MADAME ET MADEMOISELLE MORIN
Dans une chambre, on Irouva de la poudre fine et des balles pour pistolels.
Dans le caveau, tout avait été préparé pour la mise en scène du drame lugubre qu'on devait y jouer.
Dans le fond, à gauche du premier caveau, se trouvait une petite table sur laquelle étaient deux chandelles allumées dans leurs tlambeaux; un encrier^ des plumes, du papier, une corde^ un lacet en eoie étaient posés sur la table.
Le sable fonçant sous le poids du corps, il fut découvert deux pistolets chargés à balles et amorcés.
Au fond du second caveau, se dressait un poteau de deux pieds et demi de hauteur^ butté dans le sol avec des moellons ; une chaise était adossée au poteau, auquel pendait une chaîne.
Mademoiselle Morin, à peine âgée de seize ans, assume sur elle loute la criminalité de l'action, elle confesse que tout est disposé ' pour contraindra Ragouleau, l'auteur de la ruine de sa famille, à opérer forcément une restitution, en souscrivant des billets; les pistolets et le lacet serviront à l'effrayer, la chaîne à l'attacher au poteau, les cordes à lier ses jambes, de manière à ne lui laisser libre que l'usage des mains pour sa signature; on ne veut exiger de lui que l'équivalent du dommage qu'il a causé. Mademoiselle Morin dit que, seule, elle a formé la résolution de reprendre par la force ce que Ragouleau avait enlevé par la ruse à sa mère ; c'est elle qui a médité et ordonné tous les moyens d'exécuter le complot. Par son ordre, un domestique a acheté les pistolets, la poudre, les balles; elle a voulu qu'on lui montrât à charger les armes et à s'en servir. A son tour la mère a voulu prendre sur elle la responsabilité de tous les faits, rejetant les aveux de sa fille sur son amour filial ; mais, devant les magistrats, la jeune fille, offrant en holocauste ses seize ans, demanda que la condamnation la frappât seule; elle prit la parole; le président des assises, M. Cholet, réclama lui-même l'intérêt pour cette jeune fille qui s'avança au prétoire comme adversaire de l'avocat général Girod de l'Ain ; elle émut fortement l'assemblée quand elle parla des soins dont sa mère entoura son enfance et quand elle chercha à combattre les funestes préventions que son complot avait pu
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LES IMUSONS bK PARIS
liiiiT nailiT sin Iv:^ ([iialilcs i\g son cœur; olli» (ir*rouIa un lahleaii i^flVayuiil clos sétluc.lions auxqiirllrs son niin* avarl viv Iivrr»e pat nne femme adroîli^, af<etil provocaltnir itorfido f|iii riivail |>oussév au crimp. Celle Irmmc l'Irtit una*4L'til srcn^l dv la iMilicr, chassée jMnir iiifid<'litr% chcrcliaiif «runc part à rentrer en fçràee en revelanl un grand complut, el d'autre part à i^lre richement recom- |>cnséc par Utigunleau en se rrunilrant comme son sauveur, «* O « fui elle, clil niatlemoiselle Morin, qui la première nu' parla «fie vengeance, m'en fît naître ridée, la nourrit, rencoii- «ragea, fit taire \c^ scrupules, aplanit les «liflieullés el nnnji n entraîna dans rabînie; je me trompe, ce fut principalement sur « moi qu'elle exerça ses séductions ; jeune, sans expérience, ayant « de rexaltation dans la tête, de Famour filial au cœur, ne voyant « que rua mère, ses larmes, son avenir, en nie parlant dVdIe <m M était sûr que mon san;^, ma vie, aucun sacrifice ne mVnit coiilê; « chaque jour j'avalais le pcdsou de la séduction, chaque jour la « misérable coiilemplail ses pi'ogiès, el hieiiloteilc eut la salisfac- « tiûu de ne me voir plus respirer (jue la vengeance, m
Mademoiselle Morin protesta liaulemeul qu'elle n'avait jamais eu rintenlion d'assassiner M, Ragoulean, tuais seulement de Tcf- IVayer j elle a persisté k soutenir que tout ce ([ui avait élé lait était sou ouvra<j;e, el que seulement à la dernière extrémité elle avait lait parler ses prières, ses larmes, elle avait peint leur avenir al- (Veux à elles deux et i|n'alors, seulement, sa mère avait consenti a la laisser accomplir ce qu'elle ri'gardail comme nu d(*vi>ir, « Vous « connaissez mon âme tout enlière, a dit la jeune lille en leriiii- « naut, je ne vous ai rien caché, je n*ai rien déguisé, ni ma faute^ « ni sa gravité, ni mou repenlir; si vous me jugez conpahh' et et qu'il faille nn exemple, <[ue votre sévérité relouïhe uuiqtu'uienl « sur moij je ne connais de la vie que les peines, jr ne tiens pour « ainsi dire a rien, je n'ai rien à perdre, rien à regreltei% mais « épargnez ma mère. »
I/accnséeest interrompue par ses larmes el par ses sanglota; elh* \a [M'endre uu nnoneut de repris, (luandelle cioil s'a]t<'rcevoir que sa mère veut rcventlirpier une part île la cul|»ahililé. Klle semh\v rej^rendre alors sa force, el d*nn éclat de voi\ décliiranle» sV'-
cric eu se tournanl vers les juges : « Par pitié, messieurs, ne c< Técoutez pas ! Par pitié, soyez incrédules ! 11 lui reste un fils en « bas âge, qu'elle vive pour lui !... »
1^ mère el la fille furent condamnées à vingt ans de travaux forcés et à une heure d'exposition; Saint-Lazare les reçut. A celte époque, cetèe prison était divisée en plusieurs sections qui contenaient, l'une, les détenues pour dettes; l'autre, les filles publiques, une autre les voleuses condamnées pour récidive ù une longue captivité.
Ce fut par faveur que madame et mademoiselle Morin furent gardées dans, cette localité. Le séjour de la mère fut marqué par la résignation passive; mais sa jeune fille, qui débutait dans la vie par la prison et qui ne voyait la liberté que dans un horizon hien lointain, porta son activité et son imagination vers une existence nouvelle qu'elle se créa dans ce lieu où tant d'autres végètent en léthargie ; elle éveilla la sympathie de ses compagnes de captivité par les soins assidus qu'elle ne cessa de prodiguer à sa mère. Le travail étant obligatoire pour toutes les prisonnières, la jeune Angélique n'était jamais plus heureuse que lorsqu'elle pou- %'ait obtenir des cheCs de l'administration la faveur de remplir la tâche de l'auteur de ses jours. On vit éclore les qualités de l'enfant comme une fieur hâtive dans une atmosphère qui d'habitude étouffe tous les bons germes. Quelques années s'écoulèrent, et mademoiselle Morin était devenue contre-maîtresse d'atelier; en contact incessant avec la population gangrenée au milieu de laquelle elle vivait, elle imposait le respect aux plus ébontées, l'affection aux plus perverses; en donnant des conseils, des leçons ou des exemples, elle semblait accomplir un saint apostolat; ce qu'elle gagnait par l'étude en instruction ou en qualités personnelles, elle en offrait le tribut à celles qui au départ de la vie avaient été livrées à l'ignorance ou égarées dans de mauvaises voies. Ce n'était point l'expiation d'une faute que la prisonnière semblait accomplir a Saint -Lazare, mais bien une pieuse mission comme celle de ces quakeresses qui portent dans les prisons de la Grande-Bretagne j'ins^truction et la charité. Un grand nombre de jeunes filles égarées, vouées par leur naissance ou par l'abandon de la famille au
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vol ou à la prostitution^ ont dû leur conversion à Tempireque prit
sur elles la contre-mai tresse captive.
Cette bienfaisance circonscrite dans la prison, ce dévouement qui prenait de la force dans les occasions fréquentes de se manifester, n'eurentd'écho que dans l'enceinte de Saint-Lazare. Ce ne fut qu'après de longues années que l'expression de la reconnaissance perça les murs de la geôle, et qu'on apprit au dehors les actes méritoires de la détenue dont le nom et le trait audacieux avaient jadis jeté l'effroi parmi le peuple, qui ne recevait pas alors comme aujourd'hui, en pâture quotidienne, la révélation des drames de la cour d'assises.
L'intérêt s'attacha, quoique tardivement, à mademoiselle Morin, et quelques années avant la révolution de 1830, une lettre de grâco la rendit ainsi que sa mère à la liberté.
Depuis l'époque où mademoiselle Morin fut enfermée à Saint- Lazare, celte prison a subi des changements dans le classement de son personnel; mais avant de dire ce qu'elle est aujourd'hui dans son ensemble et dans son détail, jetons un coup d'œil rapide sur ses souvenirs des temps passés.
Le bâtiment qui porte le nom de Saint-Lazare est en partie édifié sur remplacement où saint Vincent de Paul éleva le chef-lieu de sa congrégation si féconde en œuvres de charité. Avant que Vincent de Paul fût appelé à occuper cette localité, elle était une maladrerie où se retiraient les personnes atteintes de la lèpre. Le directeur à l'âme fervente, signala le début de son administration en appelant au partage des bienfaits de l'hospice les malades qui habitaient au delà des murs de la capitale ; c'était un noble exemple de reconnaître comme enfant d'une même famille les malades de la ville et ceux qui vivent en dehors» De nos jours, la philanthropie a pensé autrement: l'hospice de Paris est fermé aux infirmes que l'octroi sépare de la capitale *; la banlieue n'a en partage avec la ville que la prison. La femme du peuple qui tombe
1 Au bureau central du parvis Notre-Dame, ce n'est que par Faveur qu'on donne an malade de la banlieue de Paris un billet d'hôpital ; maii^ jamais il n^obtient Tadmis^^ion à r hospice.
sous la vieillesse ou la misère à Belleville ou à Yaugirard, n'a pas le droit d'asile à la Salpétrière; mais si elle commet un délit, elle a, sans conteste, ses grandes entrées à Saint-Lazare !!!
Sous la régence, Saint-Lazare devint Técole où plus d'un roué \int prendre ses degrés, au sortir du logis paternel. Le fameux chevalier de La Morlière, l'acolyte du chevalier d'Arc et du lier-à-bras Saint-Georges, avait fait trois retraites à Saint-Lazare avant son entrée dans le monde. « Saint-Lazare est le genre de prison qui classe un homme, disait-il. Si Ton m'eut mis à la Bastille, j*aurais été, à ma sortie, prendre rang parmi les gens de bien; mais en quittant Saint-Lazare, j'ai dû naturellement prendre mon rang à la tête des mauvais sujets. » C'est après sa mise en liberté qu'il écrivait au prince de Conti :
<c Monseigneur, il est des démarches, des recherches, des mar- « chés, des soins que ne peut faire, tenter, passer, Votre Altesse « Sérénissime; elle serait dépistée trop vite, et on lui prendrait « trop chef. Il y a dans la vie mille occasions bonnes à désavouer, « et il est commode de trouver sons sa main un répertoire de « toutes les jolies filles, de tous les beaux garçons de Paris, des « juifs, des usuriers, même des revendeuses à la toilette, des fri- « piers, des astrologues, acteurs, actrices, chanteurs, chanteuses, tt danseuses, danseurs. U faut quand on est prince avoir une espèce M de bouc auxiliaire, d'endosseur, de prête«nom, d'homme de a paille, qu'on puisse mettre en avant et désavouer sans consé- « quence, qui ait un nom à présenter et une réputation perdue ou « à perdre. Cet homme, monseigneur, sj utije, si complet, qui a « tout vu, tout su, tout lu, tout fait, qui frise la potence et hante « les bonnes maisons, qui ne recule devant aucune mauvaise acte tion, qui ne craint ni Dieu, ni le roi, ni la police, ni yn coup « d'épéc, ni la Bastille, ni le bâton, cet homme enfin, unique, « spécial, c'est moi. Vous devez chercher quelque choae d'appro- « chant : vous ne trou\erez ni mon second ni mon pareil. Je suis «un bourreau d'argent; mais vous trouverez de l'économie à « m'avoir sous la main. Je vous suis nécessaire; il faut que vous « me soyez utile. Arrangeons-nous. »
L'effronterie sans pareille de ce développement aurait dû indi-
iU LES PRISONS DE PAKIS.
gner le prince; Teffet contraire eut lieu, et de ce moment, le chevalier de La Morlière eut un appartement gratis au Temple.
Un matin, se trouvant en velléité d'honneur^ vint un étranger qui se recommandait à lui.
— Monsieur, lui dit-il, quels sont vos projets pour l'avenir?
— Comment?
— Oui, voulez-vous finir en honnête homme ou en coquin?
— En honnête iiomme^ sans contredit.
— Dans ce cas, monsieur^ je vous défends de me revoir ; je ne travaille qu'à la perte des gens. Décampez.
Le personnage obéissait tout surpris ; de La Morlière le rappela.
— Monsieur!... monsieur ! le prêtre vit de l'autel, même quand il fait bonne mesure ; songez que je pouvais vous dévaliser, vous ruiner, vous perdre, et que je m'en prive; en vous trompant, vous m'auriez rapporté cent mille livres. 11 n'est pas juste que ma probité me porte dommage : j'ai deux créanciers qui m'obsèdent ; je vous les enverrai ; disputez bien mes intérêts avec eux , que je ne les revoie plus. Avec cent louis vous en serez quitte.
Voilà comme on sortait corrigé de la maison de correction de Saint-Lazare.
Plus tard, sous la lieutenance générale de police de M. de Sartines, à l'imitation de ce qui avait été fait sous Berryer, un de ses prédécesseurs, les cellules de Saint-Lazare reçurent plus d'une fois des religieux, brebis égarées dans les pâturages trop mondains où les loups de la police allaient les saisir.
Ces réfractaires à la loi de chasteté ne se doutaient pas que leur capture était opérée moins dans l'intérêt de la morale, que pour varier le bulletin du scandale, journal du soir de madame de Pompadour.
Manuel a inséré dans sa Police dévoilée la mention de deux cent quatre-vingt-seize religieux dont la plupart durent faire pénitence à Saint-Lazare, victimes d'un espionnage que le cynisme de l'époque peut seul expliquer.
Voici, parmi les notes dont le texte est le moins cynique et les réflexions les moins indécentes, celle qu'il nous est permis de citer comme un exemple des écrous de Saint-Lazare, que le
LES PRISONS DE PAHIS. \tb
complaisant lieuienaotgénéral de police mettait soûl les yeux du roi. « 27 octobre 1763, — Charles-Marie-Thibault-de-Monsauches H (clerc tonsuré), a été conduit à Saint-Lazare, parce que c'est la « troisième fois qu'il se levait avec l Aurore *; on trouva dans leilr « char une épltre en vers où Tabbé Tithon est ce que voudraient < voiries rois, si,
u Pour aller cherrher le plaisir 0 Us montaient au cinquième étage.
« Ce qui enfin, selon le clerc tonsuré, devait avoir tabouret à la ce cour. Commisêatre, Mutel ; inspecteur^ Marais. »
C'était un grand plaisir, dit-on, pour M. de Sartines, de pouvoir dire au roi, tous les dimanches, à l'heure de son travail, de ces petites histoires dans le genre de celle-là. . '
Au dix-huitième siècle, Saint-Lazare était la bastille des (ils de famille, et plus d'un y fut mis en charte privée par l'autorité paternelle^ instruite à temps des désordres d'une vie ruineuse ou d'un projet de mésalliance avec quelque fille d'opéra.
De tous les pères incarcérateurs qui ont en recours aux moyens extrêmes pour ramener leurs fils à la raison, à l'économie ou à la chasteté, il en est peu qui aient éprouvé plus de résistance de la part de la victime que le munitionnaire des vivres Tolosan. De tous les enfants prodigues qui ont soutenu la lutte contre l'autorité paternelle, il en est peu qui aient fait une résistance plus aventureuse que celle du jeune Tolosan.
M. de Tolosan père, au nom de cette loi, ou plutôt de ce droit paternel dont les diverses législations ont si souvent déplacé les limites, se présente un jour chez le baron de Breteuil, ministre; il lui représente que son coquin de fils ayant promis le mariage à une jeune fille, et ne pouvant trouver à Paris un curé qui bénit celte union, s'en allait chevauchant par les provinces avec sa fiancée et ses père et mère, demandant de presbytère en presbytère un pasteur qui prêtât son ministère.
Quelques jours après, en vertu d'un ordre du ministre, le voyageur se promenait dans la cour de Saint-Lazare.
* («ourlisane ronnuc.
1if> LES PIUSONS DE PARIS.
Le père du captif n'avait qu^un but en exerçant sa sévérité, c'était de maintenir son héritier dans le célibat, et pourvu qu'il ne trouvât pas dans la captivité des moyens de recevoir le sacrement du mariage, il permettait tous les adoucissements possibles à sa position. Le captif avait obtenu de se promener dans le clos de la maison, suivi d'estafiers ; mais un beau jour il trompa la surveillance, franchit les murs et s'évada.
Tous les limiers de la police furent en chasse. On chercha le fugitif partout où il y avait des jeunes filles susceptibles de donner asile à un jeune et joli garçon dont la figure et l'esprit avaient le don de fasciner; mais la police était en mécompte avec ses calculs. Au moment oii elle accusait Tolosan fils d'essayer sa puissance de séduction sur les femmes faciles, il déployait avec succès tous ses moyens pour gagner le grave bourgmestre d'une ville située au delà du Rhin où il s'était réfugié, si bien que lorsque le ministre lui-même, le comte de Monlmorin, demanda l'extradition de l'étourdi, il reçut un refus formel du magistrat allemand.
La chose était grave, comme on le voit; le ministre de France regardait comme une mesure importante qu'on empêchât un dissipateur de grossir le bilan de ses dettes ; il envoya un officier supérieur de police chargé d'exécuter ses ordres; le magistrat d'Offembourg, pris par les sentiments, refusa de livrer son favori.
Il fallut que le roi Louis XVI lui-même s'en mêlât. Un officier et un maréchal des logis partirent munis d'une lettre revêtue de la signature du monarque, portant ordre à tous gouverneurs et lieutenants généraux des provinces, commandants des villes et places, ambassadeurs, ministres, justiciers, etc., etc., de laisser passer les deux émissaires allant à Offembourg, et de les laisser repasser accompagnés du jeune Tolosan, en leur donnant et procurant secours, facilité et main-forte. Cette lettre requérait le magistrat de la ville impériale d'Offembourg de rendre le jeune homme aux soins de sa famille, qui regardait Saint-Lazare comme beaucoup plus favorable à sa santé que le climat d'Allemagne.
Celait là une belle partie engagée par l'évadé de prison ; il allait être cause d'un duel d'Étal à État ; faute d'avoir trouvé un curé pour être fait mari, il allait devenir un boule-feu de guerre.
car il avail pris une telle puissance sur Tesprit du magistral d'Offembourg^ il l'avait tellement gagné à la cause des jeunes gens qui mangent par avance leur patrimoine et courent les champs avec les jeunes fllles ayant le père et la mère en croupe, qu'aucune concession n'aurait été faite à son préjudice.
Tolosan voulait cependant avoir remporté une victoire glorieuse; il avisa un moyen qui mit le droit et les rieurs de son côté. Quand Toilicier et le sous-ofiicier viennent montrer au conseil de la ville d'OlTembourg le réquisitoire portant ordre d'appréhender le jeune dissipateur y on répond cfue le fugitif s'est engagé au service du roi de Prusse, et que ce serait agir contre la constitution de l'Empire et manquer aux égards dus au prince, si l'on rendait le jeune homme devenu son soldat.
Le magistrat déclare qu'il remettra l'évadé de Saînt-Lazare au roi de France quand il en aura reçu l'agrément du roi de Prusse.
Les rigoristed purent soupçonner le protecteur du mauvais sujet d'en être un lui-même en se prêtant à cette ruse qui lui parut une excnse suffisante à un refus temporaire.
Le soldat du roi de Prusse resta deux années encore en Allemagne; le ministre s'occupa peu de donner suite à cette grave affaire; des négociations de famille terminèrent le différend entre le père et le fils ; le jeune Tolosan eut la permission de revoir la France sous la condition expresse de ne plus prendre domicile à Saint- Lazare.
Quand Beaumarchais entra dans la grande collaboration des vaudevillistes qui firent feu roulant de couplets sur le chancelier Maupou, on ne lui fit pas l'honneur d'une place à la Bastille ; peutêtre fut-ce pour humilier l'orgueil du poëte qu'on l'envoya à Saint-Lacare, ou peut-être craignit-on que dans la prison d'État où l'on encageait les vendeurs de libelles, l'écrivain homme d'affaires ne se livrât à son goût pour la spéculation et ne trouvât moyen d'alimenter, malgré la vigilance de la police, les presses delJollande et d'Angleterre. Ce qui parut le plus dur à supporter dans la captivité, à l'auteur du Mariage de FigarOy ce fut d'être accusé de la paternité de mauvais vers qu'il n'avait pas enfantés.
Incarcéré le soir même où il avail fait le premier couplet d'un
vaudeville contre la cour, il reniait énergiquement les additions poétiques qui s'y étaient glissées en s' écriant : «Saint-Lazare « prouve assez que je suis un imbécile d'avoir mis les gens en « train ; mais je ne me soucie pas de passer, par ces couplets, « pour une f bête. »
La torche révolutionnaire de 93 jeta sur la prison de Saint- Lazare un de ses reflets sinistres : nous retrouverons quelques souvenirs à sa lueur ; mais auparavant, nous allons esquisser Taspect de cette localité, tel qu'il est de nos jours.
Le crime a cédé sa place au vice ; la cour d'assises a fait la police correctionnelle son héritière, et si, à de rares intervalles, on trouve de grands coupables dans la prison habitée jadis par mademoiselle Morin, c'est que la faveur a ses asiles et ses oasis, c'est que les grandes dames frappées par la loi semblent être d'un autre sang que les filles du peuple, et qu'on établit pour elles un privilège dans les lieux d'expiation. Aujourd'hui, à Saint-Lazare, on rencontre de temps en temps des condamnées à de longues peines,
qui ont trouvé merci à l'aide d'un nom nobiliaire; elles forment la minorité, et la majorité des recluses se compose d'escrocs de
haut et bas étage, de dames de bouillotte et de lansquenet, dont les salons ont été découverts par les argus de la police, de filles mineures atteintes correclionnellement, de prostituées enfermées administratiyement, population dont le chiffre s'élève ou peut s'élever à quatorze cents prisonnières.
Près de Feutrée principale de cette maison, une baraque d'écrivain public sans doute privilégiée, est adossée au mur; elle a pour enseigne une plume monstre, au-dessous de laquelle on lit :
Par mon utile uiiiiislcre.
Ici, sous le sceau du mystère, On sert et chante tour à tour Mercure, Tliémis et TAmour.
On ne peut pas offrir plus mythologiquement ses services au vol, à l'adultère et à la prostitution; les clients de ce bureau de; correspondance se composent des amis restés fidèles au malheur'.
Celte cabane est le lieu des rendez-vous, quand l'heure d'une mise en liberté sonne. Nous verrons plus loin les scènes variées dont ce lieu est le théâtre.
* En termes de prison, tomber dans le malheur sign'fic subir une*tondamnation.
Il faut dire à la louange de radministration, qu'à Saint-Lazare une ligne de démarcation existe entre les catégories de criminalité qui composent le personnel. ,
La prévenue a le privilège de louer une chambre de pistole... c'est le seul bienfait qui l'atteigne : -encore ne se fait-il sentir que lorsque Taccttsée peut satisfaire à Timpôt mobilier, autrement il faut qu'elle habite en commun avec les autres prisonnières.
La prévenue, aux termes des règlements de la prison, n'a pas droit à la ration alimentaire qu'elle obtiendrait si elle était condamnée; la seule distribution à laquelle elle ait part est celle du pain et de l'eau. 11 y a de chauds vêlements d'hiver pour les femmes qui subissent leur peine; mais en vain la prévenue demanderait-elle qu'on couvrît sa nudité ou qu'on protégeât ses membres contre le froid ; les vêtements qu'elle portait le jour de son arrestation doivent lui suffire jusqu'au jour où la loi l'aura frappée.
Cependant si aucun secours ne vient du dehors à la prévenue, la pitié administrative lui accordera un demi-litre de bouillon maigre et un tiers de litre de légumes cuits.
Pour les prévenues sans ressources, la prison est un lieu de grandes souffrances : et cependant que de malheureuses femmes, sans famille, sans autre appui dans le monde que l'avocat d'office qui a bien voulu dire quelques paroles en leur faveur, ont été déchargées de l'accusation après un long séjour dans la geôle. Elles emportent innocentes le souvenir de misères que, coupables, elles n'auraient pas subies.
Pour la femme pauvre et honnête qui a subi la prévention, une pensée poignante s'attachera encore à la mémoire des tristes jours de la prison. Cette femme aura vécu, nous l'avons déjà dit, dans une localité séparée de celle habitée par ces êtres dégradés que la prostitution livre à des lois exceptionnelles, et cependant, le croira-t-on, elle aura été soumise comme eux à la honte de ces visites sanitaires exercées par des hommes; il aura fallu, malgré la résistance et les pleurs, qu'elle subit les investigations médicales qui révoltent même la pudeur des plus impudiques ; en un mol, elle aura été assimilée à la fille publique en ce que son contrat d'immoralité a de plus répugnant.
Df<siric par P.i'STAChr-Lorsay. T.ravp pur L4I«?ie.