l'honneur de vous envoyer le sieur Joseff Blous, déserteur russe, à votre disposition.
n est à remarquer que plusieurs de ces prisonmeis ont fliil consigner à la colonne des observations qu'ils étaient sujets suisses on bavarois. On ne les a pas moins lait extraire de la prison de la manière suivante :
« Cejourd'hui le dénommé ci-contre a été remis entre les
SàLN1£-P£LAGI£. M
mains de M. r>(.«., capiUme d'étut-major» d'ordre de M. le commaDdant de la place de Paris, pour ta majeité rempeoraiir
de Russie, lequel en doune reçu <>l décharge. »
n est probable qae ces mibemeut oui été fiisillés k k plaine de GreneUe.
A celte même époque, oa tiou?esur le registre de Sainte-P^ lagie les traoes de la pvéteadue oooBpiritMn de ^épinglê nokre. Du 1°' au 16 mai 1816» elle fourmi viogtrdeui pcisoaniers.
A oetle époqiue aoBsif M tioufeM tioiséerooB lemarqoaUes. Lesfoicî:
m Du mai ISld.^Mina, Espoz y, général Mina, trentequatre ans, né en Espagne; arrêté d'ordre de M. le préfet de
police Angles. — Le 22 mai, le général Mina a été transféré dans une maison de santé, n
Le même jour, le comte de ïorreno est écroué, et également transféré dans une maison de santé.
« Du 5 juillet 1816. — Bonnaîre, général de division, quarante-cinq ans; par suite du jugement à la date du 5 juin , rendu par le premier conseil de guerre séant à Paris, qui l'a condamné à la déportation, comme cuu{)able : 1" de n'avoir pas réprimé le meurtre du colonel Gordon; 2*" d'avoir violé le droit des gens dons la personne dudit colonel parlementaire de sa majesté le roi de France. »
Cet écrou fournit une histoire lugubre que nous empruntons aux Prison» de la Seine .
u Ce jugement ordonnait la dégradation; on amena le brave fiomudre sur la place Vendôme; là» on lui conunanda de s'ag»- . nouiller.
« — Jo ne le puis , dit-il : il y a dix ans que je ne saurais plier le genoa droit, où j'ai reça un coup de feu. » n On insista, et il répéta :
« — En vérité, Je ne le puis. »
» Alors des hommes qui pcNrtaient de grosses ^uletles, et qui se disMent militaires, se jetèrent sur le vieux soldat. Quelques-uns lui soulevèrent les pieds, d'autres appuyèrent sur les épaules. Je ne sais quel hoirible «qaemsQt, quel bruit d'os se fit entendre; le général tomba à genoux» mais il ne se nleva pas. Il était venu à pied, il fallut une voiture pour le reconduire k l'Abbaye. £t le 16 novembre on lisait en marge de son écrou :
« Cejourd iiui , à deux heures après midi , M. Bonnaire est décédé dans sa chambre, des suites d'une fièvre adjnamique» et aussi des blessures qui s'étaient rouvertes. »
» Celle blessure rouverte, c'était celle du genou droit. »
Sainte-Pélagie reçut encore dans son sein» en 181 6, des imprimeurs, comme au temps des réactions les plus énergiques :
« Si le 24 avril 1793, dit M. Barthélémy Maurice, J. B. Lenormand y était incarcéré comme prévenu d'avoir imprimé une
tragédie de la mort de l>ouis XVI, le 10 mars 1816, MM. Heugnot et Beaupré l'étaient également» comme prévenus d'avoir imprimé et débité des brochures séditieuses, et notamment k Nain jaune. Excepté dans les temps comme ceux où Lenormand jouait sa téte, si le tribunal révolutionnaire ne l'edt acquitté seize jours après , je ne connais rien de plus inutilem«it cruel que l'incarcération préventive d'imprimeurs et de libraires, auxquels on ne peut reprocher au plus qu'une complicité de
SAINTE-PELAGIE. S»
délit, et qui ne sauraient disparaître du jour au lendemain pour en éviter les suites* »
A CCS imprimeurs succédèrent, quand la restauration touIuI sévir, les colonels Amoros, de Bricqueville, [Caron et Fabvier. Leur histoire, qui s'est passée sous nos yeux, est trop connue pour la raconter. Puis tinrent les émvains lay, louy, Caudibis Lemaire, Barliiélemy, Bert, Lapelouse, Châtelain, et enfin notre Béranger, qd y séjourna deux fois avant de venir k la
Tous ces prisonniers politiques étaient confondus avec les voleurs et les faussaires, bien que M. de Serre eût dità la tribune, en 1822, que ce serait faire injure au gouvernement . du roi que de supposer qu'il voulût traiter les écrivains politiques comme des voleurs; qu'en attendant qu'on eût disposé pour eux une prison spéciale, problablement l'ancien hôtel Bazancourt, le corridor rouge de Sainte- Pélagie (vingt-trois cellules) leur serait destiné. Ce projet n'a jamais reçu son exécution sous la restauration; ce ne fut que le 15 février 1831 que M. Baude, alors préfet de police, érigea le bâtiment neu/'en prison politique, avec cette distinction que l'aile droite était destinée aux prévenus et la gauche aux condamnés. Mais cette disposition ne fut pas encore pleinement exécutée. Il n'y eut qu'un seul poûit bien fké, c'est que Saûite^élagie fut destinée aux prévenus politiques.
Nous ne nous étendrons pas sur eux plus que nous ne le ferons sur les prévenus et condamnés ordinaires, et cela pour le même motif. Les troubles du commencement de ce règne ont rendu ces prisonniers politiques trop nombreux*
Les 5 et 6 juin, la ccmspvation de la rue des Prouvaires,
Vf. 29
rinsumcHoD de Lyon, etc., fempliicDt tour à tour Sninte-Pélagie. Ces priaoïmtars ftirait casernés pour la plupart au bâti^ ment de la dette >
Nous avons tu les priaoïmien politi<iues de la (erreur établir on ehib & Sainte-Pélagie: ceux de 1830 y établirent des co» mités : chaque comité avait ses principaux chefs, et ils se distinguaient par la couleur de leurs boiinets. Les membre» du comité cailiste portaient des bonnets verts, ceux du comité républicain des bonnets rouges. Ces comités distribuaient des habits, du linge, du bois, du vin et de l'argent. L'autorité des diéfe était respectée etsuivie dons toutes les mesures générales. Il était surtout une chose qui faisait l'objet de tous leurs soins et pour laquelle les chefs des deux partis étaient d'accord ; c'étaient les eflbrts qu'ils ftJsaient pour paralyser le mal qui pouvait résulter du commerce des voleurs avec leurs co-prévenus ; fis les tenaient sons cesse en garde contre cette contagion, et ataient fini par établir des écoles par lesquelles ils tentaient de moraliser tous les prisonniers civils.
Nous ne répéterons pas tout ce qui se passa entre les prisonniersà Sainte-Pélagie, et la manière dont ils y furent traités. Ceci est de l'histoire contemporaine que chacun de nous, par le bienioit de la liberté de k presse, a pu voir se dérouler sous ses yeux.
Nous consignerons seulement )es faits qui ont laissé des souvenirs à Sainte-Pélagie.
Les prisonniers de juin pouvaient recevoir des visites du dehors; il leur fut permis d'introduire dans leurs chambres leurs mères, leurs scours, leurs tantes, leurs cousines, etc. Des invocations de parenté arrivèrent aussitôt de toutes parts» et Sainte
SAUOE-PÊUGIE. 2i7
Ma^ ne désemplit pas. La qualité de proscrit ou d'hommo politique plaît surtout au 'sexe, et il le montra dans eette occasion. Les visiteuses, eu géuéral, élaient jeuues cl jolies et comptaient même plusieurs parents dans les corridors. Les TÎsittss se multiplièrent à ce point que le préfet de police prit un arrêté qui« cousidéraut entre autres choses, k santé des pnsonnierSf ordonnait qu'ik Tavenir les parentes ne pussent voir leurs parents que dans le parloir commun. Ce parloir, comme ceux des autres prisons, était séparé par deux grilles de bois. La contrainte devint insupportable pour les Tiâteuses , comme pour les visités, à tel point qu'un dimanche* pendant que le directeur et les employés étaient à la messe, les grilles furent brisées tout à coup» et les visités courant aux visiteuses, les emporté rentdans leurs chambres, malgré les gardiens. On appela aussitôt la garde, qui se hàla d'inlervenir pour tout faire rentrer dans l'ordre; on fit sortir les visiteuses» on transféra une partie des prisonniers, et on mit les plus mutins au cachot. Celle journée se nomma à Sainte-Pélagie l'enlèvement des Sabines,
Des circonstances tristes et^regrettables signalèrent cependant le séjour des prisonniers politiques. Le 1" avril 1832, le républicain Jacobœus fut tué d'un coup de fusil tiré par un garde municipal. Le carliste Zanoff se coupa la gorge avec un rasoir, et mourut quelques mois après. Enfin, deux autres prisonniers qui s'étaient pendus dans leurs chambres furent sauvés par leurs camarades.
Ce fut par un caveau, dans lequel M. Kersausie avait reçu k permission de mettre de la bière, qu'eut lieu, le iâ juillet 1855, l'évasion des vingt-huit détenus politiques. Ce caveau était situé à l'angle nord-esl du bâtiment. Aous empruntons à
LES PRISONS DE rEUROFB.'
M. Louis Blanc, dans son eicelieut livre de lllistoire de dix ont» quelques détails * toujours si exacts et si frais, qui prouvent que le génie des prisonniers est le même à toutes les époques.
« Dans la partie de la prison appelée le bâtiment de la dette, dit41, et à peu de distance de l'escalier qui conduisait aux ca* banons des détenus, 0 j mit un caveau fidsant fiioe à la porte de la cour, dont il n'était séparé que par un petit corridor. Quelques détenust parmi lesquels MM. Guinard, Cavaignaci Armand Harrast, avaient remarqué ce caveau; ils le jugent propre à une évasion , et se procurent aussitôt le moyen d'y pénétrer. Malheureusement, le regard des gardiens plongeait sans cesse dans le corridor, la porte de la cour restait ouverte à toute heure ; on trouva dans l'organisation du jeu de balle des prétextes plausibles pour la fermer au besoin, sans éveiller les soupçons; la sceur d*un détenu apporta sous sa robe les instruments qu'exigeait le pereement du caveau, et les travaux commencèrent. Pour échapper au danger des indiscrétions, les premiers artisans du projet s'étaient abstenus de mettre dans la confidence le plus grand nombre de leun camarades; ils s'étaient adjoint seulement Foumier, homme d'une adresse et d'une agilité singulières. Un succès inespéré couronna Teotreprise. Pendant que les uns travaillaioit dans le caveau à la lueur d'une lampe toujours prtHe à s'éteindre, les autres faisaient sentinelle au dehors* habiles à détourner l'attention de leurs codétenus, et à déjouer par miUe ruses diverses l'attention des gardiens. Par une heureuse coïncidence , des ouvriers avaient .été introduits dans la prison pour des réparations urgentes, et le bruit qu'ils fBÙsaieBt servait à couvrir celui qui partait du caveau. Mais oii conduisait la route qu'on se traçait
SAINTE-PÊU6IB. m
«n milieu des ténèbres t On s'assura qu'elle traferserait souler-
rainement la prison, passerait sous le chemin de ronde, cl imi s'ouvrir dans un jardin. Restaient à connaître la disposition de ce jardin , ses différentes issues , le nom et les sentiments du propriétaire. On a recours à M. Armand Barbès, et eelui-ci s'adresse à son tour à un dessinateur de ses amis» en qui sa confiance était entière. Ce dessinateur avait une sœur, jeune encore; il fait un jour sortir de sa pension, s'achemine avec éUe vers la maison du maître du jardin, et, arrivé à la porte, il demande à la jeune fille de s'évanouir. Elle n'eut garde de s'y refuser, et lui d'appeler du secours. On vient, on s'empresse; la malade est transportée ches M. Vatrin (c'était le nom du propriétaire); et révanouissement dissipé on propose une promenade au jardin. C'est ce que le frère attendait. L'examen des lieux fut &it d'un œil exercé, le plan du jardin fut dressé» et le lendemain les conspirateurs du caveau apprirent tout ce qu'il leur importait de savoir. La maison de M. Yatrin était située entre un jardin et une cour donnant sur la rue Copeau; pour sortir du jardin, resserré entre des murs assez élevés, il làllait absolument traverser la maison. Et quant au propriétaire, c'était un partisan déclaré du gouvernement. De pareilles données étaient peu rassurantes; cependant les travailleurs ne se découragèrent pas. La terre qu'ils déplaçaient , soigneusement étendue sur toute la surface du caveau, l'exhaussait sans en modiûer l'aspect d'une manière sensible, et ils étaient parvenus à masquer si exactement l'ouverture, qu'il eût été presque impossible en leur absence de découvrir la trace de leurs travaux. L'activité qu'ils y déployèrent fut prodigieuse; au bout de quelques jours la besogne se trouvait terminée; la route
mystérieuie t'tlkngeaii aou« U prison de Smon à en dépAs^r les limites, el il n'y avait plus qu 'une eroûte de teore peu égùm
entre les dctenus de Sainte-Pélagie ella liberté. >»
Tous les prisonniers pouTaient s'évader ensemble. Ils étaient alors qnarante^^iiiatre. Vingl-huit seolement voiduient èlie libres; les autres restèrent de leur volonté pour comparailre devant leurs juges.
« L'eséeution est fixée au 13 juillet, dans la soirée, continue M. Louis Biaoc, et on se livre avec ardeur aux préparatifs. Les complices du dehors ont déjà reçu leurs insUrudions. Pour désarmer la défiance du directeur, on lui adresse iduaeun demaiidt s qui supposent la pruluiigdtion du séjour des prison* nittsà Sainte-Pélagie, et M. Armand Marrast. qui avait coutume de prendre un bain chaque soir, commande son bain pour dix Ueures comme à rordiuaire. Hien ne transpire du projet, et pourtant ceux qui Tant conçu ne vivent que dans une brûlanle alternative d'inquiétude et d'espérance. A la nuit tombante > toutes les dispositions sont prises; AL Doroy avait envojé le produit des souscriptions à répartir entre les détenus; les voi^ tures destinées à les recueillir à la sortie de la prison commençaient à Hier le long de Sainte-Pélagie. M. Armand fiaibès sV cheminait, donnant le bras à la femme d'un détenu, vers la maison Valrin, où il importait de prendre position sous un prétexte quelconque; enûn MM. Étienne Arago, Klein el f ulgance Girard, se trouvaient installés dans un appartement situé en face de la chambre de M. Guinord, auquel ils devaient apprendre, par des signes convenus, si les rues voisines étaient sûres et les patrouiUes absentes. De son côté, pour indiquer aux auxiliauei» du complot que tout allait bien à l'intérieur,
SAINT£*PBU6IB.
M. Guinard devait se promener devant une lampe, pais Vélerer ea l'air quand il aurait lui-même à descendra dans le cafeau.
» Huit heures sonnèrent à l'horloge de la prison. Aussitôt les mineurs vont à d ux de leurs camarades qui ne sont ^os dans le secret, et disent à chacun :
» — Veux-tu ôtre libre? Voici de l'argent. Au caveaut «Quelques-uns repoussèrent l'ollre. La plupart l'accueillirent avec une joie pleine de stupeur. £t tandis qu'ils se hâtaient un à un yers le rendez-vous mystérieux» un petit groupe, pour donner le change aux gardiens, se formait à l'entrée de la chambre de M. Armand Marrast, devant laquelle il était d'osage que les prisonniers vinssent en masse, chaque soir, écouter la lecture du Messager, C'en est fait, les fugitifs sont réunis dans le caveau; mais ils s'y agitent, et s'y coulent dans l'obsciF rité la plus profonde; et, tout étourdis d'une nouvelle aussi peu attendue qu'inexpliquée, plusieurs se demaudent s'ils ne sont pas le jouet d'une fimtasmagorie lugubre. Une lampe s'alp lume tout à coup dans ces ténèbres , et elle n'éclaire de ses rayons vacillants que des visages étonnés et couverts de pâleur^ Seul désormais, M. Guinard était attendu. Il fait à MM. Étieniie Arago et Klein le signal du départ et court rejoindre ses compagiions.
» Avant d'aller plus loin, on envoya UM. Rozière, ViUm»
Foumier, Landolphe, percer la croûte qui fermait encore la sortie du souterrain. Cette besogne lut iaite en peu d'instants» et parut durer des siècles.
» ^ C'est ûai, s'écria enfin M. Landolphe du fond del'excafvation.
» Alorsles fugîtits se mirent à ramper» l'un apiègraotie^ dans
la voie sombre, étroite, étouffante, qui devait les conduire à la lumière. Us avaient à passer sous le chemin de ronde, et sur leur tète ils entendirent, mêlé an brait de la marche pesante des M'iitiiu'lles, le retentissement des fusils frappant le sol. Ils arrivent ainsi et successivement jusqu'à l'issue qui leur a été ménagée, gagnent le jardin, se dirigent len la maison. Quelle que f»H leur audace, ils avançaient avec précaution, avec inquiétude; car le ciel était clair, et ils avaient aperçu au faîte de la prison un Actionnaire qui, l'œil fixe, le corps penché en avant , les observait dans Tattitude de l'indécision et de la menace; mais bientôt des coups de sifQet venus du dehors leur apprirent qu'ils touchaient à un heureux dénouement.
» En eflbt, tandis que MM. Klein et Fnlgence Gérard par-> couraient la rue Copeau d'un regard vigilant, tandis que M. Étienne Arago, amusant le concierge de M. Vatrin par de fîitiles discours, veillait à ce qae la porte de la cour ne fût pas fermée, M. Barbès s'introduisait dans la maison avec la dame qu'il accompagnait. Le propriétaire était absent. M. Barbès prétexte une affaire urgente à lai communiquer, demande la permission de lui écrire, ne pouvant le voir, et attend ses amis dans la fièvre de l'impatience. Soudain les marches du perron résonnent; la porte vitrée qui donne sur le jardin est ébranlée, mais par des mains violentes; les vitres volenl vi\ éclats. Madame Yatrin pousse un cri de terreur; mais l'étrangère lui dit :
M— Ne craignez rien, madame» oe sont les détenus de Sainte* Pélagie qui s'évadent.
» En même temps M. Barbès s'est élancé sur le domestique, qu'il tient en respect. Traverser la maison, franchir la cour, monter en voiture, se disperser, disparaître, tout cela fut pour
SAlNTi:-r»L:LAGIL'.
les républicains l'affaire d'ua moment. Ils étaient sauvés. »
Ce récit, empreint d'une vérité dramatique pleine de charmes, présente les détails de l'évasion la plus audacieuse de nos jours.
Deux mois après, une évasion plus simple, mais plus adroite, eut lieu h Sainte-Pélagie. Le comte de Richmond, au nombre des innombrables fils de Louis XVI, ducs de Normandie, s'était procuré la clef d'une grille qui sépare le rez-de-chaussée d'une petite cour, dite cour des cuisines. Il était détenu dans le pavillon de Test , avec les nommés Couderc et Rossignol,, qu'il voulait faire évader avec lui. Ils partent tous trois le chapeau sur la téte, des papiers sous le bras. Dans le chemin de ronde , ils rencontrent un factionnaire , qui leur barre le pasage. M. de Richmond lui dit alors avec le plus grand sangfroid :
— Vous ne me connaissez donc pas? Je suis le directeur.' Laissez passer ces messieurs : celui-ci est mon greffier, celui-là mon architecte.
Le soldat se range et continue sa faction. Les trois détenus arrivent à une petite porte qui donne sur la rue. M. de Richmond l'ouvre, et les voilà libres, en plein jour, sans avoir excité aucun soupçon.
Nous terminerons ici tout ce qui nous a paru mériter d'être
rapporté, relativement à cette prison. Comme pour les autres,'
nous ne donnerons pas de détails sur les prisooniers ordinaires.
Ainsi qu'à la Force, presque tous les grands criminels ont passé
par là. Quant aux condamnés politiques ou pour délits de
presse , nous aurons complété la liste des plus importants une
fois que nous y aurons ajouté les trois noms suivants, qui sont IV. 30
ceux de trois abbés, l'abbé ChÂtel, l'abbé de Lamennais, et l'abbé Combalot. Tout le monde a encore présent à la mémoire le procès de l'abbé de Lamennais, les détails de sa captivité durant une année » publiés par tous les journaux , et ses poétiques inspirations sur sa belle Bretagne , composées h Sainte- Pélagie.
Sainte-Pélagie est en ce moment une prison qui reçoit les prévenus, les condamnés à des peines de simple police , les condamnés correctionnellement, et, par dérogation spéciale, quelques condamnés à la réclusion. Les condamnés pour délit de presse rx)ntinuent h y faire leur temps.
Sainte-Pélagie, moins grande que la Force, présente aussi des inconvénients, n'ayant pas été construite dans l'origine pour une prison de malfaiteurs. Pourtant ces inconvénients sont moins forts à certains égards, parce que les précautions prises contre les recluses servent aujourd'hui contre les détenus. Ainsi ce bâtiment est entièrement isolé, ce qui a permis de l'entourer d'un chemin de ronde, construit en 1793, comme nous l'avons dit. On a de plus ajouté à diverses époques des constructions, et fait les réparations nécessaires à la surveillance et à la sûreté du service. La prison se divise en trois grandes sections ainsi nommées : le bâtiment de Test, le bâtiment de l'ancienne dette, et le bâtiment neuf. Ces trois sections ont chacune un préau, un chauffoir et des dortoirs. Les préaux sont peu vastes ; un seul est convenable et planté d'arbres. Les dortoirs ne méritent pour ainsi dire pas ce nom. Ce sont des chambres plus ou moins grandes, contenant plus ou moins de UU, oîi les prisonniers sont enfermés tous les soirs et livrés à eux-mêmes. Aucune surveillance n'est exercée sur eux que par
SAINnE-mAfiOL
les rondos da unit, qui le bonifinl h antr*ouTrir le guiehel quand elles passent. Encore, au Imtob de ce guichet, la vue ne
peut-cllo pas plonger jusqu'à 1 extrémité de la chambre. De là pettfiwt surgir de graves ineonvénients pour les mœurs des prisons» qu'on- a déjà tant de peine k tempérer avec une snrveillauce active. C'est la faute seule des localités. Ilâtons-nous de 4ire qu'il entre dans les prejels de radminisiralion dç faire pour Sainte-Pélagie ce qu'elle fait pour la Force en ce moment. Après ia réforme de cette deruii^e prison, celle-ci doit surtout attirer son attention et sa sollicitude. Ces dortoirs, du reste,
sont tenus très-proprement, et les lits sont les mêmes que ceux
des autres prisons.
L'infirmerie est Ibrt belle et foui cmmnaUe. Elle se com* pose de trois vastes pièces , à hauts plafonds , bien aérées et bien saines. Une amélioration importante jr a été introduite depuis peu. Qny a pratiqué des lieux d'aisance, autrefois éloignés des malades. On y voit aussi une belle salle de bains, avec des iMrignoires modèles. Lors de notre visite (7 mai 1845), il j avait trente malades.
Au-dessus de l'infirmerie sont des dortoirs entiers, mais qui ne servent que dans le cas d'urgence. Au troisième étage est le pavillon de l'ouest, destiné aux prisonniers les plus sages qui prennent la pistole. Le jour où nous nous y sommes rendus, il y avait au nombre de ces prisonniers le dernier condamné pour délit de prene, M. Hachai
Les parloirs sont, comme ceux des autres prisons, à double grille entre les visiteurs et les visités; mais, en outre, du parloir des avooals, il y en a un troisièrae appelé parloir de faveuc Dans celui-là les visiteurs peuvent parier aux invités, sans (|ue
rien les sépare. Il faut une permission spéciale du prélèt de police pour jouir de cette faculté.
Il y a quatre cadiots à Sainte-Pélagie. Ha sont aouvent pés, et presque toujours par des libérés condamnés de nouveau pour rupture de ban. Le jour de notre Tinte, oînq h^tes habitaient ces cachota. Us étaient tous les dnq de cette catégorie, et l'un d'eux, s'étant révolté contre les gardiens, avait blessé un soldat.
Cette prison est cousonnée par une terrasse dallée qui forme
les trois côtés d'un carré; elle est large de deux pieds et demi, et entourée d'une gnile k hauteur d'appui, il y a quatre guérites en pierre. On y met on fiKsIîomiaire le jour et deux la nuit. Ils doivent donner l'alarme en cas d'incendie ou de tout autre accident. L'escalier qui y conduit a cent sept marches. La vue est magnifique de ce point. *
La chapelle est maladroitement et fiistueusement construite hors du chemin de ronde, sur un terrain acheté tout exprès. ùê 1824 à 1831 , le département de la Seine a dépensé 787,257 francs k l'agrandiaiement el aux réparations de tout genre de Sainte-Pélagie,
En fait de choses curieuses, on nous a montré d'abord la fameuse cellule de Joséphine. C'est la seule de la maison qui ne soit pas carrelée; elle a un plancher. Mais le gardien, déjà ébranlé dans ses convictions, nous a assuré que, n'ayanl pat vu Joiiphine, il ne ripitaiU eda que mut h gœranUe de tet fréiéeet' seurs, qui le lui avaient affirmé» Nous avons cherché à détruire entièrement celte erreur.
:Nous avons vu aussi ht chambre de Béranger. Cest la srale qui ait une cheminée; toutes les autres ont des poêles.
On nous a montré eminlek €ive4lteIiriMim, pmt 9h
péra l'évasion des détenus politiques. On a construit dans cette cave des ouvrages en brique très-épais, de même qu'on a muré la porte par laquéllo sTenMrait le-oomla de ItiduBond; lloefd« gnol et Couderc. ' ' • ' • .
li est du reste à remarquer qu'on ae met pas babiiueilemftit de prévenus on de condamnés dan^Bfenxà SaioMétagie, et que par cela la sécurité est presque entière et le régime plus doux. C'est peut-être aussi par ce motif qu'oA suit daila^etta nudson' le régime cootraiie de la Force; on y-oensme les catégories.
n y a une salle commune appelée autrefois $aik dn^omli»- «mn. plus tard mBb êe$ èonlaiisriNv* aujourd'hui mUs dupuîti
jugements»
L'oricpne du premier nom vient de ce qne ses premieiB hêiet ont été des oondudeiirs condamnés pour fttit de coalition. Dans la suite elle reçut plus habituellement des boulangers condamnés pour ftiuz poids, délit très^MqMit à une époque, si on se le rappelle. Le nom qu'elle porte aujourd'hui lui convient encore mieux. C'est là que sont renfermés les condamnés pour délit de simple police à un emprisonnement n'excédant pas cinq jours. Cette salle leur sert de dortoir. Il y a douze lits. '
Le bAtiment neuf est spécîalemei^ consacré aux eondanmés
politiques, et le pavillon de l'est aux condamnés pour délits de presse ; ils se promènent dans le même préau que les malades, maisà des heures diSérentes. H y avait trois condamnés pour délits de presse le jour où nous avons visité le bêtiment de l'est.
H y • mmatt Im piéftut pirtdkfi et Im ecwdiimné» pialp" lien. Lm pîtlolien de lout« Miriit oDt \m mènes tfanlages
que dans les autres prisons; les condamués pistoliers restent dAD» Itm chambrai sait M mâler eus «vtrce prisonnien; iia Tont à la promenade pendant que leurs compagnons tnnillent; mais comme tous les condamnés sont soumis au travail, ils sont obligé pour s'y soustraire , de payer cinq sous par jour ea sus du pria de la pislole. Les condamnés pistolieni peoTent ajouter à leur mobilier tout ce qu'ils veulent. Noos en avons vu un occupé à tapisser lui-môme sa chambre et k Tomer avec goûl pour y passer les quin» mois qui lui restent smOiu il fiiuu«
Ainsi que nous venons de le dire, le travail est d'obligatiou pour les condaiouiés ; il est Cscultatif pour les prévenus*
L'aspect de la cour des prévmus est animé et même riaut; au moinenl où nous y avons pénétré, plusieurs jeunes gens en mbe de chambre s'amusaient à jouer au bouchon. L'un d'euj( estvemmottsofiikaMobeaucoiv d'aisance de bira un quatrième.
La cour des condamnés n'avait que quelques rares prom^ asuis, exemptés du travail soil comme pistolien, soit comme
înBrmes ; tous tes autres étaient occupés à leurs ateliers. On fabrique dans ces ateliers principalement des chaussons» en* suite des bounelets, des allumettes et quelles habits.
Tous les travailleurs sont à leurs pièces; le prix de leur journée est fixé en moyenne à 1 fr. 50 c, dont un tiers est compté tous les dimancboi au travailleur» un tiers est déposé à k masse pour lui être remis k sa sortie» et le dernier tiers appartient à l'enlrepreueur. C'est maintenant M. Villars et çoi^-
(Mignie* n y a. en outre, un autre a?ûAtage pour les travailleurs : ce sont les vivres. On les divise en trois catégories :
La première, qui coDceme les non-travailleurs, consiste en deux tiers de litre de bouillon maigre.
La seconde» qui concerne les travailleurs, cinq jours par semaine, en un demi-litre de bouillon maigre et un tiers de litre de légumes fricassés, et les deux autres jours un demi-litre de bouillon gras et quatre onces de bœuf sans os.
La troisi^mç, vivres de rinûrmeria proprement dits, se comlieue da vivrai gras tous les jourst et les malades h la demiportion reçoivent en échange de l'autre moiti<^ des œufs, des pruneaux, ^es légumes frais ou une demi-bouieille de via^ si le médecin rordonne.
Les condamnés qui veulent ajouter quelque chose à leurs repas ne peuvent pas dépenser au delà de 2 Stf 50 q. par semaine; ils doivent, en outre, tout acheter à la cantine. Les prévenus, 8*11 contraire, peuvent faire venir du dehors tout ce
qu'ils veulent. Cette distinction est assez juste ; les prévenus sont censée innocents; les condamnés coupables aux yeux de la loi. Toutefois on ne laisse guère aux prévenus la disposition de plus de dix francs par semaine. Quand ils arrivent en prison , on leur enlève tout leur argrat , qui reste en dép^t au greffe, et on ne le leur rend que par petites sommes sur leurs bons.
Les prisonniers k Sainte-Pélagie ne doivent pas dépasser le chiffre de 550. Cette prison ne peut en contenir plus de 580. Sur diy années, le maximum de la population a été de 7^, et le minimum de M ; mais ces exemples sont rares. Ordinaire* ment on compte à Sainte Péluiiie une population de 45U à ôOO
m LES PRISONS DE L*EUBOPE.
délenus. Pourtant le jour de noire Tinte oa iioiii.e&4id^^
550, ainn divisés :
Prévenus 140 .
DéUtodepresBe .•••«• 3
Simple poliee. • , ♦ 7
Malades 30
Infirmes ou pistolie» eiempls de frafaU. • • 160
Trayailleurs. . 210
Total. ...... 8»
Le personnel de Sainte-Pélagie se compose ainsi qu'il suit ;
Un directeur aux appointements de. • . 4,000
Un greffier. 1,800
Un commis greffier. . 1,200
Un agent de travaux 1,500
Un brigadier l.iOO
Neuf surveillants, chacun 1,200
Trais garons de service, chacun. . • • 900
Trois commissionnaires agréés néant
Une fouilleuse • ' • . . 400
Un médecin en chef 700
Deux médecins adjoints néant
Un infirmier pharmacien. . . . . , 1,100
Un aumônier. 1,000
Unelmgère • • • 600
Un canliuier 1,000
Huit détenus auxiliaires, chacun. ... 72
Unbarbiec 120
Ce dernier employé, moyennant celte ;>omine» doit ùm la
Digitizea
SAlNTE-PéLAGIB.
baibe une fois par semaine, ce qu'il accomplit fidèlement en
présence d'un gardien. M. Barthélémy Maurice fait à cet égard le calcul suivant :
ir Si nous multiplions par 52, nombre de semaines, 450, que nous avons pris pour moyenne de la population, nous trouverons que cet entrepreneur doit» pour 120 ir., faire 23,400 barbes, soit 234 barbes pour 24 sous, ou une barbe pour un peu plus d'un demi-centime. »
Sainte-Pélagie disparaîtra comme la Force; voilà pourquoi nous n'en signalons pas tous les inconvénients.
CUCHY,
PBISOH POUR OBTTBS.