LA PREVENTION. — SAINT-LAZARE
Demandez à celles qui ont vécu dans ces lieux de réclusion combien de pauvres flUes, de jeunes femmes coupables d'un délit, ou seulement accusées, ont supplié les gardiens de les soustraire à celte affreuse mesure.
Interrogez, on vous dira que plus d'une a offert en vain, pour se racheter de cette humiliation, l'argent que sa famille lui envoyait pour subvenir à ses plus pressants besoins; on vous dira qu'un jour, une prévenue fit un instrument de mort d'un de ses vêtements, et que dans les tortures de la strangulation à laquelle on voulait l'arracher, elle capitulait, et marchandait la vie au prix de l'exemption de la fatale visite.
Quand les femmes subissent une condamnation, dit mademoiselle Joséphine Mallet, qui a fait de consciencieuses études sur les prisons et dont les travaux activeraient davantage l'œuvre de moralisation^ si l'auteur n'appartenait à cette classe d'écrivains bien intentionnés mais aveugles, qui ne voient de salut pour l'être égaré que dans la vie cellulaire; quand les femmes, au lieu d'être absoutes, subissent une condamnation, leur condition dans la prison est aussitôt améliorée, on les revêt chaudement selon l'uniforme delà maison *: le travail est pour elles organisé; désormais elles peuvent à l'aide du denier de poche, se procurer à la cantine un supplément de nourriture, et la retenue faite chaque jour sur le produit de leur travail leur composera une masse de réserve d'autant plus considérable qu'elles autont eu une faute plus grave à expier, c'est-à-dire que lé temps de leur détention aura été plus long. On leur fait japprendre un état quelconque. Si elles montrent de l'aptitude au travail, qu'elles évitent de se faire punir, on les admet à participer aux bienfait de l'instruction.
Sous le rapport de l'ordre, de la propreté, de la salubrité, la maison de Saint-Lazare est presque à comparer à une maison centrale. Pour toutes, à l'exception des prévenues ou accusées , le
* L^uDiforme consiste en une chemise de toile changée tous les huit jours, upe corneile noire sans garniture, un fichu bleu, un tablier de même couleur, une robe tramée laine et fil, serrée à la taille par une ceinture de cuir, une paire de bas de laine renou- %elée deux fois par an, et une paire de sabots donnés neufs tous les trois mois.
iôd LKS PUISONS DE PARIS.
régime physique ne laisse rien à désirer, mais on n'en peut dire
autant du régime moral.
C'est un étrange pêle-mêle, un contraste indicible, que cette agglomération de femmes de natures physiques et morales si diverses, parquées ensemble sous la dénomination générique de condamnées j travaillant au même atelier, mangeant au même réfectoire, cherchant Tair dans le même préau : l'humanité et la raison demanderaient qu'on divisât cette masse, qu'on Téclaircit avec intelligence, sans qu'il soit cependant besoin, selon nous, de réduire chaque catégorie à une unité ; que la prison ressemble à l'hospice, que les mêmes plaies soient réunies dans les mêmes localités, afin que la gangrenée ne soit pas près du Gévreuic, et que le convalescent soit isolé de l'incurable... Le reste sera l'affaire du médecin et du temps, croyez-le. Mais à défaut de Saipt-Lazare tel qu'il pourrait et devrait être, peignons-le tel qu'il est encore. Voyons ces condamnées qui vivent en communauté.
D'abord, nous retrouvons cette nombreuse famille vouée par affiliation à la filouterie, au vol, à l'ivrognerie, que le laborieux et profond publiciste Fregier a divisée en deux classes, l'une se composant de femmes entraînées par la misère et par l'occasion, l'autre, de femmes que la cupidité et l'esprit de rapine excitent à s'approprier le bien d'autrui.
Les méfaits qui procèdent de la première classe sont de purs accidents qui cessent avec le dénûment des femmes malheureuses auxquelles on peut les attribuer. 11 n'en est pas de même des méfaits commis par des voleuses de profession : ce sont des attentats qui ont leur source dans des penchants dépravés et hostiles à la société.
Parmi les condamnées de Saint-Lazare, vous trouverez côte à côte, travaillant au même métier, la femnfe qui a dérobé un pain dans la hotte d'un boulanger, et la prostituée de bas étage qui aura entraîné un ouvrier dans un repaire de la banlieue, pour le dépouiller.
La donneuse de bonjour y qui a volé un étranger en s'introduisant le matin dans un hôtel, est * chambrisie de la ditoumeusey qui ca-
* Compagne de chambre ou de dorloir.
chait naguère ses vols de magasin sous les grossiers vêtements de villageoise^ ou sous la robe traînante d*un nourrisson dVmprunt. Sous la même tunicfue de bure que la receleuse, une jeune femme (lu monde rachète parle travail une faute conjugale qu'un pardon eut pu couvrir^ qu*un saint asile aurait pu cacher. La prison, en matière d'adultère, ne peut qu'amener la récidive. Il n'y a guère que dans la classe moyenne que l'adultère s'expie par la prison ; l'aristocratie et le peuple brisent sans scandale, et de gré à gré, des liens souillés. Le bourgeois a trop d'orgueil pour les rompre ainsi ; il veut qu'il y ait de l'écho quand la chaîne se brise, dût- il même être atteint par un éclat, et subir ce rire satanique que la corruption jette aux oreilles de l'homme trahi.
Au nombre de ces escrocs féminins qui se sont targués d'un crédit imaginaire pour exploiter les crédules et les ambitieux, et qui sont nombreux à Saint-Lazare , vous pourrez reconnaître sous la cornette de captive que l'art et la coquetterie savent façonner, quelques-unes de ces dames que vous avez entrevues dans les hautes régions du monde, et dont les noms illustrés d'une particule souvent frauduleuse ont plus d'une fois retenti à vos oreilles. Si jamais il vous est passé par le cerveau une idée d'ambition, vous avez envié, rêvé, cherché la protection d'un de ces anges de Paris. L'une était comtesse, l'autre baronne ; à tort ou à raison , un blason ornait les panneaux de leurs brillants équipages. Fallait-il une douce parole d'un grand personnage, la prise en considération par un fort capitaliste d'une commandite industrielle, vous obteniez tout quand vous étiez protégé par ces puissantes... Comptez-les, il y en a jusqu'à quatre dans un atelier de couture : ce sont des escrocs, de grands escrocs... Ces corsaires ont fait main basse, pendant de longues années, sur la fortune privée et commerciale; en cela, ces individualités n'offrent rien de bien excentrique, mais elles ont une position exceptionnelle qui peint mieux la moralité du temps que toutes les statistiques; voilà pourquoi je m'arrête devant elles. Ces dames, par intervalles, font des apparitions dans les maisons d'arrêt, sans rien perdre au dehors de leur prestige : quand elles reparaissent, le monde élégant les reçoit comme de pauvres exilées qui reviennent à la patrie commune; on les ac-
iZ4 LES PRISONS DE PARIS,
cueille comme d^imprudents enfants prodigues qui ont failli ; on les regarde comme de coquets scarabées demeurés quelque temps à Tétat de chrysalide.
Quelquefois, dans Tintérieur de la geôle, une lutte d^amourpropre s^est élevée entre plusieurs de ces illustres dames; elles ont invoqué les souvenirs de la vie libre ; on a compté de chaque côte, avec la précision d'un changeur qui fait son inventaire, le nom des amis illustres qu'on possède ; il a fallu des preuves, et les pensionnaires de Saint-Lazare ont été convoquées en jury ; on a joué cartes ou plutôt lettres sur table, et ce fut, pour toutes ces femmes avides de scandale, un curieux spectacle que cette initiation intéressante à des mystères de la société; que ce dépouillement, fait par chaque comtesse ou baronne, des archives de la correspondance intime ; que la confession de noms de ces hommes qui, à la tribune , au prétoire , dans les chaires académiques et ailleurs, professent la vénération la plus sainte pour la vertu elles mœurs.
En contraste avec cette aristocratie du vice qui glorifie ses patrons, ses protecteurs, qu'on pourrait dire ses complices, se heurtent ces réprouvés de la vie sociale, qui ont déjà subi une ou plusieurs condamnations; ces affiliées à l'organisation du crime, qui gravitent comme satellites autour des grandes planètes de la haute pègre, qu'elles aident par l'espionnage ou le recel. L'une de ces vaincues ouvre des noix avec le couteau qui a servi ses transports jaloux et a fait couler le sang. Cette arme est devenue l'objet d'un culte, depuis que l'homme qu'elle a frappé est allé cacher ses cicatrices sous la casaque du bagne. Parmi ces femmes, grand nombre portent sur la poitrine et sur les membres d'ignobles tatouages autour desquels serpentent de tendres légendes signées du nom d'une célébrité des maisons centrales. Au nombre de ces créatures, on en cite une, qui arriva bien fière à la prison ; elle avait à montrer à ses compagnes une rare parure, témoignage de ses affections et de son passé : ses oreilles étaient ornées de boucles, et dans chacun de ces bijoux était enchâssée avec art une dent de supplicié, legs d'amour fait à la barrière Saint-Jacques, par-devant l'exécuteur des hautes-œuvres, et dont l'héritière vint réclamer la délivrance à l'amphithéâtre de Clamart.
Puis dans celte foule de condamnés, vous reconnaîtrez à Tamaigrissement de leur corps, à la teinte plombée de leur chair, ces malheureuses dont le délit est la misère, ces parias d'Occident, qui, suivant Texpression d'un avocat philanthrope, n'ont pas le désert pour se cacher ; qui toujours suivent la même route, celle de la prison à l'hôpital, de l'hôpital à la prison ; auxquelles le matin on ouvre la prison où elles rentrent le soir même, sans qu'on les laisse respirer, sans qni'on les laisse regarder autour d'elles, et découvrir une main qui prenne la leur»
Il en fut ainsi de Constance Clugny»
Au mois de novembre 1843, une femme de quarante ans, Constance Clugny, sortait de la prison Saint-Lazare avec une masse de 1 fr, 25 c; le soir même elle était arrêtée sur la voie publique, et bientôt elle comparut en police correctionnelle sous la prévention de vagabondage.
— Ne deviez-vous pas, lui a-t-on dit, conserver l'argent que vous aviez pour vous procurer un gîte? Qu'avez-vous fait de cette somme ?
— Ce que j'en ai fait, messieurs; je n'en sais rien. Je sortais de prison, où j'avais passé trois mois; j'étais libre ; je rencontrais l'une, je rencontrais Tautre; nous autres femmes de prison, nous n'avons pas d'amis, mais nous avons des compagnes de misères; cela fait du bien de les revoir, et pour se serrer la main, pour se raconter ses malheurs, on n'a pas de salon, on va chez le marchand de vin. Le soir venu, je n'avais plus rien de mes vingtcinq sous*
— Au lieu de perdre votre première journée à dépenser votre argent, vous auriez dû chercher de l'ouvrage.
— Nos pareilles en trouvent avec peine. Est-on bien criminel de prendre un jour de repos après trois mois de prison?
Le ministère public a requis contre Constance Clugny l'application de la loi.
Déjà le tribunal délibérait. Un avocat avait écouté ces tristes débats : il se lève, demande au tribunal qu'il lui soit permis de dire quelques mots en faveur de cette malheureuse. Il attendrit les magistrats.
M. le président, après avoir prononcé le renvoi de Constance Cliigny, lui annonce qu'une lettre va lui être remise de la part du tribunal pour être reçue pendant huit jours dans une maison où elle sera logée et nourrie.
Alors elle se lève, et d*une voix basse et concentrée elle répond :
— Je n'en veux pas de cette lettre, je suis presque toujours malade; après ces huit jours passés, si je n^ai pas la force de travailler, si je n'ai pas d'ouvrage, je redeviendrai vagabonde, on me remettra en ppison, autant y rester tout de suite. Pourquoi cet avocat a-t-il pris ma défense? est-ce qu'il sait ce que je veux, ce qu'il me faut? Pourquoi veut-il qu^on me renvoie dans la rue pour m'y coucher sur le pavé? Vous ne savez pas, vous autres, qu'on se lasse de tout, même d'être libre : belle liberté que celle de mourir de faim !
En finissant, la voix de cette femme s'était élevée, son teint était animé, ses yeux brillaient. L'auditoire a cru folle celle qui refusait d'être libre, qui demandait la prison ; et l'auditoire s'est mis à rire.
Elle n'est pas folle pourtant, la malheureuse femme; elle est lasse de lutter contre la misère, contre les mauvais penchants qu'elle enfante. Le dernier usage qu'elle fait de sa raison est de préférer la prison an crime; elle renonce à ce combat de tous les jours, qu'il lui faut livrer pour manger, pour dormir; elle accepte comme dernière destinée la honte et le mépris qui lui donnent du pain et un lit. Dans ce procès si simple, mais si gros de tristes pensées et d'alarmes, tout le monde a fait ce qu'il a pu. N'est-ce pas à déplorer avec larmes de voir tant de cœurs chauds groupés autour d'une malheureuse femme et se trouver impuissants à lui offrir plus de huit jours d'avenir? Le vice social qui pèse sur elle doit être bien lourd, puisque tant de mains généreuses ne peuvent l'arracher de son front \
Dulaure dit, en parlant de la prison Saint-Lazare :
« On remarque dans les détenues des affections désordonnées, des passions féminines qui, contenues par la surveillance, n'en
* Démocratie pacifique.
sont que plus violctites. De là naissent des jalousie^, des haines qui éclatent avec une fureur que la crainte des châtiments ne peut pas toujours arrêter : tranquilles en apparence pendant le travail, leurs animosités ou leurs passions se manifestent aux heures de la promenade, aux jours de dimanche ; elles offrent alors l'image de bacchantes enivrées. »
Ce tableau, comme le récit qu'on a fait souvent des dérèglements dans les bagnes et les maisons centrales, est exagéré. ÂTépoque où Dulaure écrivait, il est trop vrai que l'administration, se croyant comptable seulement du corps des prisonniers et de leur tranquillité respective, se préoccupait peu de leur moral; il peut être vrai encore, que souvent, en protégeant les vices les plus honteux, on dompta et Ton réduisit à la résignation des hommes dont Tindiscipline menaçait la sécurité intérieure des geôlesi C'était un système administratif bien honteux... Mais aujourd'hui, il est constant pour tout observateur de bonne foi qu'il n'y a désordre moral que là où la surveillance est mal organisée, et là où il y a vice dans la distribution des localités.
Lors de son inscription à la police, on exige de la prostituée ime déclaration par laquelle elle s'engage à se soumettre aux règlements sanitaires, ainsi qu'aux mesures exceptionnelles de surveillance, et c*est sur cette déclaration, signée du nom de la prostituéei ou revêtue d'une marque quand elle ne sait pas signer, que repose toute la légalité des punitions qu'on lui inflige cl de l'incarcération qu'on lui fait subir; c'est en veriu de ce singulier contrat qu'on amène à Saint-Lazare de nombreuses caravanes de ces malheureuses, qui ont perdu presque toute espèce de droits civils et qui se trouvent réunies dans la geôle au nombre de près de trois cents, sous la dénomination de condamnées administrative-ment.
C'est à Saint-Lazare aussi que l'autorité fait faire le stage aux filles mineures qui ont sollicité leur inscription sur le contrôle des femmes publiques. Là elles attendent la réponse à la demande qu'elles ont rédigée, ou que l'autorité a adressée en leur nom à leurs familles, tendant à l'incorporation dans cette milice maculée. Quand les parents gardent le silence , la jeune fille reçoit son di-
plôflie ou plutôt sa carte de prostituée, et les portes de Saint- Lazare lui sont ouvertes. Elle est émancipée défait pour le vice et a le droit de libre industrie, aux conditions acceptées par elle. Ces sortes de prisonnières forment la catégorie des femmes mises au séparé.
Dans le quartier des femmes condamnées administrativement, on voit encore la cellule de saint Vincent de Paul ; cette chambre est occupée par quatre lits de prostituées» N'esl-co pas là, comme le dit mademoiselle Joséphine Mallct, plus qu*un outrage fait à la mémoire du saint fondateur? C'est une profanation ! C'est une impiété ! ! ! Voici le tableau que l'écrivain que nous venons de nommer fait d'une de ses visites au réfectoire des femmes de mauvaises moeurs :
« J'étais dans le réfectoire. D'abord je ne vis que cette immense salle, où les lazaristes s'assemblaient pour prendre leurs repas, dont les voûtes, supportées par de larges piliers, ne retentissaient naguère que de chants sacrés ou d'actions de grâces. Je cherchai la place où s'était assis saint Vincent de Paul. Il me semblait que la dalle devait avoir conservé l'empreinte de ses pas, que je la retrouverais pour m'y agenouiller et prier le pieux et zélé serviteur de Dieu de répandre sur moi, du haut du ciel, sa bénédiction. Tout à coup, je fus arrachée à cette douce contemplation par un bruit étrange ; je me trouvais debout au milieu de trois cents prostituées, auxquelles on avait servi pour dîner des légumes qu'elles ne trouvaient pas assez cuits ; elles criaient , s'appelaient, se les jetaient au visage, en proférant d'horribles imprécations. Combien n'y avait-il pas là, parmi ces misérables, de ces vieilles femmes si hideuses à voir, qui, après s'être traînées de débauches en débauches, se sont associées, les unes à des voleurs, les autres à des assassins; qui ont leur part dans les produits du crime, mais qu'atteignent rarement les châtiments qui y sont attachés!
A côté de jeunes filles aux joues pâles et amaigries, au front sillonné avant l'âge , portant déjà l'empreinte de longues souffrances , et qui, par leur attitude abattue et découragée , m'inspiraient un vif sentiment de pitié , je vis se dessiner des physionomies infernales. Une de ces femmes ramassées dans les égouts du
vice , allira parliculièrement mon attenlion : elle était borgne et boiteuse; sou regard était flamboyant, son sourire avait une expression satanique qui me faisait frissonner; elle s'adressait tour à tour à ses jeunes compagnes , comme pour les encourager et leur dire qu'on peut être beureuse encore sous le poids de soixante années d'infamie. Horreur! Je détournai les yeux et, quand je vins à penser que ces femmes étaient encore plus affreuses au moral qu^au pbysique, j'éprouvai le besoin de revoir le soleil, de respirer un peu d'air pur. Je sortis tout en laissant tomber un re- ^^ard de compassion sur les jeunes filles dont elles étaient entourées, et qu'il serait possible de transformer en autant de Madeleines repentantes, si ces femmes n'étaient pas sans cesse à les aiguillonner par leurs sarcasmes, leurs conseils et les infâmes marelles qu'elles leur font souscrire au sein même de la prison. »
Mademoiselle Joséphine Mallet , qui , dans l'intérêt du système d'isolement cellulaire, recbercbe tous les abus du régime en commun, dit que les vieilles femmes dont il vient d'être question rie commettent de contraventions que dans le dessein de passer quelques semaines à Saint-Lazare, afin d'y engager, pour l'époque de leur sortie , les plus jeunes et les plus belles de leurs codétenues, aux noms de personnes dont elles sont les pourvoyeuses, et l'écrivain ajoute que ce sont là les tristes et inévitables conséquences du système actuel de l'emprisonnement.
Nous comprenons la répugnance qu'une femme du monde, telle charitable qu'elle soit, éprouve à la pensée de venir répandre ses conseils au milieu d'un grand nombre d'êtres dont la moitié, peutêtre, n'aura pour elle que des sourires insultants ou des sarcasmes; nous comprenons qu'elle espère plus de fruit de ses conférences on particulier dans l'isolement; mais penser que, sous le régime cellulaire, la jeune fille échappera aux pièges et aux séductions que lui tend le vice expérimenté, c'est se bercer d'un vain espoir et bien peu connaître l'affiliation immorale et puissante qui circonvient les lieux où il y a quelque proie à espérer pour la prostitution.
I^ gravure que nous avons placée plus haut est une laconique formule, un résumé précis des incidents de la libération de la jeune lille.
Lors de son élargissement, la détenue trouve quelquefois à la porte de la geôle la philanthropie ou la charité qui lui donne de bons conseils; mais souvent aussi une protection plus efficace se présente sous les traits d'une courtière du vice ; elle offre des vêtements à la jeune fille couverte de haillons , du pain à celle que le jeûne atteindra le soir, un gite à celle que Tatelier repoussera. Si les regards de la libérée se tournent d'un autre côté, ils tomberont sur un de ces bas agents que la justice emploie dans Texécution de ses arrêts correctionnels ; peut-être même la coupable reconnaîtra-t-elle l'homme qui Taura précédemment capturée.
Croyez-vous qu'il se place là en argus pour suivre dans sa vie nouvelle la libérée, et la tenir, au nom de Tautorité, en surveillance officieuse? Non , c'est une séduction que cet homme vient tenter. 11 sait à quel jour, à quelle heure , un jugement correctionnel a séparé une jeune fille de la société ; il a calculé le temps qui s'est écoulé depuis l'incarcération, et quand la porte de Saint-Lazare s'ouvre, il se présente, ce don iuan de la rue de Jérusalem, comme protecteur de la libérée... Il faut que la voleuse se fiance à l'espion, ou bien le voile qui cache sa vie passée sera chaque jour déchiré ; sa faute expiée sera sans mystère; toutes ses compagnes de travail auront Ija confidence de son séjour k Saint-Lazare; le logeur qui lui aura donné asile recevra un avb confidentiel ou anonyme qui le tiendra en garde contre sa locataire; tout cela sera l'œuvre d'une basse vengeance. Les faits ne manquent pas à l'appui de ce que nous avançons.
Eh bien ! la cellule ne préservera pas la libérée de ces honteuses spéculations. La prostitution et le libertinage , les courtières du* vice non autorisées, bien plus dangereuses que celles que la loi tolère, sauront au jour de la délivrance s'emparer de leurs victimes, et les hommes dont nous venons de parler continueront à re-* cruter devant la porte de la prison.
Quelle que soit la rigoureuse consigne du régime cellulaire, elle sera insuffisante pour empêcher ces fiançailles myslérieuses dont la forme varie à l'infini. Donnons un exemple* :
' Ce fnil csl consigné dans Les Prisons de Paris, par un prévenu.
Cinq prisonniers de la Force on de la Roquette sont à la veille de leur sortie; mais Tétat délibéré célibataire les effraie d'avance ; ils ont besoin d'une compagne et souvent d'une complice dans la vie de débauche et de crime qu'ils vont recommencer. Où trouveront-ils une fiancée? à Saint-Lazare, parmi les femmes qui doivent recouvrer en même temps qu'eux la liberté. C'est au moyen d'un dessin colorié sur papier qu'ils transmettront leur demande et l'expression de leurs désirs. Ils vont trouver un détenu qui
vit d'une de ces nombreuses industries de prison, parmi lesquelles la peinture tient une des premières places.
— Il nous faut un bouquet.
— De combien de fleurs?
— Cinq.
Le dessinateur trace aussitôt sur une feuille de papier à lettre cinq fleurs différentes avec des numéros de renvoi. Chaque individu s'est identifié avec une des cinq fleurs composant le bouquet. On plie la lettre et, par un moyen mystérieux, elle est remise à une de ces malheureuses que la police envoie faire pénitence dans le faubourg Saint-Denis.
La lettre est à peine arrivée à Saint-Lazare, que la destinataire convoque par devers elle cinq de ses amies d'infortune qui n'ont
lii LKS PRISONS l>i: l»Ali»S.
|iltjs a subir iiue qui'lques jours tlo captivilc; elle leur fuil pari de la confitlence , puis chacune d^elles choisil uue Heur, c*e»l-à-Hire Tanianl représcnlé par cette flerir» Enstiite ou adresse aux détenus i|Ut ôtil composé le bouquel une réponse qui donne un nom de remme correspondanl à cli?iqiic fleur ou à chaque numéro. Ce soûl anlaul de llancées qui s'enchainenl ainsi à iles hommes i|(j*ellès n'onl peut-être jamais vus, qu'elles ne connaissent poinl et auxquels elles sont parfailemenl inconnues. Devenues libres, elles assistent ces misérables, encore plus dé-^radés qu'elles.
Les tiélenues aux([ueHes sonl adressés ces messages d^aniour les regard«'nl comme d'un heureux augure pour Taveoir ; dans Fespril lUi celte classe de leninies, les teintes de religion qui ne sont pas encore ellacées, sont presque toujours mélangées de superslîlioiil.ji ptqiulation des prisons a mille moyens d'obtenir la révélaliuti di Tavenir* Il n'est pas un objet <|ui, pour les détenus, ne soiluii nigne de chance heureuse ou malheureuse,
« l'ersotnie n'est plus superstitieux qu'un voleur de prol'essîuii ; il croit aux songes^ aux présages, a riniluence des jours ; il ne vo- It^ra pas un vendredi , ilnele fera pas davantage s^ila renversé une nalièri' tm s'il a rencontré un prêtre. Si, au contraire, il trouve un nmrceau de 1er, il sera audacieux et entreprenant*
(( l'tHir bien juger de leur propension à lasuperstition, il faut le^ loir hommes et Temmes, la veilh^ de leur jugement ^ faire mille épreuves pour connaître a ravance le sort qui les attend. Tout leur CHt augure; mais répreuve favorite des femmes est celle des trois bmiletleH.
H Voici en quoi elle consiste : trois boules d'égale grosseur sont lailen avec de la mie de |taiu; liaus cluicune d*elles on introduit un pelll pupier portant éerit ^icr^r, roiidauinationau minimum, coridiMMOiduMi au nia\imum; |misleiout est jeté dans un verre d'eau, fil ('miMkt«éa Afi met en prières jusqu'à ce que Faction du liquide i\\{ luil tiMVI'il' l'tMie des boules; alors elle se hâte d'interroger la iMtlIlUIH* ^tli ii*UU échappe^ el je doute qu'elle y <nt moins de con- ||*MM e qu*4Mi |iMiuonrrr de rarrél i|u'elle doit bientôt eutendi'e dans \\\ \^\{\WU\^ de»t uhigistrats. Tout récemment, j'ai vu dans sa prison U ImUUU ^imonuel» unu^tresse de Foulmann, renimveler celle
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D«(iiar par JtiLKS DiriD. Gnié par Laisnb-