‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 10 sur 41 · LES PAILLEUX · texte numérisé non relu

LES PAILLEUX

se prit à sourire, en ayant Tair de vouloir se réconcilier avec les hôtes modernes de son ancienne maison...

« Ne vous y fiez point! lui dit tout bas un surveillant : ce sont des banqueroutiers et des filous ; c^est le crime, tempéré par la crainte, par la ruse, par l'hypocrisie ; vous avez affaire à des malfaiteurs assez habiles pour toucher impunément, — bien des fois, — à ce sombre taillis planté par la justice, et que Ton nomme le Code pénal.

— Et ces gens qui jouent dans le chauffoir? demanda le duc de la Force.

— Ce sont des Grecs ; on les accuse d'avoir exploité l'Europe tout entière, les cartes à la main ; depuis quelque temps, les Grecs en veulent beaucoup à la bourse des Parisiens. Je me suis laissé dire que l'abolition des jeux publics, en France, avait jeté des cartes et un tapis vert sur bien des tables équivoques.

— Et ces jeunes gens qui lisent autour de ce petit jardin?

— Vous voyez là des prisonniers politiques : ils lisent en commun une brochure sur la Liberté et l'Égalité ; je leur disais encore ce matin : Pauvres enfants ! la liberté est dans ma bourse, et Tégalité au cimetière !... Us ne sont pas tout à fait de mon avis, parce qu'ils ont vingt ans ; à cet âge, on est si loin de la mort, qui rend tous les hommes égaux, que l'on se met à chercher l'égalité dans la vie l »

Le duc de la Force ne fit que passer dans la Fosse-aux-Lions, tant il avait hâte de se dérober au spectacle sinistre de ce préau; il s'éloigna bien vite, presque en tremblant, et il traversa, sans y prendre garde, la cour Sainte-Madeleine, qui est bien triste malgré le voisinage de la cantine, la cour des Mornes, où les jeunes détenus ont cédé la place aux prisonniers du secret, la cour Sainte-MarierÉgyptienne, qui ressemble à une ruelle abandonnée par l'air et par la lumière, enfin la cour Sainte-Anne, où il interrompit, en passant, la causerie intime de quelques vieillards en guenilles, vagabonds émérites qui se racontaient à voix basse la triste odyssée de la paresse, de la misère et de la crapule. Le duc de la Force ne s'arrêta que dans la cour des Poules; il s'assit sur un banc de pierre, précisément à la place où s'était assis bien des fois un noble et grand poëtr.

Au bout de quelques minutes, le duc de la Force crut entrevoir, en se levant, dans un coin de la cour des Poules, une forme un peu vague d'abord, une sorte de figure à demi cachée par un nuage qui n'était peut-être que de la fumée; le nuage se dissipa bientôt, et un rayon de soleil vint illuminer le front d*une jeune fille gracieuse, jolie, triste mais charmante...

« Qui êtes-vous? » lui dit le duc de la Force.

La jeune fille ouvrit un livre intitulé Chansons, et chanta de sa voix la plus éclatante :

H Le5 gueux, les gueux, « Sont des gens heureux, a Ils 8*aiment entre eux...

« Vivent les gueux !

— Qui étes-vous, ma belle chanteuse ?» lui dit encore le duc de la Force.

La jeune fille répondit en chantant, les yeux fixés sur son beau livre :

« Jamais les rois n'enyahiront la France... « Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !

— Qui êtes-vous donc? » répéta le duc de la Force. La jeune fille lui répondit en chantant :

tt Entrez, entrez, ô tendres âmes !

« Leur dit le portier des élus ; « La charité remplit vos âmes :

« Mon Dieu n^exige rien de plus !

« On est admis dans son empire, « Pourvu qu'on ait séché des pleurs, « Sous la couronne du martyre .

a Ou sous In couronne de fleurs ! »

A ces mots, la jeune fille, qui était un ange ou un génie, brisa une petite chaîne qu'elle avait cachée jusque-là dans les plis flottants de sa robe ; elle éploya ses ailes, et s'envola en disant an duc de la Force :

a Je suis la muse de Béranger ! »

Le duc de la Force ramassa la petite chaîne brisée par la jeune fille ; on avait gravé sur un des anneaux de cette chaîne un nom et une date : Iiéranger.—riS2H.

Le duc de la Force s'aventura jusqu'au second étage de la prison, flans le bâtiment des secrets; un gardien passa tout près de lui; il précédait un prévenu ; le prisonnier demanda au guichetier :

« Où me conduisez-vous ?

— Au secret; vous trouverez dans votre chambre un lit, une table et une chaise; vous allez habiter l'ancien logement de Castaing et de Papavoine.

— La loi du secret m'empêchera-t-elle de lire?

— Non.

— M'empêchera -t-elle d'écrire ?

— Oui.

— Les barreaux de ma cage nie laisseront->ils voir un beau ciel bleu?

— Le ciel n'est jamais bleu à la Force.

— Entendrai-je le chant des oiseaux?

— 11 n^y a pas d'oiseaux à la Force ; mais vous entendrez la cloche d'une église.

— Que ferai-je dans ma chambre du secret?

— Vous y dormirez tout le jour et toute la nuit, si bon vous semble ; je vous réveillerai chaque matin à onze heures , je vous déboucleraiy et nous irons nous promener une heure dans la cour des Mornes.

— Resterai-je longtemps au secret ?

— Un mois, deux mois peut-être ! d'ici là, vous aurez la distraction de IdL Souricière^ en allant répondre à M. lej'uge instructeur.»

Le gardien poussa le prévenu dans une petite chambre; il verrouilla la porte* il fît jouer une grosse clef dans la serrure du cabanon, — et voilà un homme au secret.

Le duc de la Force voulut connaître jusqu'au bout l'horrible métamorphose qui cachait, à ses yeux, la noble résidence d'un héros; il marcha, il descendit, il monta si vite et si bien au hasard, qu'il arriva jusqu'au troisième étage de la Petite-Force, oii il déchiffra au-dessus d'une fenêtre ronde cette inscription tracée par un ancien détenu ^ :

« Chambre occupée, en 1792, par madame la princesse de Lam- « balle ; c'est de là qu'elle fut enlevée dans les journées de a septembre, pour être conduite au petit guichet qui fait face à la « rue des Ballets, et qui devint en même temps son prétoire et sa « grève. »

Il faisait déjà nuit : en cherchant la route qui conduisait à la porte principale de la prison, le duc de la Force heurta la dernière marche d'un grand et bel escalier, dont les coupes de pierre et les ornements lui rappelaient le siècle de François !*■■ et de Henri II: il monta lentement cet escalier ; il pénétra dans une infirmerie assez vaste, assez bien aérée, et qui lui parut occuper la

' Les Prisons^ par un ancien délonu; ouvrage spiriluel, plein de bon sens etd'intérél.

place de raDcienne salle de spectacle de Thôtel ; après avoir visitéy sans le vouloir, sans le savoir, la pharmacie, la chambre des bains, le logis de la pislole et de la demi-pistole, il se glissa dans le dortoir du Pelil^Satnt' Vincent.

Le duc de la Force se trouva tout à coup, à sa grande surprise, et peut-être à sa grande frayeur, dans une salle mal éclairée par une lanterne, et qui contenait une vingtaine de lits. Il faisait dans ce dortoir une chaleur affreuse, lourde, épaisse, et horriblement fétide. Quand ils étouffent en un pareil lieu, quand ils se sentent mourir, asphyxiés par l'âcreté, par le poison de Tatmosphère, les prisonniers battent le briquet et se mettent à fumer : la fumée purifie le dortoir; le tabac devient un parfum que Ton respire à la cassolette d'une pipe.

I^ duc de la Force remercia, par la pensée, les fumeurs du. PetU^Saint-Vincent, et il se décida bravement à prendre sa part de la fumée de tabac qui parfumait cette odieuse salle.

En ce moment, le bruit d'une clef dans la serrure du dortoir se fit entendre : un nouveau prévenu entra, sous la garde d'un guichetier. On lui montra un lit vide, qui devait être le sien pour bien des nuits peut-être. Le guichetier lui dit, en lui donnant une paire de draps :

« Vous serez mieux dans cette salle que dans celle du Grand- César \ Pour deux sous par semaine et quatre sous pour la grande corvée, un homme fera votre lit tous les jours, et quand votre tour viendra, cet homme balaiera le dortoir à votre place. N'oubliez pas que vous devez obéissance au prévôt de la salle *. »

Une fois débarrassé de la présence du guichetier, les détenus du Pclit^Saint- Vincenty qui n'avaient guère ni Tenvie ni le pouvoir de dormir, se reprirent à faire assaut de philosophie, d'esprit et d'éloquence en argot, avec la permission du prévôt de la nuit. • — Le duc de la Force se souvint de la cour des Miracles.

Les prisonniers du PelitSaint-Vincent se mirent donc à bavarder : ils débitèrent les histoires les plus bouffonnes et les ancc-

' Le dortoir du Graiid-Césur contient soixante lil$.

* Détenu chargé par Tadministralion de surveiller ^ses camarades peudaut la niiil.

dotes les plus ignobles; ils empruntèrent le récil de leur veillée au répertoire des bagnes et des prisons ; ils traînèrent la société sur la sellette ; ils jugèrent les juges de la justice criminelle, et ils finirent par prononcer l'éloge funèbre de quelques fameux héros de la cour d'assises.

Un de ces misérables bavards du Petit-Sainl-Vincml se distingua, aux yeux du duc de la Force, par un tour d'esprit assez original, par une faconde singulière, par une certaine élégance de parole qui aurait fait honte à plus d'un lettré. Les orateurs équivoques du dortoir étaient en train de réhabiliter le vol et la filouterie : le bel esprit dont nous parlons proposa à ses camarades de leur raconter l'histoire du plus honnête des voleurSy une histoire vraiment édiiiante, disait-il, et qu'il prétendait avoir lue dans le journal d'une de ses victimes.

Il n'était pas encore neuf heures : l'offre du conteur fut acceptée; on parfuma de nouveau le dortoir à grands flots de fumée de tabac, et le duc de la Force alla se blottir dans un coin obscur de la salle, pour apprendre ce que pouvait être le plus honnête des voleurs.— Le prisonnier du Pclit-Saint-Vincent,qui puisait une anecdocte dans le journal d'un homme qu'il avait volé, s'exprima ainsi :

« Ce que je vais vous dire est la vérité même.... Demandez-le plutôt à Lazarille!... Il y a longtemps de cela, il y a plus de cent ans : c'était sous la régence, une belle époque où des voleurs de toutes les sortes firent fortune dans la forêt de Bondy de la rue Quincampoix. Une jolie grisette, nommée Clarisse, habitait une chambre bien misérable, dans le voisinage de cetje fameuse rue, ou de cette fameuse forêt. Un lit grossier, une table couverte de chiffons et de rubans fanés, deux ou trois chaises en paille de couleur, une marotte qui servait à façonner des modes, une armoire blanche, des fleurs, beaucoup de sagesse qui l'empêchait de faillir, le travail qui l'empêchait de mourir de faim, un miroirqui lui parlait de sa beauté, — voilà tout le luxe, toute la richesse de Clarisse.

« Un soir, après une fatigante journée consacrée au travail qui lui donnait son pain quotidien, Clarisse se mit à pleurer suivant sa coutume, car elle pleurait toujours, cette enfant!

Les esprits forts du Petit-Saint- Vincent se mirent à rire.

« Comme elle essuyait sa dernière larme, reprit le conteur, elle entendit au loin, daus les rues du voisinage, des voix confuses, des clameurs équivoques. Elle entr'ouvrit une fenêtre sur la gouttière qui hii servait de jardin , et bientôt elle aperçut un homme qui courait sur les toits. Malgré riiorrible péril qui le menaçait, le malheureux s'arrêta tout à coup, les yeux fixés sur la croisée entr'ouverte et sur la jeune fille qui venait de Tentr^ouvrir ; il mesura du regard la distance qui le séparait de cette fenêtre dont la hauteur était effrayante, et il s'élança comme un insensé, au risque de chanceler sur le bord de la toiture, et d'aller se briser la tête sur le pavé de la rue : Clarisse jeta un cri de terreur!... Elle s'enfuit dans un coin de sa mansarde.

«Cependant la grisette eut la hardiesse de sortir de sa cachette, de s'avancer tout doucement, et de demander à cet étrange visiteur qui se .tenait immobile :

*t — Qui êtes-voUs ?

« — Hélas, ma belle enfant, lui répondit-il, je vais vous épouvanter sans doute. •• Je suis le plus habile, le plus effronté, le plus audacieux coquin de France et de Navarre... »

« Oh 1 oh ! s'écrièrent les voleurs du Pelit-Saint-Vincent , c'est Mandrin, c'est Cartouche, c'est Monseigneur, c'est Poulailler, c*est Rossignol !

« C'était Monseigneur, rien que Monseigneur, et c'était bien assez ! La jeune fille lui dit :

« — 0 monsieur le coquin ! je ne possède au monde que ma vertu, ma jeunesse et ma beauté... ne me volez rien ! »

Ce mot, assez joli du reste, mit en belle humeur tout le dortoir du Petit«Saint-Vincent.

« — Ma belle enfant, lui répondit Monseigneur, vous m'avez sauvé il y a un quart d'heure, en entr' ouvrant cette fenêtre, et je vous remercie. Êtes-vous riche? Oh ! non, vous me l'avez dit vous-même : vous ne possédez que de la vertu, de la jeunesse et de la beauté; ne craignez rien pour votre fortune : il n'y a plus de voleur dans cette mansarde. Êtes-vous heureuse? Oh! non; je vois bien que vous souffrez... vos yeux sont fatigués, flétris...

« — Parce que je Irayaille ; murmura la jeune fille.

m — Parce que tous pleurez ! répliqua Monseigneur ; méprisezmoi, si bon vous semble, faites fi de mon amitié, ayez horreur de ma personne... à votre aise! Mais je veux savoir ce qu'il y a an fond de vos larmes, et je le saurai ! 11 me plalt de ttler de toutes les choses de ce monde, et même d'une bonne action... une fois n'est pas coutume !

«La grisette était si chagrine, qu^elle s^avisa de confier son chagrin à... Monseigneur; elle lui dit :

« — Si j'avais aimé un paysan ou un ouvrier, je Tanrais épousé, et je serais heureuse. Celui que j*aime sera riche, et je souffre. L'autorité paternelle a juré de tuer deux amoureux qui ne demandent qu'à vivre. On nous a séparés, j'ai promis de ne pas le revoir et je pleure !

« Le voleur, presque attendri, demanda à la grisette :

« — Le nom de ce beau jeune homme que vous aimez tant?

« — Il se nomme Henri Desparville, répondit Clarisse.

« — Henri Desparville, le fils du riche financier?

« — Oui, vous le connaissez donc?

« — Je le connais, seulement pour Tavoir volé.

„ — Henri?...

c< — Non, son coquin de père... Ah ! vraiment, il s'agit de cet avare fastueux que l'on nomme Desparville? Ah! il lui déplaît de consentir au mariage de son fils avec une jeune et jolie fille ! Eh bien ! il y consentira, je vous le jure... Et tenez, voici déjà le consentement de l'inflexible financier!,..

• a Aces mots, le prodigue voleur jeta sur une table des flots de chiffons de papier qui n'étaient rien moins que des billets de la banque de M. Law, un fameux homme, qui avait trouvé le moyen d'enrichir et de ruiner tout le monde en même temps.

« — Vous allez savoir, Clarisse, ce que signifie cette pluie d'or et d'argent dont chaque goutte est un billet de banque. J'ai des camarades, des complices, toujours à l'affût des bonnes occasions. la semaine dernière, un de mes affidés réussit à découvrir, à sentir de loin, des valeurs considérables dans la maison, dans le coffrefort de cç méchant Desparville. J'avais affaire à un agioteur : je

résolus d^agioter, à mon tour, sur les fonds du Mississipi, et me voilà avec toutes les apparences d'un homme d'argent, tout près de M. Desparville, dans le guêpier de la rue Quincampoix.

« Chaque jour, durant ma petite comédie financière, mes aides, mes comparses, feignaient de me parler à l'oreille; je feignais de leur dicter, à voix basse^ des ordres d'achat ou de vente, et mes gaillards, travestis, disparaissaient dans la coulisse comme des figurants.

« La réussite de mon invention fut admirable : Desparville daigna me saluer et me sourire; hier, il daigna me tendre la main : le succès de mon dénoûment était infaillible.

« Aujourd'hui même, cet après-midi, Desparville eut la sotte pensée de me laisser voir une montre qui est très-belle, et dont la vue m'inspira soudain la dernière scène de ma comédie. Je l'abordai, en lui disant : Vous avez là un ravissanl joyau, une merveille que je consentirais à payer bien cher, s'il vous plaisait jamais... — De vous la vendre! répondit le financier; qu'à cela ne tienne! vous êtes spéculateur comme moi : les petites spéculations entretiennent l'amitié; je vous cède ma montre au prix coûtant... cinquante louis.

« Cinquante louis pour une vieille montre! j'étais volé... mais, j'allais prendre ma revanche. Les gens de Desparville l'attendaient, au détour de la rue Quincampoix; je leur criai, le plus insolemment qu'il me fat possible : Vous reconnaissez cette montre? Je suis chargé par votre maître d'une mission importante ; allons ! le carrosse de M. Desparville, et au grand galop !

(c Les chevaux se mettent à galoper en conscience, comme des serviteurs infidèles, et j'arrive en un clin d'œil dans le salon de madame Desparville... Que Dieu me protège!

« Vous devinez le résultat de ma visite, grâce à mon talisman, à mon passe-partout! Pour obéir aux ordres de son mari^ qui lui commande par la bouche d'un messager extraordinaire^ madame Desparville ouvre le coffre-fort du financier : elle me donne le portefeuille demandé, j'emporte mon butin, je reparais dans la rue Quincampoix, je salue mon crédule agioteur, je m'esquive, je me prends à courir, et je cours encore î

« Sans doute, l'on me soupçonne déjà d'être l'auteur de ce vol incroyable ; on m'a reconnu ce soir dans le voisinage de cette maison, et des gens de mauvaise mine se préparaient à me poursuivre : je me suis élancé dans une cour ; j'ai franchi lestement cinq étages; j'ai aventuré ma vie et ma fortune sur les toits et sur les gouttières; sans vous, Clarisse, j'aurais fini par me laisser prendre comme un maladroit, ou par me tuer sur le pavé comme un imbécile!

« — Bonté du ciel ! s'écria la grisette ; que voulez-vous que je fasse de cet argent, de cette richesse, de cette opulencemal acquise?

« — Vous la mettrez dans votre corbeille de mariage; vous irez frapper, dès demain, à la porte du financier Desparville, bras desdessus, bras dessous, avec votre amoureux ; vous lui direz : Voici ma dot, monsieur... mariez-nous!

c( En parlant ainsi, le magnanime voleur s'était affublé d'une robe et d'un bonnet qui appartenaient à la jeune fille ; il prit ensuite sur là table un petit panier et un carton ; il poussa du pied la porte de la mansarde, et il disparut en souriant à la jolie grisette... Attendez!... il revint bientôt sur ses pas... 11 prit un billet de la banque de M. Law, et il disparut de nouveau, en disant à la jeune fille : « Je reprends les cinquante louis que m'a coûtés la montre de M. Desparville. »

« J'ignore la fin de cette aventure ; mais, rien ne nous empêche de croire que la petite grisette épousa le fils du riche financier, par la grâce de Dieu , et ma foi ! il faut bien le dire, par la grâce du plus honnête des voleurs. »

— C'est bien invraisemblable! c'est bien invraisemblable! murmura l'auditoire du Petit-Saint- Vincent, et nous sommes tout à fait de cet avis, quoiqu'il s'agisse d'une anecdote enregistrée dans les mémoires du dix-huitième siècle.

En ce moment, neuf heures sonnaient à l'horloge de Saint- Paul ; le prévôt de la salle se leva sur son lit pour crier à ses camarades :

— Vous entendez le couvre-feu des prisonniers? silence, éteignez vos pipes, bonne nuit, et tâchons de rêver que nous sommes libres!

Tout rentra dans Tordre, dans le silence : si les détenus ne dormaient pas, du moins ils feignaient de dormir.

Le duc de la Force, toujours blotti dans un coin du dortoir, se prît à réfléchir à tout ce qu'il avait entendu, à tout ce qu'il avait vu dans son ancienne demeure métamorphosée en prison; il s'oublia, en réfléchissant, et il ne songea point à disparaître. Tout à coup, la lanterne du dortoir perdit sa lumière pâle, blafarde, sépulcrale : il se fit une obscurité profonde; un détenu demanda à un de ses compagnons de chambrée :

— Ghappe, dors-tu?...

Chappe ne répondit pas : il dormait sans doute.

Le détenu, qui s'intéressait ainsi au sommeil d'un de ses compagnons d'infortune, se leva tout doucement; il marcha, sur la pointe des pieds ; il s'avança vers le lit du prisonnier qui se nommait Ghappe; chose étrange ! il avait un sabot ferré à la main.

Un cri douloureux se fit entendre : le malheureux Ghappe venait d'èlre réveillé par un coup de sabot; les autres prisonniers du PetU'Saint" Vincent dormaient toujours : peut-être continuaientils à feindre de dormir. Chappe jeta un second cri de douleur, et le meurtrier se rua sur son camarade à grands coups de sabot; Ghappe cria de nouveau : c'était la dernière plainte d'une victime des vengeances de la prison; Ghappe était mort ou presque mort '.

L'ignoble poésie de l'argot appelle cette façon de tuer un homme endormi, faire stier le chêne coupé.

Le duc de la Force aurait voulu fuir le spectacle de cette épouvantable scène ; le sang coulait sous ses pieds, et un pouvoir mystérieux, irrésistible, le clouait aux dalles de cet abattoir où l'on venait d'assommer un homme. La salle du Petit-Saint^ Vincent s'illu*mina, par enchantement ; le sang de la victime sembla jaillir jusque sur les murs du dortoir, et chaquiî goutte de ce sang, fécondée par un mauvais génie, se transforma en une figure humaine qui avait l'air de souffrir et de se plaindre : les murs du dortoir se

* Cet horrible épisode de Diisloirc conlcmporaiue i\c la Force s'csl déuoué à la cour d^af sises : PiissassiD Darche vient d^ctre condamné à vingt ans de lra\aux forces ; CLappe a survécu à ses affreuses blessures.

couvrirent eu un instant d'un immense tableau mobile, qui était

rhistoire vivante delà prison de la Force; par un contraste assez

singulier, le premier plan de cet affreux tableau laissait voir une

espèce de bouffon qui faisait des pirouettes, des révérences et des

grimaces...

— Quel est donc cet homme, pensa le duc de la Force, cet insensé qui danse parmi des malheureux?... >

La voix d^un interlocuteur invisible répondit au duc de la Force : « — Cet homme, cet insensé, ce bouffon, se nomme Vestris Allard ou Vestr' Âllard ; il fait métier de divertir le public de l'Opéra avec ses jambes ; il est le danseur favori de Marie-Antoinette, reine de France. Il a passé quelques jours dans cette prison, en 1784, pour avoir refusé de danser à la cour de sa royale protectrice. Remis en liberté par ordre de la reine, il s'est contenté de répondre à un ministre, à M. le baron de Breteuil : « Puisque Sa Majesté a rempli son devoir, je remplirai le mien ; je danserai devant elle !» — La dynastie des Vestris a contribué à rendre bien ridicule la dynastie des danseurs; maintenant, Dieu merci, le sceptre de la danse est tombé en quenouille. »

En examinant à la hâte le vaste tableau qui se déroulait devant lui, le duc de la Force se prit à regarder, avec une secrète émotion, deux femmes qui avaient quelque chose de grand, de noble, de souverain : l'une devisait avec un personnage assez grotesque ; l'autre souriait tristement, les yeux tournés vers le ciel : elle s'entretenait avec Dieu.

— Quelles sont ces deux femmes? demanda le duc de la Force, en ayant l'air de questionner rinlerloculeur qui lui avait déjà répondu.

a — Vous voyez la trop célèbre madame de La Mothe, et la trop malheureuse princesse de Lamballe. Madame de La Mothe se glorifiait, à tort ou a raison, d'avoir dans les veines du sang des Valois; elle mit à profit cette royale origine pour apitoyer et séduire un grand aumônier de France, monseigneur de Rohan; elle conclut une alliance offensive, contre la bourse du cardinal, avec un charlatan qui se nommait Cagliostro; elle fit si bien, ou plutôt si mal, qu'elle trouva le moyen de voler à deux joailliers de Paris,

au nom du graud aumônier, el pour le compte de la reine Marie- Anloinelte, un joyau d'enyiron quinze cent mille livres ; madame de La Mothe fut le principal auteur de cette triste comédie que l'on appelle, dans Thisloire du dix-huitième siècle, le collier de la reine! elle s'échappa de la prison de la Force pour aller vivre en Angleterre ; elle vendit, à Londres, quelques-uns de ces beaux diamants qu'elle avait volés à Paris. Vous ne soupçonneriez jamais le mal que fit à la couronne de France le scandale du collier de la reine.

«Quant à madame la princesse de Lamballe, saluez le plus humblement qu'il vous sera possible une femme qui était jeune, jolie, noble, spirituelle; elle fut tuée par un éclat du trône de Louis XVI, que le peuple venait de briser. La princesse de "Lamballe entra dans cette prison le 3 septembre 1792; elle en sortit le même jour, et vDici comment :

«Une grande, héroïque et terrible révolution venait de briser une monarchie, dans la journée du 10 août 1792, en attendant qu'elle tuât un monarque, le roi de France, dans la journée du 21 janvier 1793. Le peuple se laissait aller à un enthousiasme qui touchait au délire, à une réaction qui touchait à la violence, à un emportement qui touchait à la tyrannie; on ne parlait, à Paris, que de l'invasion étrangère, des menaces des royalistes, de la correspondance de la famille royale avec les émigrés, du manifeste du duc de Brunswick, de la révolution qui allait être étouffée dans le sang de ses derniers défenseurs; la famine était à nos portes, et Danton disait aux représentants du peuple : « // faut de l-audace^ encore de faudace^ toujours de l'audace!... » L'audace, prêchée, décrétée par Danton, prépara peut-être les sanglantes journées de septembre * .

* Il nous parait assez curieux d'emprunter au Mémorial de Sainte-Hélène la pensée poliliqoe de FEmpereur, au sujet des massacres de septembre: a Ce fut hicn plutôt Facte « du fanatisme , a dit Napoléon, que celui de la pure scélératesse ; on a \u les massao creurs de septembre massacrer Fun d'entre eux pour avoir volé. Ce terrible événement « était dans la force des choses el dans Fesprit des hommes. Les Prussiens entraient : « avant de courir à eux, on a voulu faire main basse sur leurs auxiliaires dans Paris. «« Peut-être cet événement influa-t-il sur le salut de la France. Qui doute que dans les w derniers temps, lorsque les étrangers approchaient, si on eût renouvelé de telles bor- « reurs sur leurs amis, ils eussent jamais dominé la France? »>

a L^accès de fièvre qui mit aux mains du peuple la massue révolutionnaire des septembriseurs, commença dans l'après-midi du 2 septembre. Neuf prisons servirent de théâtre à cette affreuse tragédie : L'Abbaye^ le couvent des Carmes, le séminaire de Saint-Firmin^ la Conciergerie, le cloître des Bernardins, la Salpétrière, le Châtelei, Bicétre et la Force.

«Le 3 septembre, à sept heures, la princesse deLamballe comparut devant le tribunal improvisé de la Force; après lui avoir fait subir un interrogatoire, le président s'écria : « Élargissez ma-dame ! » Ce mot élargissez était tout simplement une formule qui cachait la peine de mort ; la princesse de Lamballc fut élargie.

en effet : on la lua à coups de sabre; on promena sa tête au bout d'une pique; on porta cette tête jusqu'aux abords du Temple, pour

la montrer' (le loin à un malheureux prisonnier qui était Louis XVI ! «Sansdoute^ la haine que le nom de Marie-Antoinette inspirait au peuple de Paris ne fut pas tout à fait étrangère à la mort de madame de Lamballe : la princesse avait été Tamie intime de la reine de France. Ce qu'il y a de certain^ d*incontestable dans Thistoiredes massacres de septembre^ c'est que le sang des femmes fut épai^é par la justice expéditive des septembriseurs : la Force ne vit tomber^ dans ces affreuses journées, que la tête d'une seule détenue, celle delà princesse de Lamballe.

a Voilà un bien triste épisode de la révolution française, monsieur le duc! mais, que voulez-vous.. • un trône comme celui des Bourbons ne s'abîme pas dans l'océan révolutionnaire sans y soulever des tempêtes. »

Le duc de la Force détourna les yeux de ce lugubre tableau, qui lui montrait la royauté jugée par le peuple, la noblesse égorgée au nom de la loi, la monarchie de Louis XIV condamnée à mourir »ur Téchafaud de Louis XVI; il essaya de s'enfuir... mais, il lui fallut, bon gré, mal gré, assister encore au mystérieux spectacle qui dramatisait, dans la salle du Petit-Sainl- Vincent y l'histoire d'une prison de Paris. — La princesse de Lamballe venait de disparaître : elle se rendait, en tremblant, au tribunal des septembriseurs; elle fut remplacée par deux hommes qui portaient les insignes du commandement militaire. Gomme il se souvenait d'avoir porté une tîpée au service de la France, le duc de la Force voulut connaître le nom de ces deux soldats; l'interlocuteur que vous savez lui répondit ainsi :

— « Ik se nomment Pichegru et Moreau ! Le souvenir de ces deux prisonniers appartient beaucoup plus à la geôle du Temple qu'à la geôle de la Force, où ils n'ont passé que deux ou trois heures. Pichegru. était un traître : il conspira contre sa patrie, qui était la France, et contre son bienfaiteur, qui était Napoléon Bonaparte; il se rendit justice lui-même : il se suicida. Moreau était un traître : il conspira <;ontre la France et contre Napoléon Bonaparte; devenu libre, par la grâce d'un maître qui avait pitié de son ancienne sçloire, Moreau s'en alla conspirer encore contre son pays, à l'ombre des couronnes étrangères; mais,^ Dieu merci, les boulets sont quel-

98 LES PRl&ONS DE PARIS.

quefois justes et intelligents : un boulet français reconhut Moreau

sous le déguisement d'un général russe, et il le tua.

« Ce groupe de prisonniers, qui semble seryir de cortège à Pichegru et à Moreau, renferme quelques hommes publics, célèbres dans rhistoire politique du dix-neuvième siècle : le duc de Rivière, Georges Cadoudal, et les frères Polignac ; le reste ne vaut pas Thonneur d'être nommé : je n'y vois que des royalistes, des conspirateurs, des prêtres et des chouans de bas étage ; ce sont les comparses de la tragédie.

a Je me souviens, monsieur le duc, d'un petit détail qui intéresse l'histoire de cette prison, et auquel se rattache le nom de votre illustre famille. Un des complices de Moreau — ayant aperçu, dans le prétoire du tribunal qui devait le juger, madame de la Force, une des plus jolies femmes de ce temps-là, — se prit à improviser le huitain que je vais vous dire :

En prison est-on bien ou mal ?

Ou est fort mal à TÂbbaye ; CVst de même au bureau central, Et pis encore à Pélagie.

Au Temple, bêlas ! ou n'est pas mieux, Etd*en sortir cbacun s'efTorce :

Le prisonnier le plus beureux Est le prisonnier de la Force.

c( Le poëte qui chantait ainsi allait entendre son arrêt de mort; je vous le demande, monsieur le duc, où diable la manie de l'impromptu va-t-elle se nicher !

« J'ai oublié de vous montrer tout à l'heure un prisonnier d'autrefois qui se tenait assis devant nous, entre madame de La Mothe et la princesse de Lamballe : il se nomme Linguèt; il a joué un r61e assez spirituel et fort étrange dans l'histoire littéraire du dixhuitième siècle. Linguet réussit à peu près dans tout ce qu'il essaya de faire, sans jamais savoir profiter de sa réussite : lauréat de l'université de Paris, il se met aux gages d'un grand seigneur; homme de lettres, il devient l'aide de camp du prince de Beauveau, pour aller combattre en Portugal; avocat d'élite et déjà ce-

lobre à son début oratoire, il publie des libelles qui n'ôtent rien à son talent, mais qui enlèvent quelque chose à sa réputation; candidat au fauteuil académique, sous les auspices de d^Âlembert, il sacrifie son ambition littéraire à la manie du paradoxe, et il se moque des académiciens et de TAcadémie; protégé, anobli par Temperour d* Autriche, il s^avise de défendre publiquement les iosurgés des Pays-Bas, et le voilà chassé de Vienne et des Etats autrichiens. Linguet fut mis à la Bastille en 1780; il y passa deux ans; il disait un jour à un pauvre diable qui vensiit lui faire la barbe dans son cachot : « Ah ! c'est donc vous qui êtes le barbier de la Bastille? Eh bien ! rasez-la ! i»

« La Bastille fut rasée neuf ans plus tard, monsieur le duc; mais, la ruine du donjon féodal n'empêcha point Linguet d'aller encore faire de l'esprit en prison. Il s'écriait, en 1794, ici même , ù la place où nous sommes : a Je serai vaincu par la Force!}) Linguet avait raison : il passa du guichet de la Force dans la charrette du bourreau.

« Depuis soixante ans, la politique a figuré dans la plupart des prisons de Paris, sous les traits de quelques hommes d'élite : la Force a toujours eu son contingent de prisonniers d'État. Si je re~ garde bien cet immense tableau qui couvre, je ne sais par quel prodige, les murs de cette salle ; si je cherche bien dans le pandémonium de la pénalité préventive, je trouverai plus d'un célèbre détenu politique; je regarde, je cherche, et je trouve : Voici déjà, monsieur le duc, à côté d'un bigame qui se nommait Sarrasin, — le général Sarrasin, — un prisonnier qui vit encore, un personnage considérable, un homme de beaucoup d'esprit, pair de France, grand chancelier, duc et académicien : en 1812, à l'époque de son arrestation, M. Pasquier n'était encore que baron, conteur spirituel et préfet de police.

« Figurez-vous, monsieur le duc, que dans la nuit du 23 au 24 octobre 1812, le général Mallet, emprisonné par la police impériale qu'il avait inquiétée, imagine de briser d'un coup de main le trône d'un empereur : Mallet s'échappe de sa prison ; il arrache aux geôliers de la Force les généraux Guidai et Lahorie ; il donne (les armes à quelques soldats ; il arrête le ministre de la police et

iOO LES PRISONS DE PARIS.

son préfet; il persuade le préfet de la Seine, et il essaie de convaincre le commandant de la place*. • un pistolet à la main! Mallety Guidai et Lahorie furent condamnés à mort par une corn-mission militaire, et fusillés le 29 octobre 1812.

« Quant à MM. Pasquier et de Rovigo, emprisonnés par le général Mallety c'est-à-dire par un prisonnier de la veille, ils apprirent dans leur cachot de la Force la résurrection de Tempire; peut-être avaient-ils déjà compté sans Tétoile de l'Empereur *•

« M. Pasquier a sans doute oublié, dans son magniflque palais du Luxembourg, deux poètes, deux chansonniers qui le rendirent bien furieux et bien injuste, quand il n'était qu'un simple préfet de police : l'un de ces deux chansonniers, un collégien, un enfant, avait eu la sottise de railler, en vers détestables, l'infortune impé* riale de la retraite de Moscou ; le préfet de police frappa sur le malheureux enfant, de toute la force d'un homme en colère : il fit passer le collégien , des bancs de l'école, dans la prison de la Force, peut-être dans le cachot qui avait vu, en 1812, le baron Pasquier et le duc de Rovigo. L'autre était tout simplement un homme de génie ; il avait rimé une satire un peu plus poétique, ce nous semble, et partant un peu plus dangereuse que la chanson de l'écolier : le poêle se nommait Béranger; cette cruelle satire avec pour titre : le Roi d'Yvetot.

a Béranger fut plus heureux que le collégien : il eut le bonheur d'échapper aux recherches de la police de Paris; il consentit à se cacher et à se taire, en attendant des jours meilleurs. La muse du chansonnier ne perdit rien pour attendre; après avoir joué impunément avec l'empire, qui était un colosse, elle fut punie par la royauté pour avoir bafoué un pouvoir qui était un pygmée : en 1828-1829, sous le règne de Charles X, Béranger vint expier, à la Force, le tort d'avoir chanté en riant les Géronteê et les Mirmidons.

* Le peuple ne voulut voir, dans cet incroyable épisode de Pempire, que le côté plftîsaut d^une pareille conjuralion. Il surnomina le général HuUin Bouffe-la-BaUê; il disait, en faisant allusion aux noms de deux des conjurés, que TEmpereur avait failli élro victime d'un coup de souHé, et que les Tuileries auraient pu être conquises d'un coup do râteau; enfin, il salua la disgrâce du duc de Rovigo (Savary), par le ridicule de ce calembour : Ça varie f mon ami.

a Moi qui tous parle, et qui suis peut-être le génie familier de cette prison y je me glorifie d'avoir consolé, de mon mieux, bien des prisonniers politiques : je me rappelle encore Châtelain, qui fit une rude guerre aux successeurs légitimes de Louis XVI ; Paul- Louis Courier, vigneron, soldat, pamphlétaire, helléniste, dont les pamphlets inspirés par Tesprit de Voltaire ont inspiré à leur tour les pamphlets de Timon ; Cauchois-Lemaire, qui fut le premier à montrer publiquement la couronne de France à un Bourbon de la branche cadette^; Magalon et Fontan, qui sortirent de la Force, accouplés comme deux galériens, pour aller subir leur horrible peine à la réclusion de Poissy. Il ne fallut rien moins qu^une révolution pour délivrer ce pauTre Fontau, pour arracher un écrivain à la chaîne des Toleurs; une fois libre, Fauteur du Mouton enragé réclama une noble récompense du ministre qui lui offrait une généreuse rémunération : il demanda un petit morceau de ruban rouge pour sa boutonnière, et la liberté pour quelques-uns de ses camarades de Poissy. Le public littéraire a déjà oublié Fontan : il ne faut pas que ses anciens amis l'oublient tout à fait.

« Laissons là, s'il vous plait, les détenus politiques, monsieur le duc, et parlons de quelques célèbres criminels qui ont commis de véritables crimes. Ces prisonniers qui se cachent là-bas, pêlemêle, à l'ombre, dans un coin de ce tableau fantastique, sont des meurtriers, des empoisonneurs, des malfaiteurs de toutes les sortes : je reconnais Papavoine, qui embrassait des enfants pour les étouffer; Castaing, qui tentait la fortune dans la maison de ses deux meilleurs amis, avec la recette de la marquise de Brinvilliers ; Contrafatto, qui souilla doublement sa robe de prêtre avec le vice et avec le crime; Malagutti, qui osa tuer en plein jour, en plein Palais-Royal, le changeur Joseph ; le forçat Deschamps, l'un des hardis voleurs qui enlevèrent les bijoux et les diamants du garde-meiuble ; Benoît, qui tua un de ses amis après avoir égorgé sa mère ; Régis, qui coupa, qui dépeça le corps de sa victime, pour mieux le jeter dans la Seine, et qui disait sans doute en faisant des ronds dans la

^ Letlres de M. Caucliois-Lpinairc adrcsHT5 au duc d'Orléans, dans Ici dernières autice» de la restauration.

lOâ LES PRISONS DE PARIS.

rivière : Laissez passer ma justice 1 Lacenaire, cet épouvantable bel esprit qui rimait de mauvaises chansons pendant la nuit, quand il n'avait pas perdu sa journée : j'imagine qu^il mettait du sang dans son écritoire et dans sa lampe; Roch, Daumas-Dupin, Lemoine, Soufflard, Fourrier, et bien d'autres détenus criminels qui ont tous porté au moins un cadavre sur la conscience; à vrai dire, leur conscience ne disait mot sous le poids de cette charge sanglante : la littérature des voleurs et des assassins, qui est aussi Texpression d'une société, a donné à la conscience le surnom expressif de la muette.

a Je vous ai nommé Castaing et Papavoine : Castaing eut le triste honneur de fournir à la justice de la science, faillible peut-être, Toccasion d'expérimenter un crime dans le prétoire. •• nous allions dire dans le laboratoire de la cour d'assises. Il nous semble que M. Orûla vint prêter pour la première fois, dans le procès de Cas— taing, l'arme terrible d'une mystérieuse analyse à l'impuissance de la vindicte publique ; ce fut aussi dans cette cause célèbre que le savant Chaussier se prit à dire à un juré, à propos du résultat d'une expérience : « Êtes-vous chimiste?... Eh bien! taisez-vous! » Quant à Papavoine, ce malheureux qui en voulait a la vie des enfants, il ne lui a manqué peut-être, pour se dérober à l'échafaud, que le secours des clartés secrètes de la science : un psychologisle aurait pu le sauver. Papavoine quitta la Force pour aller à Bicétre où l'attendait la dernière toilette du condamné à mort : n'y avait-il pasHin fou dans cet assassin? On le jeta dans un cachot, au lieu de le reléguer dans un coin de l'infirmerie ; on le tua, sans avoir essayé de le guérir.

a Vous sied-il de connaître un prévenu dont le nom appartient à l'aristocratie française, un jeune officier qui a eu le malheur de provoquer, il y a quelques années, le mépris des hommes, la colère des femmes, l'indignation de deux illustres avocats, la haine d'une noble famille, la sévérité de la justice criminelle? il se nomme Emile de la Roncière; il s'amuse tristement à faire de la tapisserie; il manie une aiguille, après avoir porté une épée; il n'a pas encore trente ans, et sa tête est déjà toute blanche; s'il est innocent, il a bien mal attaqué ses ennemis! s'il est coupable, il s'est bien mal défendu contre ses adversaires !

« Laroncière eut la sotte faiblesse de mettre en action , à propos d^ine honnête jeune fille, et d'une façon un peu bien \iolenle, cette folie empruntée à la sagesse des nations : Qui veut la fin veut les moyens: on peut dire hardiment qu'il fut surtout condamne par la rancune des femmes sensibles.

— Hélas I murmura le duc de la Force, en interrompant son mystérieux interlocuteur, c'est donc là ce que Ton a osé faire de mon ancienne et magnifique résidence : la prison provisoire de tous les crimes, le purgatoire de la pénalité!

— « Précisément, monsieur le duc,.., un véritable purgatoire, imaginé par la procédure criminelle. .. le purgatoire de la prévention, d'où l'on ne sort que pour aller dans l'enfer du châtiment avec le crime, ou dans le ciel de la liberté avec l'innocence.

— Mais, mon Dieu ! s'écria le duc de la Force, est-ce que tous les prévenus sont traités comme des coupables, de par le roi et la loi?...

« — Oui, monseigneur, tous les prisonniers sont égaux devant le régime de la prévention.

— Et quelle est donc la durée de l'emprisonnement préventif? « — Je connais des prévenus, — des prévenus innocents, — qui

ont passé trois mois à la Force.

— Quel est le nombre exact des personnes que l'on soumet, bon an mal anf aux rigueurs de la prison préventive?

« — Le nombre des prévenus, justiciables des tribunaux correctionnels ou des cours d'assises, est annuellement de cinquante mille ; un des derniers tableaux officiels de la justice en France constate le chiffre de cinquante-un mille trois cent soixante-trois prévenus, que rinstrtiction, les tribunaux et le jury ont déclassés de la manière suivante :

Renvoyés des poursuites par les chambres de conseil. . . 15,1 1 S

Renvoyés des poursuites par les chambres d''accusation. . 682

AcquiUés par les Iribunaui correctionnels. . . 3,390

Acquittés par les cours d^assises 2,259

Total des non coupables i9,4i6

Total des condamnés 31,917

Total général 51,363

lui LES PRISOINS DE PARIS.

« Si vous voulez bien ajouter au clùïîre des dix- neuf mille innocents dont il s'agit dans ce compte rendu de la justice, le chiffre d'environ quinze mille coupables qui n'ont été condamnes qu'à la peine de cinq jours à un mois de prison, vous aurez, pour résullat, le triste spectacle de trente-cinq mille personnes soumises, injustement ou inutilement, à toutes les privations, à tous les dangers, à toutes les tortures de la détention préventive.

<c Ne parlons plus du système de la prévention, monsieur le duc, et regardons encore le tableau animé, pittoresque, dramatique, de la Force contemporaine. Les murs de ce dortoir viennent de changer de décoration : ils représentent en même temps un autre théâtre, d'autres personnages et des scènes nouvelles. Voici d'abord la fosse aux lions.

La fosse aux lions, construite en pierres de taille, lices par des attaches de fer, est toute remplie de prisonniers dangereux, de prévenus condamnés d'avance par le cynisme de leurs propres

aveux, de forçats et de reclusionnaires libérés. Les gardiens eux-mêmes tremblent devant ces hommes 1 La fosse aux lions

LES PRISONS DE PARIS. lOS

est un tableau que Ton croirait peint avec du sang^ une toile éclairée par une lumière effrayante, sans l'ombre la plus légère qui repose les yeux, sans un peu d'innocence ou de repentir qui repose le cœur.

« Les détenus que vous voyez ne sont pas des criminels isolés, des malheureux qui aient failli séparément, des malfaiteurs qui aient violé les lois divines et humaines pour le compte d'un intérêt particulier; non... vous avez affaire à des bandes organisées, à des associations redoutables qui ont recommencé dans Paris, en la renouvelant plus d'une fois, l'histoire des quarante voleurs d'Ali-Baba.

« Je vous présente donc, à mon grand regret, d'immenses caravanes de filous, de voleurs et d'assassins, qui ont voulu jeter, sûrement, tranquillement, impunément, une nouvelle cour des Miracles dans l'oasis de la civilisation parisienne. Pour les observateurs sérieux qui étudient l'œuvre lente mais certaine de la justice, les détails ignobles, les épisodes horribles du procès de tous ces malfaiteurs n'ont pas manqué d'un intérêt puissant, d'une grs^nde portée, d'un profit énorme; les plaies les plus profondes de la société ont saigné sur les bancs de la cour d'assises : les médecins de la santé publique, les médecins de la santé morale du peuple, ont dû y chercher un remède à ces maladies affreuses que donnent surtout l'ignorance, la désorganisation du travail, l'absence de la religion et de la famille. Le vaste filet qui a servi à prendre d'un seul coup, en un clin d'œil, toutes ces bandes d'oiseaux de proie, a été fabriqué avec les trames secrètes de l^ révélation : le système de la révélation est devenu, pour les magistrats, une arme formidable, dangereuse peut-être; mais, jusqu'ici du moins, les verdicts de la cour d'assises n'ont pas brisé cette arme dans les mains de la magistrature : les révélateurs cachaient véritablement des complices.

« Les grades sont nombreux dans cette maçonnerie du crime.

« Au moyen âge, on distinguait les cagoux, les orplielim^ les r'tfo- « déSy les mallards, les mercaiidiers, les maltngreuxj les sabouleuXy n les talloUj les coquillards^ les huhim^ les capons^ les narquois, a les francs^mitoux, les courtauds de boutanche, ayant à leur tête le a grand Coesre.

a Aujourd'hui, les noms ont changé avec les changements sur- (( venus dans les fonctions des dignitaires.

ce Au premier rang, figurentles escarpes^ les sableurs, les suageurs.

« Escarper quelqu'un, c'est le tuer avec une arme quelconque, « pour le voler et s'assurer de son silence.

« Le sabler^ c'est l'assommer avec une peau remplie de sable.

« Le stiager^ c'est lui brûler les pieds, pour le forcer à dire où i( est son argent.

a Viennent ensuite les griticliissears , autrement dit les voleurs a et leurs innombrables variétés ; les bonjourierSy ou chevaliers <( grimpants, volent en s'introduisant dans les appartements, sous « le prétexte de dire bonjour au locataire ; les cambrioleurs dévaa lisent les chambres à l'aide d'effraction ou de fausses clefs; les a caroubleurs sont une variété de canibrioleurs ; les careurs sou- « tirent l'argent à l'aide d'un change qu'ils proposent ; les chana leurs vous attirent dans un mauvais lieu et vous font acheter « leur silence ; les charrieurs exploitent les campagnards province ciaux, en leur offrant à gros bénéfice des pièces jaunes contre de ce l'argent blanc; les détourneurs volent dans l'intérieur des magace sins des pièces d'étoffes ou autres marchandises ; les enfonceurs^ a fripons, agents d'affaires ; lesfloueurSy voleurs au jeu ; les fourgats, ce receleurs; les francs-bourgeois^ quêteurs à domicile pour une fa— ce mille noble qui a tout perdu à la révolution; les ranterni ers, voleurs ce parles croisées laissées ouvertes ; lespapillonneurs^ voleursde linge ce surles voitures de blanchisseuses; les piliers de boutanche y commis ce qui volent leurs patrons; les piliers de Pacquelin, voleurs dans les ce auberges, dansles cafés; les rats dévalisent les roulierset lesmarcc chands forains; les rouloltiers^ voleurs de bâches, valises et ce autres objets attachés sur les voitures ; les voltreusiers , voleurs ce commissionnaires ; les soUiceurs de zif, marchands au rabais de « marchandises dites de contrebande ; les batteurs de dig-dig dévace lisent les bijoutiers; les tireurs, prestidigitateurs qui exploitent « les poches ; les eoqueurSy compères des tireurs; les fileuses ^ voce leurs- espions; les surfines, ou sœurs de charité, volent le pauvre ce honteux, en s'introduisant dans sa mansarde sous le voile de la ce religion.

« Ces diverses sortes de voleurs se confondent sous la dénonii- <c nation commune depêgi'es et de pégriots. On appelle haute-pigre « la classe des voleurs qui ont donne à la corporation des preuves K de dévouement et de capacité , qui exercent depuis longtemps a déjà, qui ont inventé ou pratiqué avec succès un genre quel- « conque de vol ; on appelle basse-pègre le prolétariat de Tassocia- « tion. Le pègre de la haute ne volera pas un objet de peu de va- <t leur : il croirait compromettre sa dignité d^homme capable ; il tt ne fait que des affaires importantes et méprise les voleurs de ba- « gr'itelles, ou pègres de la bassej auxquels il donne le nom àepégriotj a de pègre à marteau , de chiffonnier y de blaviniste \ »

— Le voisinage de pareils hommes, dans une prison préventive, demanda le duc de la Force, ne doit-il pas nuire à Tavenir des prévenus qui sont encore innocents?

« — S'ils ont une tète et une âme robustes, les innocents résistent quand même à la contagion du vice, de Targot et du crime ; si le tempérament de leur vertu est faible, si leur intelligence est fragile, si leur conscience est maladive, il est impossible qu'ils ne laissent pas quelque chose de leur esprit et de leur cœur aux broussailles de la prison préventive : en pareil cas, ceux qui chancellent ne tardent pas à tomber; la police les relève dans la boue, et le code pénal les précipite dans l'infamie.

« Maintenant, monsieur le duc, pour peu que cela vous plaise, les murs de ce dortoir se transformeront encore, et vous y pourrez voir le tableau des mœurs, des habitudes, des faiblesses et des industries des prévenus de la Force. Vo^ez, monseigneur...

Le duc de la Force aperçut aussitôt devant lui, dans une espèce de panorama de la prévention criminelle, un singulier péle-méle de malheureux, la plupart en guenilles, qui jouaient à la liberté, dans les cours ^ dans les chauffoirs de la prison.

« Regardez bien tous ces gens-là, monseigneur : ils se pro-

« Les Détenus j par Moreau Christophe; excellent travail publié dans les Français.

Nous devons aussi quelques indications, sur Tétat des prisons et la vie de? prisonniers, à un livre que nous avons déjà cité avec éloge : Les. Prisons de Paris^ par un ancien détenu.

i08 LES PRISONS DE PARIS,

mènent^ ils sautent, ils jurent, ils chantent, ils rient; mais, ils ont beau faire et beau dire... ils sont tristes, ils souffrent, ils regrettent, ils désespèrent de Dieu et des hommes! La captivité, — qui a commencé pour eux dans le dépôt de la Préfecture, et qui ne finira peut-être que sur l'échtfaud, au bagne ou dans une prison centrale,— les froisse, les attriste, les affaiblit, les irrite, les rend insupportables aux autres et à eux-mêmes. Com*me ils ne songent h compter ni sur Dieu, ni sur les hommes , ils se laissent vivre, ils se laissent mourir au jour le jour, en grimaçant la santé, la vigueur, le courage, la vie ; ce sont des malades qui font semblant de se porter à merveille : les crimes, a dit M. Moreau Christophe, sont une maladie du corps social ; les prisonniers en sont les déjections , les prisons en sont l'exutoire.

« Les prévenus criminels sont des hommes à demi vaincus par la société; comme ils ont le sentiment de leur faiblesse, le» armes à la main, ils cherchent à forger dans leur prison des armes nouvelles, des armes invisibles, non plus pour attaquer, mais pour se défendre : ils imaginent des ruses de toutes les sortes pour tromper la justice, des bottes secrètes pour blesser Taccusatiou, des formules sentimentales pour séduire et convaincre leurs juges; ils s'efforcent de deviner les impressions de l'audience, et ils répètent par la pensée la comédie qu'ils joueront sur la sellette, la jonglerie vulgaire qui doit les sauver : ils <;réent un monde sur la pointe d'une aiguille, et ils trouvent encore un rayon d'espérance pour illuminer leur création.

« Les prisonniers les plus incrédules, ceux-là mêmes qui se vantent d'être les esprits forts de la geôle, croient pourtant à quelque chose. Le doyen des subalternes de la Force vous raconterait, au besoin, la naïve et poétique superstition d'un ancien détenu qui se nommaitMichel. Cet homme, ce misérable, était un employé du ministère de la guerre; il fut condamné à mort, sous FEmpire, pour crime de haute trahison : il avait vendu les secrets de l'Etat à un espion de la Russie. Eh bien ! ce Michel qui ne croyait à rien assurément, puisqu'il n'avait point de patrie, s'était avisé de croire à l'influence infaillible de ce brin de soie, de plume ou de laine, tombé d'une robe céleste, et que l'on appelle le fil de la Vierge^

ce Un matin, assis tristement dans une cour de cette prison, Michel se releva tout à coup, en souriant comme un bienheureux, les regards tournes vers le ciel : il venait d'apercevoir au-dessus de sa léte le fil de la Vierge qui «e déroulait jusque dans la demeure (les pauvres prisonniers. Si Michel avait iîu des ailes, il se serait envolé pour toucher un peu plus vite à ce fil précieux; Michel attendit, en tremblant à force d'impatience : il appela, de ses sourires et de ses regards les plus doux, le trésor divin qui lui apportait sans doute la joie, le pardon, la liberté; ô bonheur! le fil de la Vierge continua h descendre tout doucement, et deux fois il faillit se poser sur le front du coupable; il voltigea de nouveau autour de Michel, sans vouloir encore le toucher; il joua dans le préau^ en effleurant des malheureux qui étaient plus à plaindre qu'à tuer; enfin, il disparut tout à fait, peut-être pour aller se mêler au duvet de quelque nid du voisinage : en le voyant disparaître, Michel perdit tout son courage; il se prit à pleurer; il comprit dès ce moment qu'il devait mourir, et il mourut en effet sur un échafaud : la Vierge avait dédaigné de sourire à un traître.

« Vous avez déjà visité, monsieur le duc, les prisonniers de la foise aux lions? La plupart de ces dangereux prisonniers, qui ont blanchi... qui ont rougi sous la livrée sanglante du crime, ont l'odieuse manie de vouloir donner de l'orgueil à toutes les mauvaises passions. Ils improvisent une hideuse comédie de la Vcinité; ils se drapent dans leurs guenilles; ils se souviennent de ce qu'ils ont fait; ils récitent aux spectateurs d'un bien triste parterre le drame pompeux des hontes de leur vie réelle : c'est une leçon qu'ils donnent à la maladresse des voleurs de bas étage; c'est un souvenir qu'ils jettent à l'orgueil des malfaiteurs émériles...

Ignori discant ; ament meminisse periti !

« Je me rappelle un orgueilleux prévenu de la fosse aux lions, qui grimpait audacieusement sur un tas de paradoxes pour s'élever jusqu'au rang d'un prisonnier politique, oui, d'un prisonnier politique! Le malheureux disait à son misérable auditoire : a Je suis un conspirateur, ni plus, ni moins; j'ai conspiré, non pas contre la royauté, mais contre la fortune : j'ai voulu m'asseoir, non pas

au banquet des gens qui gouvernent, mais à la table des bomines qui mangent. La politique escamoterait une couronne : j*ai plus d'une fois escamoté une couronne de pain ; la politique en veut aux honneurs et à la puissance : j'en veux aussi à Thonneur de ne rien faire et à la puissance de bien vivre; la politique ne se gêne pas pour frapper de mort ses adversaires : je tue au besoin les ennemis qui me résistent; la politique et le vol conspirent en même temps, chacun de son côté, l'une contre le trône et l'autre contre la propriété : les voleurs appartiennent a l'histoire philosophique de toutes les guerres civiles. » — L'orateur-philosophe dont il s'agit se nommait sans doute Lacenaire.

— Vous m'avez parlé tout à l'heure des industries des prisonniers; où sont les industriels de la prévention? demanda le duc de la Force.

« — Ils se promènent devant vous, dans les préaux, avec l'appareil de leurs petits métiers : vous pouvez assister à l'établissement, à l'exploitation des industries les plus infimes de la grande ville, dans le cadre d'une vilaine miniature ; il faudrait à ces marchands, à ces spéculateurs, beaucoup moins d'intelligence, d'adresse, d'observation et d'activité pour vivre en travaillant dans le monde, qu'il ne leur en faut pour végéter misérablement dans une prison.

« Oui, monsieur le duc, les habitants de cette petite ville du vice et du crime exploitent, de leur mieux, une foule de petites professions, de petits 'talents, qu'ils auraient bien fait d'exploiter librement, innocemment, dans les rues de la grande ville. Si le marchand de coco de la geôle avait daigné vendre de l'eau de réglisse dans les promenades publiques; si le peintre avait consenti à badigeonner des enseignes; si le fabricant de corbeilles et déboîtes en papier avait pris la peine de travailler chez les cartonniers et chez les papetiers des faubourgs ; si V écrivain public avait appelé h son aide, dans une modeste échoppe, les plus belles fleurs de la rhétorique pour traduire la pensée intime des bonnes d'enfants, des fantassins, des amoureux illettrés et des lorettes, — tous ces malheureux auraient peut-être un peu d'argent, un peu de repos, un peu d'air, un peu d'innocence, et la liberté par-dessus le mar-

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Dessine par Fntitc.

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