‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 9 sur 41 · LA FORCE · texte numérisé non relu

LA FORCE

Celte grande et mystérieuse ville de Paris n'a pas une seule pierre, un pan de muraille, une misérable ruine qui ne renferme les plus nobles ou les plus déplorables souvenirs de l'histoire. Voila une prison qui se cache tristement, honteusement, dans la petite rue des Ballets : eh bien! entrez dans cette noire et sale demeure , interrogez ces murs désolés, ce vieux porche, ces écussons déshonorés par le crime et par la misère, ils vous parleront encore de leurs anciens maîtres, le roi Charles, frère de saint Louis, et le célèbre duc de la Force. Marchez plus avant dans cette prison , vous

entendrez peut-être, au travers des cris de la geôle, des rumeurs

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charmanles, des bruits cadencés, des sons mélodieux et des soupirs : c'est la joie, c'est la musique, c'esl l'amour, c'est la poésie, c'est la danse, dans une magnifique réunion de la noblesse d'autrefois.

Il y a, dans l'histoire de l'aristocratie française, un nom qu'il est impossible d'oublier, au début de ce chapitre ; le gentilhomme qui portait ce nom illustre était né sous Henri 111, et il vit briller autour de sa glorieuse vieillesse les premiers rayons du soleil de Louis XIV. 11 entendit glisser sur son berceau le dernier soupir de lachevalerie, et il se réveilla dans un des plus beaux jours de son enfance, au glas funèbre de la cloche de la Saint-Barthélémy. Il traversa les vicissitudes ardentes de la Ligue ; il rentra dans Paris avec Henri IV, et il salua de loin la grande royauté, la monarchie du dix-septième siècle.

Enseveli tout vivant sous les cadavresdc son père et de son frère, assassinés par les égorgeurs de la Saint-Barthélémy, notre gentilliomme encore enfant se réfugie d'abord chez de pauvres gens du peuple. Condamné à mort par Charles IX, il quitte Paris; il s'arrête dans une auberge de la grand'rou te, et il reconnaît, sur les épaules d'un assassin qui soupe avec lui, la robe de chambre de son frère. Il parvient à se cacher en Guienne ; plus tard, il offre son épée au Béarnais qu'il ne quitte plus que dans la rue de la Ferronnerie , en lui disant : Sire, songez à Dieu ! Lorsque le cardinal de Richelieu, à force de volonté et de génie, a relevé la France de sa profonde chuté dans le désordre, le gentilhomme dont nous parlons devient un, des plus habiles généraux de Louis XIII, et il ne prend congé de son armée victorieuse, que pour allef mourir dans une noble solitude, les yeux, l'esprit et le cœur fixés sur son nouveau maître, sur un jeune souverain qui vient d'inaugurer le grand siècle. Le héros dont il s'agit, c'est Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force; cette vie si pleine, si grande, si glorieuse, a commencé tout près de nous, dans un palais, dans un hôtel, dans une demeure splendide qui est aujourd'hui une prison criminelle.

Le gouffre de la pénalité préventive a été creusé sous les lambris d'une noble résidence ; le vaste salon du duc de la Force ne sert plus qu'il des misérables qui se vautrent dans la fange, dans

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la lion le et dans la vermine ; le bruit des sabots étouffe le bruit des éperons d'or d'autrefois; le tintement d'une cloche lugubre a chassé les sons des voix et des notes mélodieuses du temps passé ; ces cours, ces arceaux, ces corridors, où des malheureux se corrompent, où des innocents se perdent, où leviceengendrelecrime, où le crime s'agite et se perfectionne, ont vu passer les plus grands seigneurs et les plus grandes dames du seizième siècle. Allez à la Force ; prononcez bieti haut le nom de Sully ou de Biron, et l'écho de la geôle vous répondra sans doute : Lacenaire ou Soufflard !

Sous le règne de Louis XYl, les plaintes et les réclamations d'une généreuse pitié éclatèrent de toutes parts en faveur des prisonniers, et surtout en faveur des prévenus qui n'avaient pas encore le tort d'être des criminels. Une fois n'est pas coutume : h la fin du dÎK-huitième. siècle monarchique, les ministres daignèrent prendre garde aux vœux de Topinion publique; ils consentirent à porter le marteau sur l'horrible édifice des geôles féodales : le 30 août 1780, le roi ordonna rétablissement d'une prison à l'hôtel de la Force, en même temps qu'il supprimait le Fort-l'Évéque etlePetit- Châtelet. Le peuple remercia Louis XVI, en lisant à haute voix sur les places publiques, dans les ateliers, dans les mansardes, une pièce de vers composée par le marquis de Caraccioli, et qui commençait ainsi :

Je l'ai baise cent fois, cet édit précieux

Qui, sur des malheureux, étend sa bienfaisance...

Pauvre et aveugle roi de France! nous l'avons vu préparer le logement de Marie-Antoinette au fond de la Conciergerie ; nous le voyons encore préparer la chambre de madame Elisabeth et de la princesse de Lamballe, dans la prison de la Force.

A celte époque, la Force était divisée en six départements : le premier, destiné au concierge et aux employés subalternes; le second, destiné aux pauvres diables qui n'avaient point payé les mois de nourrice de leurs enfants; le troisième, aux débiteurs civils; le quatrième, aux prisonniers de police; le cinquième, aux femmes; le sixième, au dépôt de mendicité. — Ces divisions n'exis-

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SOUS ses ordres un brigadier en chef, vingt-deux surveillants et un greffier. La Force est assez vaste pour contenir environ douze cents prisonniers ; elle en renferme d^ordinaire de huit à neuf cents. L'on pourrait dire, au besoin, qu^elIe touche presque à la souricière de la Conciergerie, par un trait d'union qui est le panier-à-salade : le panier-à-salade, c'est reinprisonnement préventif qui marche, qui s'en va par sauts et par bonds sur le pavé de la ville, au risque de briser les prévenus en les secouant dans une cage de fer. Tachons de nous persuader, par un enchantement qui ne sera qu'une grâce de notre imagination, que le vieux duc de la Force revient un jour de l'autre monde, du meilleur des mondes sans doute, dans ce Paris qu'il a conquis avec Ilenm IV, dans cette maison où il est né, dans cet hôtel où il a vu mourir son père et son frère, dans ce palais où il a réuni si souvent les grandeurs les plus éclatantes de son siècle : voilà donc le duc de la Force, travesti comme il vous plaira, qui reparait sur la terre pour obéir à notre caprice, pour se glisser comme un fantôme, comme une ombre, dans ces cours, dans ces salles, dans ces galeries où il espère rencontrer les bienheureux descendants de l'aristocratie d'autrefois. La prison, ce jour-là, était au grand complet : les secrets étaient nombreux; le vice foisonnait dans les cours et dans les cachots; des innocents pleuraient leur honneur compromis, leur liberté perdue ; et les crimes féroces, nous allions dire les bêtes féroces, rugissaient dans la Fosse-aux-Lions : la Force préparait de la besogne à la justice criminelle.

Notre illustre fantôme s'arrêta dans la cour du greffe : une voiture attelée de quatre chevaux de poste venait d'entrer dans cette cour, sous la conduite d'un postillon botté à l'écuyère ; un huissier du Palais et un garde municipal descendirent de cette horrible carriole : ils précédaient trois ou quatre prisonniers, à demi brisés par les barreaux de leur cage roulante. Le duc de la Force s'avisa de demander à l'huissier du Palais :

« Quel est ce nouveau genre de carrosse? Qu'est-ce que c'est que ça?

— Ça, lui répondit Thuissier, c'est le patiier-à-salade; depuis dix ans, j'ai vu s'agiter dans ce panier bien des misérables, bien des

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voleurs et des assassins ! Le trajet que parcourt le panier-à-salade est le premier relais du crime, sur la route de la réclusion, du bagne et de réchafaud.

Le duc de la- Force, bien étonné de ce qu'il venait d'entendre, s'approcha d'un prévenu pour lui demander à voix basse :

« D'où venez-vous ainsi dans cette vilaine voilure?

— D'où nous venons? lui répondit le prisonnier; nous venons de la Souricière ; nous y avons passé huit heures, en attendant notre tour d'admission dans le cabinet du juge instructeur. Èles-vous un grand observateur, un grand peintre, à la manière de Le Sage ou de Callot? S'il en est ainsi, allez voir la Souricière! Moi, qui vous parle, je passe, depuis une semaine, huit heures par jour dans ce trou, plus affreux que le plus abominable cachot. J'ai voulu m'y coucher et dormir : pas un brin de paille pour reposer ma tête ! J'ai voulu y réfléchir : pas un moment de silence pour isoler mon esprit! J'ai voulu y respirer : pas un souffle pour rafraîchir mon cœur! Oh! la Souricière! la Souricière!... Elle est creusée audessous de la salle d'audience de la cour de cassation : les plus grands, les plus illustres, les plus souverains de nos magistrats ont les pieds sur la barbarie... qu'ils n'écrasent pas ! »

Le duc de la Force ne comprit pas grand'chose à ce langage, et il continua sa promenade à travers la noble résidence de ses pères. Il pénétra dans la cour de la Vit-au-Lait^ et il ne fallut rien moins que l'aspect de quelques arbres et de quelques fleurs pour rassurer cette pauvre âme de l'autre monde, effrayée par le panier-à-salade et par la Souricière. Il n'y avait personne dans la cour de la VitaU'Lait: les détenus politiques s'y promenaient autrefois; nous croyons qu'aucun prisonnier ne s'y promène plus : des arbres et des fleurs pourraient faire croire à de malheureux prévenus, par une illusion trop douce, qu'ils ne sont pas en prison !

Le duc de la Force avança tout doucement jusqu'au centre de la maison, dans la cour de la Detle^ que les dettie.rs ont abandonnée il y a longtemps; la cour de la Dette exerce le privilège de la pistole : le bien-être des pistoliers n'y cache pas tout à fait la misère des pailleux. Le duc de la Force aperçut des promeneurs qui n'avaient ni de trop mauvais habits, ni une trop méchante mine; il

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