‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 11 sur 41 · LE PARLOIR · texte numérisé non relu

LE PARLOIR

LES PRISONS DE PARIS. ili

ché ! N'est-il pas bien singulier qu'ils aient renoncé, de gaieté de cœur, aux bénéfices du travail libre, pour venir travailler sans profit dans l'esclavage de la prison? — Je vais bien vous surprendre, monseigneur : d'ordinaire les prisonniers n'ont rien, ne possèdent rien ; il y a pourtant des voleurs qui trouvent encore le moyen de voler quelque chose à la misère de leurs camarades.

« Quant à Vargoty dont l'origine se perd dans la nuit des coupegorge, dans le sang des repaires, dans la boue de la cour des Miracles, je ne veux pas blesser, par quelques exemples d'un pareil langage, la chasteté de vos oreilles de gentilhomme ; s'il vous plait absolument de connaître cet énergique et horrible vocabulaire, voici un petit livre, intitulé : Dictionnaire de l'argol moderne; emportez-le, monseigneur, pour l'édification des honnêtes gens de l'autre monde.

« Il se fait tard, monsieur le duc,... je me trompe, il se fait tôt; le jour ne va point tarder à paraître ; le premier rayon de lumière effacera cette espèce de mirage que j'ai fait miroiter devant vous sur les murs enluminés de cette salle; d'ici là, monseigneur, un mot encore, à propos d'une des plus tristes consolations des prévenus: il s'agit des visiter du parloir. Le parloir de la prison reçoit les visiteurs officieux trois fois par semaine ; le parloir est coupé, en deux compartiments, par une double cloison, c'est-à-dire par une double grille : c'est là une précaution gratuite qui ne sert qu'à intercepter réchange des regards, des sourires et des paroles, entre les prisonniers et les visiteurs. Je ne sais rien de plus désolant que le spectacle de ces malheureux, — malheureux des deux côtés, — qui prennent tant de peine, qui se donnent tant de mal pour recevoir ou pour donner de loin, à travers les grilles et les barreaux, un mot de tendresse, de résignation et d'espérance! Le parloir de la Force est condamné à écouter de bien larmoyantes confidences de la bouche de pauvres gens qui viennent visiter les prévenus : c'est la misère de la liberté qui console, en gémissant, la misère de la prison ! ... »

Un brin de lumière se glissa dans la salle du Petit-Saint-Vincenl : la décoration et les personnages qu'un pouvoir mystérieux avait jetés sur les murs du dortoir disparurent aussitôt; les guichetiers

commencèrent à marcher dans les corridors; le duc de la Force ne songea pins qu'à sortir de ce purgatoire, de cet enfer de la prévention. Le duc de la Force joua de bonheur : en s'enfuyant au hasard, à travers le labyrinthe des guichets, des promenoirs et des préaux, il passa de nouveau dans- la petite cour des Poules; près de reprendre son vol pour le meilleur des mondes, il entendit chanter, par une voix qu'il reconnut à merveille, ce couplet d'une chanson de Déranger, inspirée au poète populaire par la folle du logis de la prison :

Dans mon vieux carquois où font brèche Les coups de vos juges maudils.

Il me reste encore une flèche; J'écris dessus : Pour Charles-Dix !

Malgré ce mur qui me désole.

Malgré ces barreaux si serrés.

L'arc est tendu, la flèche vole...

Mon bon roi, vous me le paierez !

SAINT-LAZAHi:.

Vers les premières années de la Restauration, le lendemain de la fêle patronale d'un des villages qui avoisinenl le mont Valérien, une grande rumeur se répandit. Des paysans se rendant à leurs travaux, dés le crépuscule du matin, venaient de découvrir dans un des champs de roses communs dans ces environs, le cadavre d'un soldat assassiné. Le couteau était demeuré dans la plaie mortelle.

Prés de la victime, se trouvait une jeune lille connue de tous les

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habitants du pays; à rapproche des deux arrivants, elle avait fait un mouveraent pour regagner le village, mais n'ayant pu donner aucune explication satisfaisante sur le motif qui Tavait retenue hors de son domicile à cette heure matinale, elle venait d'être remise enire les mains des autorités.

La justice chercha bientôt à rapprocher du crime Fincident de la présence de la paysanne sur le lieu du meurtre.

La prévenue disait : « J'étais le soir de la fête avec mes comc< pagnes, j'ai pris part à leurs jeux et à leurs danses, je suis reu venue parmi elles, jusqu'à la demeure de mon père. Là, je me c( suis assise seule un moment sur le banc de pierre, respirant et l'air du soir qui apportait dans la direction du Calvaire des a bouffées d'odeur de roses ; je me suis levée, je suis rentrée, je c( crois, car à partir de ce moment, je ne me rappelle rien, ie ne « comprends pas pourquoi on m'a trouvée au point du jour au- « près d'un cadavre. »

En cette circonstance, si la fatalité avait enlacé de ses réseaux cette destinée de jeune fille, elle eût pu la briser sous le mirage des faits accusateurs, et le nom de Marie M.... eût été s'adjoindre à celui de la servante de Palaiseau ou bien encore à celui de Mario Salmon, pauvre victime dont nous avons dit ailleurs le long martyre ; mais heureusement pour la jeune fille du mont Yalérien, la vérité se présenta d'elle-même en témoignage; on sut bientôt que le soldat trouvé mort était tombé, à l'heure où la fête avait cessé, sous les coups d'un de ses camarades enivré.

L'accusée sortit de prison. La curiosité publique n'était qu'à moitié satisfaite, elle demandait encore : Comment Marie M.... se trouvait-elle près du cadavre?

Une année s'écoula; la prison Saint-Lazare s'ouvrit un jour pour recevoir la jeune fille que les magistrats avaient rendue précédemment à la liberté.

Alors elle était coupable; son écrou la disait convaincue de vol de nuit avec effraction et escalade.

Elle avait volé des roses!

Plusieurs fois on avait pardonné à sa jeunesse, et on ne comprit pas qu'il fallait pardonner encore à sa raison, ou peut-être à sa santé.

Elevée au iniiieu des champs où s exerce en grand la culture des roses, Télat inlellecluel de Marie avait acquis une particularité exceptionnelle de ces circonstances extérieures. Celte atmosphère de parfum avait agi, par sa pression, sur la délicatesse de ses organes, au point d'y causer la perturhation ; l'idée fixe de la fleur s'était portée a son cerveau, sa possession était devenue un hesoin , une incitation despotique, une manie. Cette passion, cette infirmité avait fait invasion précisément le soir où le meurtre du soldat avait été commis, et la jeune fille, sous rinOuencc de son mal, avait probablement été témoin insensible et aveugle de ce sanglant épisode.

Marie M.... raconta de bonne foi à ses camarades de prison que plusieurs miracles s'était opérés pour elle. Les rosiers du mont Valéricn se déracinaient sans rien perdre de leur feuillage et de leur fraîcheur; ils venaient, sur le seuil de la porte, agacer la jeune fille et comme l'inviter à les suivre. Un d'eux, plus grand que les autres, lui enseigna à escalader le mur, à briser une clôture, et une fois en plein champ, elle était dans le paradis, elle faisait une moisson abondante... Ce fut au milieu de ces joies qu'elle fut saisie.

La pauvre enfant se garda bien de raconter cela aux juges, ils no l'auraient pas cru. Four eux, elle ne fut qu'une effractionnaire, une voleuse, les roses dérobées de la marchandise, et ils envoyèrent la coupable dans cette grande infirmerie morale où le régime est le * même pour tous les maux. Le code n a pas d'autre remède. La pauvre enfant, après avoir payé sa dette à la justice, aurait probablement eu une nouvelle prise à partie avec elle; une seconde, même une troisième fois, elle eût obéi à la voix des roses, jusqu'à ce qu'elle eût atteint machinalement le dernier degré de la peine; mais pour le bonheur de sa vie, pour la sauvegarde d'honneur de sa famille, Saint-Lazare fut un hospice pour la folle, elle y retrouva la raison; je vous dirai comment, et vous verrez que ce régime des prisonniers en commun, contre lequel tant de voix aujourd'hui se réunissent, a produit souvent d'heureux résultats que le système cellulaire lui enviera peut-être plus d'une fois.

Marie reçut de ses compagnes de captivité le surnom* de la itose, et cette fois, le sobriquet donné à un être faible dans la pri-^

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son, fut plutôt un hommage de la pitié qu^un signe de dérision.

Saint-Lazare était à cette époque, encore plus qu'aujourd^hui, le grand exutoire où la fange sociale va chercher son niveau : c'était un péle-méle de toutes les souillures qui se pétrissaient ensemble. Comment se faisait-il donc que tout ce rebut humain s'épurât, pour ainsi dire, à un rayon de charité, au profit d'une compagne d'infortune? Celle qu'on appelait la Rose était devenue coupable par le défaut notable de liberté morale. La jeune (ille du montValérien ne pouvait aller de pair pour Torganisation avec les impures qui trônaient en ce lieu ; pour elles c'était un pauvre et chétif être, et vous allez voir tout ce que firent en sa faveur ces femmes, escrocs de haute et de basse classes qui avaient dépouillé l'homme du monde au tapis vert ou l'homme du peuple sur la borne ; ces prostituées qui en achetant une licence de débauche, avaient fait vente de leur liberté à la police; ces complices de meurtres que la pitié du jury avait envoyées sécher dans les geôles leurs mains teintes de sang; ces industrielles éhoutées qui avaient exercé, au profit de la vieillesse blasée, le rapt et la séduction dans les greniers et dans les mansardes; car c'était là le résumé de la collection immonde que renfermait Saint-Lazare : eh bien! toute cette population eut une même pensée honorable et bienfaisante. Toutes les bourses et toutes les intelligences se cotisèrent ; il ne s'agissait rien moins que de prolonger le rêve heureux de la jeune fille qui trouvait le bonheur dans la possession d'une rose. On avisa au moyen de multiplier ses joies en multipliant les fleurs; ce fut à qui, parmi toutes ces femmes ferait le plus vite son apprentissage do fleuriste ; le papier, la gaze, la batiste, la soie se teignirent, se tordirent, se découpèrent, devinrent roses. L'émulation fit faire des prodiges d'adresse : de la plupart de ces doigts rebelles jusqu'alors au travail, il sortait d'abondantes et de délicieuses fleurs dont on jonchait la chambre, les vêtements, le lit de Marie M.... C'était à qui lui ferait la plus abondante offrande.

La jeune captive recevait ces dons avec ivresse, elle semblait jouir d'une vie nouvelle.

Un entrepreneur des travaux de la prison, homme humain ai éclairé, seconda puissamment l'ardeur des prisonnières; il ouvrit

à Saint-Lazare un atelier pour la fabrication des fleurs, il admit h l'apprentissage Marie M,.., qui se livra avec ardeur à cette occupation. La maladie atteignit-elle naturellement son terme, ou advint-il de la passion de la jeune fille ce qu'il en est de bien des illusions qui s'évanouissent à Tanalyse ? Au bout de six mois de travail, Marie avait recouvré toute la plénitude de sa raison et de son intelligence.

Il faut ajouter qnc la jeune (ille conserva toujours un culte mystérieux pour la plante qui avait été l'objet de sa condamnation ; après sa mise en liberté elle se livra à sa reproduction imitative et devint bientôt une des plus célèbres fleuristes de Paris \

Nous avons cru devoir isoler ce fait, et le placer comme préambule â l'histoire de la prison Saint-Lazare. Marie M..., quoique coupable suivant la loi, ne nous a jamais semblé devoir être sérieusement enregistrée sur le tableau des criminels.

Avant d'enfoncer plus avant le pied dans cette localité, une des plus limoneuses à sonder dans les temps passés et présents, nous prendrons la liberté de mettre encore hors rang une individualité. Celle-là, cependant, a eu à répondre à une terrible accusation. Vingt années de fers, moins quelques jours retranchés par la clémence royale, ont pesé sur sa vie, mais l'expiation a racheté la faute; la femme courageuse s'est relevée par son repentir et sa persévérance dans le bien ; avant d'enchaîner les anneaux des générations de coupables qui tiennent au sol do Saint-Lazare, faisons comparaître sur le seuil de la porte, quand ce ne serait que pour la montrer comme un exemple à imiter dans son repentir, à ceux que la loi frappe, Angélique Delaporte, plus connue sous le nom de mademoiselle Morin.

* Cest à M. Achille de Bernardicre, à qui Louis XVIII avait commandé une collection des fleurs indigènes de France, en baleine, projet re^té sans exécution, que nous itetroDs le récit de la cure de Marie M.... Cn des auteurs de ce livre a eu souvent occasion de voir cette personne après sa mise en liberté.

Madame Adèle Daminois, une de nos femmes de lettres les plus spirituelles cl les plub aimables, a raconté romanesqucment dans un ouvrage et en plaçant la scène en Suisse, relie anecdote 4|ue nous lui avions communiquée ; nous Pavons rétablie ici dans toute sou tulhcnticilc. (Soie des auteurs.)

Au commencement de Tannée 1806, la vente de riiolel Saint<- Phar, boulevard Poissonnière, était poursuivie au tribunal de la Seine. Deux adjudicataires se présentaient, M. Ragoulcau, ancien avocat, et la veuve Morin, propriétaire; cette dernière resta propriétaire de la maison au prix de 96,000 fr. Ragouleau prêta plus tard 100,000 fr., emprunt onéreux fait par la veuve Morin, à dix pour cent, sur les têtes du vieillard, de sa femme et de deux enfants.

La veuve Morin, obligée de rembourser dans un bref délai plusieurs rentes viagères hypothéquées sur Tbôtel Saint-Phar, ne put faire face à cet engagement. Ragouleau acheta adroitement le titre d'un de ces créanciers, et sa rente à lui-même n'étant pas religieusement servie, madame Morin ne tarda pas à se voir dépossédée de l'hôtel Saint-Phar, qui devint la propriété de Ragouleau. Madame Morin établit une modeste laiterie pour exister elle et ses deux enfants ; cependant ses relations de bon rapport ne parurent pas cesser entre elle et M. Ragouleau : un jour même elle vint engager ce dernier à déjeuner chez elle et h l'accompagner avec sa fille à une maison de campagne qu'elle désirait acheter. Ragouleau avait accepté; il se rendit chez madame Morin, le déjeuner était servi, il refusa d'en prendre sa part sous prétexte d'indisposition et proposa de partir sur-le-champ pour la campagne. Un carrosse de place avança, et l'ordre fut donné au cocher de se diriger sur Clignancourt.

A la barrière de la Villette, la voiture est cernée par des agents de police ; la veuve Morin et sa fille, surprises à la vue d'un magistrat qui les interroge, répondent qu'elles vont avec un de leurs amis visiter une maison de campagne située près de Montmartre. Ragouleau avait été prévenu que madame Morin et sa fille avaient formé le projet de l'assassiner et de le dépouiller. Il avait averti l'autorité.

Le commissaire de police fit conduire la veuve Morin et sa fille à Clignancourt, dans la maison indiquée ; les soupiraux de la cave avaient été bouchés, Tavant-veille, par ordre de madame Morin, et on assura que des coups de pistolet y avaient été précédemment tirés afin d'expérimenter si la détonation pourrait être entendue du dehors.

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