‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 15 sur 41 · LE DONJON DE VINCENNES · texte numérisé non relu

LE DONJON DE VINCENNES

Le premier pas de Thistorien ^ du penseur ou du poète y sur les dalles du château de Vincennes, éveille en même temps deux mystérieux échos de Thistoire, qui répètent à la fois le grand nom do Condé. — Ces deux échos ne se ressemblent guère : l'un retentit

à nos oreilles comme un coup de fusil : on se rappelle soudain la mort sanglante du duc d'Enghien ; Tautre résonne dans le lointain comme un cri de victoire : on se souvient aussitôt de la captivité du prince de Condé, au dix-septième siècle; on croit le voir

arroser les fleurs de son petit jardin, en se moquant de ses deux nobles compagnons d'infortune , le prince de Conti qui pleure et le duc de Longueville qui se désole. — Le duc d'Orléans disait , à propos de l'infortune de ces trois illustres prisonniers : « Oh ! le beau coup de filet!... on a pris du même coup un lion, un singe et un renard. »

Le lion ne se laissa point abattre aux pieds du chasseur qui l'avait blessé : le prince de Gondé appela à son aide la musique, la stratégie, la dévotion et l'horticulture ; il fit des plans de bataille... contre la France ou contre les étrangers? Il chanta des psaumes et des refrains équivoques ; il jeûna trois fois par semaine, et il cultiva des œillets , les plus vilaines fleurs du monde. On no parla dans tout Paris que du jardin du grand Gondé ; la flatterie anonyme écrivait au noble prisonnier : € Vous plantez des lauriers dans le parterre de la victoire.» — Une belle dame de la cour, une précieuse sans doute, lui disait le plus ridiculement qu'il lui était possible : « N'oubliez pas de jeter quelques roses parmi vos lauriers. » Mademoiselle de Scudéri lui adressait un madrigal :

N En voyant ces œillels qu^un illustre guerrier K Cultiva d'une main qui gagna des batailles, u Souviens -toi qu'Apollon a bâti des rourailieit, tt Et ne fétonnc plus que Mars soti jardinier. »

Le donjon de Vincennes au dix-septième siècle... mais, nous n'en sommes pas encore aux prisonniers d'Étal de Louis XIII et de Louis XIV : nous saluerons un peu plus tard le maréchal d'Or— nano, le cardinal de Retz et le ministre Fouquet.

Nous étions à Vincennes durant une belle soirée du mois de juillet de l'année dernière ; — c'était bien peut-être le 13 juillet • — Assis au pied de la plate-forme du château, nous pouvions voir se dérouler autour de nous un vaste et magnifique panorama : la Marne et la Seine, Gonflans, la succursale mondaine de l'archevêché de Paris, et Bercy, le riche entrepôt d'un vaste commerce, l'avenue de Bel-Air et le cimetière de Saint-Mandé, où repose l'il* lustre Carrel.

Nous cherchions à découvrir, à deviner, à vol d'oiseau, à Iravers les accidents du paysage, Montreuil-aux-Péches et Fontenaysous-Bois, Saint-^Maur, qui se souvient encore des bénédictions de Rabelais et des my$lèi'e8 dramatiques du règne de Charles YI ; Creteil, autrefois habité par Odette, et Charenlon-Saint-Maurice, maintenant habité par la folie. — Odette tout près de Charenton ! ne dirait-on pas que cette pauvre favorite d'un roi insensé a posé la première pierre de ce triste édifice où Ton rencontre à chaque pas la mort de rintelligence?

La nuit vint nous surprendre sur la plate-forme du château ; nous regardions encore dans la direction de Paris, et il nous sembla vraiment! que les huit tours de la Bastille se relevaient, dans une espèce de pénombre, sur le seuil de la porte Saint-Antoine... Oui, c'était bien la Bastille !... La colonne de Juillet venait de disparaître pour lui céder la place; la Bastille ne disparut, à son tour, qu'au premier bruit d'un orage qui n'était pas loin.

Cette singulière apparition, qui avait pour nous, ce soir-là, — un TREIZE JUILLET, — quclquc chose de terrible et de mystérieux, ^gnifie aujourd'hui, dans notre pensée, quelque chose de bien simple et de bien naturel : c'est qu'il est impossible de visiter le donjon de Yincennes, l'histoire à la main, sans toucher au donjon de la Bastille.

« La Bastille!... Elle était à Vincennes ce que la bourgeoisie était à la noblesse. Vincennes était la grande prison et la prison des grands ; à la Bastille, il y eut plus de criminels d'antichambre et de boudoir que de criminels d'État.

a Ayez de l'esprit, et faites une épigramme contre un ministre, contre une courtisane titrée; soyez un chansonnier, et rimez un couplet politique; soyez un philosophe, et hasardez une théorie sociale : à ces causes, vous irez à la Bastille; mais, soyez un genlilhomme puissant, et osez regarder en face la royauté, l'épée à la main; soyez le frère d'un roi, et refusez d'obéir à votre auguste maître; soyez un cardinal audacieux, et avisez-vous de perdre votre bréviaire dans la mêlée chantante de la Fronde; soyez un chef de parti, un chef de secte, un chef d'école entreprenant, un ennemi redoutable : à ces causes, vous aurez l'honneur d'aller à

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Vincenn«9. Encore une fois, si vous n'avez que de Fimprudence et que de Tesprit, vous coucherez à la Bastille; si tous avez de la volonté et de la force, voilà le donjon de Vincennes *. »

Oui, le donjon de Vincennes, c^est la prison d'État de Tandace, de la puissance, de la noblesse et du génie : les fers que l'on y forge dans l'intérêt de la royauté , ne peuvent enchaîner que des prisonniers d'élite; il faut se nommer, pour mériter le poids d^une pareille chaîne, Henri IV ou Henri de Bourbon , Bassompierre ou le cardinal de Retz, l'abbé de Saint-Cyran ou Jean de ^erth, Rantzaw ou le prince Casimir , Fouquet ou Lauzun , Diderot ou Mirabeau. •• Nous en passons, et des meilleurs !

Du reste, le donjon de Vincennes et le donjon de la Bastille sont tout à fait dignes l'un de l'autre : il n'y a pas un seul règne de la monarchie française qui ne leur ait donné un immense et déplorable contingent de prisonniers célèbres et de misères illustres. L'arbitraire, la persécution, l'esprit de parti, la haine, le despotisme, ont peuplé en même temps les cachots de la Bastille et les cachots de Vincennes ; seulement, le donjon de Vincennes l'emporte sur la hideuse prison du faubourg Saintp*Antoine, par de certains mystères dont la tristesse a manqué peut-être à l'histoire de la Bastille : « C'est à Vincennes, disaient naguère deux spirituels écrivains, que les gouverneurs faisaient leur apprentissage de ce métier de bourreaux. La plupart passaient de la lieutenance du donjon au gouvernement de la Bastille. Comme les apprentis chirurgiens et barbiers , ils faisaient ruisseler le sang et taillaient aveuglément dans les plaies vives; ces féroces noviciats leur étaient comptés pour de bons et d'intelligents services.

« De temps en temps, l'histoire qui n'apparait à la Bastille que les fers et une hache à la main, se montre à Vincennes parée du fard des royales courtisanes qui, derrière les tours massives, trouvaient des taillis impénétrables et de doux gazon? pour les orgies. Parfois, du sein de ces solitudes embaumées, s'échappe un long gémissement, et le sang rougit les fleurs; c'est Messaline qui se venge ou dont on se venge. »

* Les EnviroM de Paris j 1844, sous la direcliou de Charles Nodier el Louis Lu-

L'histoire nous offre souvent des contrastes d^ine plaisante cruauté; là, dans les environs de cette horrible geôle, dans le bois de VincenneSy saint Louis disait à ses justiciables, dans un prétoire de verdure : a Approchez-vous tous, petits qui avez affaire au roi, venez àlui..., aucun huissier ou autre ne vous en empeschera. »

Le donjon de Vincennes a, surtout, un bien triste avantage sur la Bastille : il est encore debout!... Il domine Paris, il le défie, il le menace, en regardant à ses pieds, avec un secret mépris, une statue de la liberté sur les ruines de la Bastille.

Le donjon de Vincennes, préservé d'une ruine imminente par les modérés de 91 , n'a pas trop à se plaindre des gouvernements et des peuples du dix-neuvième siècle; jugez :

Le gouvernement de 1830 lui a donné une trentaine de millions, répartis de la manière suivante :

Six millions pour un complément de fortifications.

Un million pour un arsenal d'artillerie.

Un million pour une fonderie.

Un million pour une manufacture d'armes.

Un million pour un arsenal du génie.

Trois millions pour des casernes.

Douze millions pour des hôpitaux militaires.

Quatre millions pour une manutention de vivres destinés à une armée de cent mille hommes.

Deux millions pour l'établissement de magasins. — Tout cela ne fait-il pas, en effet, un peu plus de trente millions? — Que d'argent pour réédifier une forteresse féodale, une forteressi d'État l II en faudrait si peu pour la démolir!

La révolution de juillet a donné au donjon de Vincennes des hôtes malheureux qui n'étaient rien moina que les derniers ministres du roi Charles X; l'empire lui a confié une centaine de prisonniers politiques', dont la réunion résumait assez tristement les vic-

* LVn a dit avec raison, qu'à cette époque, le commandant du donjon était lui-même UD prisonnier. 11 devait obéir à des instructions impériales qui commençaient ainsi : A ri. i^. Je V0U9 préviens que vous ne devez point passer le pont de votre château^ sans m avoir obtenu une pennissiofi de fnoi par écrit.

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toires et les conquêtes ide l'Empereur; ropposition française cl la coalition européenne sont représentées dans le donjon de l'empire, par les Polignac, le baron de KoUi^ le cardinal Gregorio, Mina, Esménard, Dudon, Lahorie, Odonnel, 'WernenedeBeder^rabbé de Fontana; de Broglie, évêque de Gand, Bertazzoli, aumônier du papCy de Boulogne, évêque de Troyes^, et bien d'autres ennemis de la France, qui ne veulent rien apprendre ni rien oublier ; enfin, à ne parler encore que des bonnes fortunes du donjon de Vincennes au dix-neuvième siècle^ n'a-t-il pas reçu de la république, c'est-à-dire du consulat, ce qui est bien différent, un prisonnier presque royal, un héros qui avait le tort de vouloir faire de l'héroïsme contre sa patrie, un Bourbon qui se nommait le duc d'Enghien?

Certes! le donjon de Vincennes était une prison admirablement choisie pour un pareil prisonnier d'État : avec un peu de science ou de mémoire, le duc d'Enghien aurait pu coudoyer dans son cachot de nobles compagnons d'infortune, condamnés autrefois, à tort ou à raison, par le bon plaisir delà royauté ; en ce moment solennel, rien n'empêchait le proscrit promis à la mort du lendemain, de recevoir avec l'aide de l'imagination les tristes et suprêmes hommages d'anciens prisonniers de Vincennes, qui avaient porté les plus beaux noms de la gentilhommerie française ou étrangère : le duc d'Alençon , le roi de Navarre, le maréchal de Montmorency, La Môle, de Cossé-Brissac, le duc de Vendôme, Sigismond, roi de Pologne, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz, le prince Charles- Edouard, le duc de Longueville, le prince de Conti, le prince de Condé... oui, le prince de Coudé que nous avons déjà vu, celui-là même dont la captivité faisait dire à Cromwell, le futur protecteur anglais : « C'est un mauvais coup que cette arrestation... Il ne faut « frapper les princes qu'à la tête! »

Les ministres du consul Bonaparte se souvinrent, en 1804, de

* L'é?éque de Troyes avait dît, quelques années avant son arrestation, dans un mandement assez ridicule : « Puisse le souverain maître des rois veiller d^une manière parti ticulière sur la nouvelle dynastie, et rendre son trône immuable comme le soleil ! m — Cet immuable comme le soleil niérilait, a coup sûr, la peine de rcmprisoiincmeut.

Ténergiquc parole de Gromwell, et nous savons tous comment ils se hâtèrent de la mettre en action sur la personne du malheureux duc d^Eoghien.

Quelques historiens, qui cherchent le merveilleux dans les réalités de rhistoire, ont aperçu plus d^un triste présage dans les premières années de la vie du duc d'Enghien : s'il faut les en croire, une étincelle faillit brûler, pendant une nuit, le berceau du ^eune prince; dans son enfance, il demeurait à Saint-Maur, tout près de Vincennes, et il se prenait bien souvent à visiter le parc de cette vieille prison qui lui réservait un tombeau.

A dix-neuf ans, le duc d'Enghien quitta la France, avec les fils du comte d'Artois, avec les chefs de file de l'émigration royaliste. En 1790, il s'en allait visiter le village de Salzbach, où l'armée française pleura le maréchal de Turenne : le duc d'Enghien salua l'ombre de l'illustre maréchal qui n'avait pas toujours été fidèle à la France, en se préparant à combattre les Français dans les rangs de l'armée de Coudé.

En 179§1, le duc d'Enghien dut sortir, bon gré, malgré, des États de Wurtemberg et de Trêves, pour se réfugier dans les bailliages du cardinal de Rohan ; il quitta sa tranquille retraite pour se mêler encore aux soldats de l'émigration royaliste, et il se réfugia de nouveau, en 1802, dans la petite ville d'Ettenheim ; il n'y avait pas bien loin d'Ettenheim à Strasboui*g: pour un proscrit, pour un prince, pour un Bourbon, Strasbourg était bien près de Vincennes.

Le 2 mars 1804, le ministre de la police, à Paris, reçut un rapport daté d'Offcmbourg, et qui se terminait ainsi :

« Des officiers de l'armée de Gondé s'occupent à s'organiser: ils « s'entendent à cet égard avec le duc d'Enghien, et ils doivent se « réunir prochainement avec lui, soit à Offembourg, soit à Fri- « bourg, soit dans tout autre lieu qui serait indiqué dans les in- « structions que l'on attend de l'Angleterre. »

Ce fut un simple rapport de police qui perdit le duc d'Enghien, en le dénonçant au premier consul et en le calomniant peut-être. Fouché, et Talleyrand surtout, demandèrent à Bonaparte le droit de violer le territoire de Bade, pour y arrêter un conspirateur qui

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ne songeait sans doute à conspirer contre la Ffance que les armes à la main, sur un champ de bataille. Enfin, Tenlèvemenl du prince eut lieu le IS mars 1804 : cinq jours plus tard, le duc d'Enghien était à Yincennes.

Le drame de Yincennes est un des plus tristes mystères de Thistoire de nos révolutions ; tout est mystérieux dans cette tragédie, dont le prologue même commence par un secret.

Le duc d'Enghien s'était marié secrètement, dans sa refaite d'Allemagne, avec la princesse Charlotte de Rohan. Les précautions dont il croyait devoir entourer ses galants rendez-vous dans la demeure de la princesse, provoquèrent les premiers soupçons de la police française; on s'imagina qu'il passait chaque jour de longues heures dans la maison d'un émigré, d'un complice : il était tout simplement en bonne fortune chez sa femme; on se persuada qu'il faisait de la contre-révolution : il ne faisait que du sentiment, des phrases d'amour et des châteaux en Espagne.

Le mystère continue de plus belle : on accusait le duc d'£nghien de recevoir dans son intimité politique le général Dumouriez : il fallut constater, un peu trop tard, que le général Dumouriez n'était que le général Thumery; la prononciation allemande avait rendu ces deux noms presque identiques à l^oreille des agents de police.

De Strasbourg à Paris, le mystère voyage avec le ducd'£nghien; le ministre Real attachait une importance d'État au secret de l'ar* restation, du voyage et du jugement d'un prince de la maison de Bourbon. Le noble proscrit voyagea sous le nom de Plessis. — Le ministre écrivait à M. Harel, commandant du château de Yincennes, les instructions suivantes :

« Un individu, dont le nom ne doit pas être connu, sera con- « duit dans le château dont le commandement vous est conu fié. L'intention du gouvernement est que tout ce qui lui sera c< relatif soit tenu très-secret, et qu'il ne lui soit fait aucune H question ni sur ce qu'il est, ni sur les motifs de sa détention. If Yous-mème devez ignorer qui il est. Le premier consul compte a sur votre discrétion et sur votre exactitude. »

Le 20 mars, à cinq heures du soir, le duc d'Enghien traversait

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LA MOHT DU JUC O'EiNGhlEN.

Paris ; il disait , avec une noble assurance : « Que Ton me per- « mette de voir le premier consul^ et tout sera terminé^ tout sera « arrangé I »

Chose bien triste et bien étrange ! en arrivant à Vinccnnes, le prince ne songea qu'à demander un jour de liberté^ sur parole, pour chasser dans la forêt !

Le mystère ne cesse pas encore : près de condamner ou d'absoudre un accusé, la commission militaire, nommée par le gou- Terneur de Paris, était dans Tignorance la plus complète sur le nom et la qualité du justiciable qu'elle allait juger. Enfin, elle apprit par un aide de camp de Murât que les juges avaient affaire à la tète du duc d'Enghien.

Dans la nuit du 20 au 21 mars, à Tissue de la délibération du conseil de guerre, le commandant Harcl fit descendre son prisonnier jusque dans le fossé du Pavillon de la Reine; le duc d'Enghien entendit la lecture du jugement qui le condamnait à mort ; il confia au lieutenant Noirot, à l'adresse de la princesse deRohan, une boucle de cheveux et un anneau d'or ; la lumière blafarde d'une lanterne servit de point de mire aux soldats de Tadjudant Pelé, sur la poitrine du malheureux prince ; l'officier commanda le feu... et le sang du duc d'Enghien arrosa les fleurs de son aïeul le grand Condé \

En ce moment-là, une seule personne se prit à pleurer dans le château de Vincennes : c'était la femme du commandant Harel ; par une singularité qui ne manque pas d'un intérêt vraiment poétique, madame Harel était la sœur de lait du duc d'Enghien.

Le mystère continue toujours, en dépit de la mort du prince : le 21 mars, de grand matin, M. Real monte dans sa voiture pour se rendre en toute hâte de Paris à Vincennes; il rencontre Savary un peu au delà de la barrière, et il apprend le jugement, la condamnation, l'exécution d'un accusé qu'il avait l'ordre d'aller interroger au nom de Bonaparte!...

On a longtemps accusé Napoléon de la mort illégale^ de Vassas^

' L*cpou?an table accessoire de la lanterne attachée par Savary sur la poitrine du duc d^Enghien n^esl heureusement qu'une intention de Tesprit de parti , Texagération dramatique d*un préjugé populaire.

shml juridique d'un Condé ; voici la justification du premier consul, écrite dans les premières années de la restauration, par le général Hullin , celui-là même qui avait présidé la commission militaire de Vincennes :

« ...La lecture des pièces donna lieu à un incident: nousremar- « quâmes qu'à la fin de Tinterrogatoire prêté devant le capitaine c rapporteur, le prince, avant de signer, avait tracé de ses propres « mains quelques lignes où il exprimait le désir d'avoir une exce plication avec le premier consul. Un membre fit la proposition « de transmettre cette demande au gouvernement ; la commission « y déféra ; mais, au même instant, le général (Savary) qui était (I venu se poster derrière mon fauteuil, nous représenta que cette (( demande était INOPPORTUNE.

(( De toute manière, il ne pouvait pas être procédé de suite à c( Texécution du jugement; on ne pouvait pas y procéder sur la « première minute, car elle était incomplète^ quoique signée de « nous; elle contenait des blancs non remplis, et n'était pas signée « du greffier. Ainsi, le rapporteur et l'officier chargés de l'exécua tion n'auraient pu, sans prévarication, voir là un véritable juge* « ment. Et quant à la seconde rédaction , la seule vraie, comme c( elle ne portait pas l'ordre d^ exécuter de suite^ mais seulement de « lire de suite le jugement au condamné, l'exécution de suite ne 'a serait pas le fait de la commission, mais bien de ceux qui au- « raient pris sur leur responsabilité propre de brusquer cette face taie exécution.

a Hélas! nous avions bien d'autres pensées! Â peine le jugece ment fut-il signé, que je me mis à écrire une lettre dans laquelle, ce en me rendant en cela l'interprète du vœu unanime de la cornée mission, j'écrivais au premier consul, pour lui faire part du ce désir qu'avait témoigné le prince d'avoir une entrevue avec lui, ce et aussi pour le conjurer de remettre une peine que la rigueur ce de notre position ne nous avait pas permis d'éluder.

a C'est à cet instaiH qu'un homme qui s'était constamment ce tenu dans la salle du conseil, et que je nommerais si je ne réce fléchissais que, même en me défendant, il ne me convient pas ce d'accuser... ce Que faites-vous là? me dit-il, en s'approchant de

a moi, — J'écris au premier consul, lui rcpondis-je, pour lui ex- « primer le vœu du conseil et celui du condamné. — Votre affaire « est finie, me dit-il en prenant la plum^ ; maintenant, cela me « regarde. »

« J'avoue que je crus, avec plusieurs de mes collègues, qu*il a voulait dire : Cela me regarde^ d'avertir le premier consul.

« Je m'entretenais de ce qui venait de se passer, sous le vesli- « bule contigu à la salle des délibérations ; des conversations « particulières s'étaient engagées; j'attendais ma voiture, qui « n'ayant pu entrer dans la cour intérieure, non plus que celle « des autres membres, retarda mon départ et le leur; nous étions « nous-mêmes enfermés, sans que personne pût communiquer au a dehors, lorsqu'une explosion se fit entendre !..» bruit terrible a qui retentit au fond de nos âmes et les glaça de terreur.

a Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, cette exécution ne « fut point autorisée par nous ; notre jugement portait qu'il en se- « rait envoyé une expédition au ministre de la guerre, au grand a juge, ministre de la justice, et au général en chef, gouverneur de « Paris. L'ordre d'exécution ne pouvait être régulièrement donné a que par ce dernier. Les copies n'étaient point encore expédiées; « elles ne pouvaient pas être terminées avant qu'une partie de la « journée ne fût écoulée. Rentré dans Paris, j'aurais été trouver « le gouverneur, le premier consul, que sais-je?..;Et tout àcoup, « un bruit terrible vient nous révéler que le prince n'est plus!...» Ainsi, le dernier mystère de ce drame politique est un crime commis à l'insu de Bonaparte par quelque confident de tragédie, qui s'avise de réaliser à coups de fusil cette parole révolutionnaire: Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas !

Deux hommes d'une grande éloquence, d'un grand génie, précédèrent le duc d'Enghien, à la distance de quelques années, dans le donjon de Vincennos : Diderot et Mirabeau. L'on pourrait presque dire, avec la mystérieuse logique de l'histoire, que ces deux illustres adversaires de l'ancien régime ne furent pas tout à fait étrangers à l'infortune du dernier des Condé : l'un prépara la révolution française dans V Encyclopédie ; l'autre commença la révolution française au Jeu de paume de Versailles!

Nous n'ayons point à raconter, dans ce livre, la yie littéraire et philosophique de Diderot ; nous ne rappellerons ni la hardiesse, ni l'originalité, ni l'admirable passion qui distinguejoit les écrits de ce philosophe, de ce critique, de ce romancier, de ce polémiste ; il ne s'agit pour nous que de Diderot en prison : Diderot vint expier à Vincennes la publication de sa Lettre sur les aveugles ^ à F usage de ceux qui voient.

Après avoir été, pendant plus d'un mois, bien gardé, bien surveillé , bien maltraité dans le donjon , Diderot obtint pour prison le château et le parc de Vincennes ; on lui donna des livres, du papier et des plumes ; on lui permit de recevoir sa femme tons les jours, ses amis assez souvent, et sa maîtresse quelquefois : cette maîtresse, un peu légère, un peu équivoque, un peu bien infidèle, %e nommait madame de Puisieux; ce fut à l'intention de madame de Puisieux que Diderot composa plusieurs de ses ouvrages : comme il avait plus de génie que d'argent, le philosophe amoureux tâchait de satisfaire, à grands flots d'esprit et d'éloquence, aux caprices coûteux de sa maîtresse, qui jouait le rôle d*un trait d'union entre un écrivain et un libraire.

Le devoir, l'amitié, le sentiment de la famille, inspirèrent Diderot beaucoup mieux que les extravagances de l'amour, du plaisir, de la passion : pour suffire aux besoins modestes de son ménage, il composa sa belle part de collaboration dans VEnq/clopédie, Jac-^ ques leFatcdistey le Neveu de Rameau^ la Religieuse, les Pensées phi-losophiqueSf le Père de Famille ; pour complaire aux fantaisies ruineuses de sa maîtresse, il écrivit V Essai sur le mérite de la vertu^ ï Interprétation de la nature^ les Bijoux indiscrets, et bien d'autres pages que le vent a bien fait d'emporter; madame Diderot fut as* sûrement une meilleure et plus poétique Égérie que madame de Puisieux.

Diderot, prisonnier à Vincennes, aimait surtout à recevoir la visite de Grimm et de Rousseau; ce fut en se promenant dans le parc, avec ses deux amis, que Diderot donna à Jean-Jacques le conseil d'écrire un Mémoire sur une question de morale proposée par Tacadémie de Dijon : le discours du philosophe gagna le prix académique ; on a prétendu aussi que la pensée première du Cor-

trai social était née à Vincennes, d'une discussion entre Diderot, Grimm et Rousseau.

La superstition est presque toujours la religion des incrédules : ne faut-il pas, bon gré mal gré, que les hommes les plus forts croient à quelque chose? Une fois à Yincennes, Diderot devint as^ sez plaisamment superstitieux; il écrivait,. après avoir quitté le donjon : «J'avais un petit Platon dans ma poche, et j'y cherchai « à l'ouYerture quelle serait encore la durée de ma captivité , c m'en rapportant au premier passage qui me tomberait sous les a yeux. J'ouvre, et je lis en haut d'une page : Celte affaire est de « nature à finir promptement. Je souris, et un quart d'heure après « j'entends les clefs ouvrir les portes de mon cachot : c'était « le lieutenant de police Berryer, qui venait m'annoncer ma dé-* « livrance pour le lendemain \ »

Dans Tordre des idées, sinon dans l'ordre des dates , Diderot, qui vient de passer trois mois dans le château de Yincennes, n'est peut-être pas bien loin de Mirabeau, qui va passer deux ans dans le donjon *.

Mirabeau ayait déjà fait un rude apprentissage de la réclusion : à dix-sept ans, il fut arrêté et conduit à Tile de Ré, sur la demande expresse de son père, et sous le prétexte, assez frivole en ce temps'là, de quelques duels, de quelques folies, de quelques aven* tures.

Plus tard, Mirabeau expia dans la petite ville de Manosque, — une véritable prison, — le tort charmant d'avoir satisfait, avec l'aide des emprunts, à tous les menus plaisirs de son jeune mé-* nage.

Un jour, à la (in de l'année 1774, Mirabeau apprend que sa sœur a été insultée par le baron de Villeneuve : il oublie qu'il n'a point le droit de sortir de Manosque ; il arrive à Grasse ; il provoque l'insolent gentilhomme, qui ne veut pas se battre : il

^ Celte délivrance signifiait pour Diderot le droit de séjourner librement, sur parole, dans le château de Yincennes.

* Le père de Mirabeau, Vami des hommes, avait lui-mcme séjourné dans le donjon pour avoir public un traité ou une théorie des impôts, — Le surnom de Vami des hommes était le titre d'une de i^es brochures

rinsulteàsoii tour, il le souftlélte... Et une nouvelle lettre de cachet, sollicitée par Vami des hommes^ envoie Mirabeau dans la prison du château d'If, où il écrit son Essai sur le despotisme. L'amitié du commandant de ce château valut à Mirabeau le triste avantage d'être transféré dans la citadelle de Joux.

II Y avait à cette époque, dans la ville de Pontarlier, une jeune et très-jolie femme^ madame la marquise de Monnier, qui figure surtout, dans l'histoire de Mirabeau, sous le nom de Sophie. Madame de Monnier était mariée à un honnête homme de soixante ans, amoureux, exigeant et jaloux; Mirabeau devint l'amant de la belle marquise, et le scandale ne se fit pas attendre.

Menacé par son père, qui avait toujours une letlre de cachet au service de sa colère; menacé par M. de Monnier, qui voulait confier à des juges criminels le soin de son honneur et de sa vengeance, Mirabeau résolut de mettre à profit un avis confidentiel de M. de Malesherbes : il prit la fuite; il se réfugia d'abord en Suisse; il quitta bientôt cette retraite, où il vivait seul, pour passer en Hollande où il allait vivre avec Sophie. — Mirabeau apprit à Amsterdam que, sur la plainte de M. de Monnier, il avait été condamné, par contumace, à la peine de mortV

Qui le croirait? les juges s'étaient contentés de faire exécuter leur sentence en effigie; M. de Monnier, bien sûr d'être malheureux et ridicule, de par le roi et la loi, n'en demandait pas davantage contre le coupable; ce futle père de Mirabeau, cet impitoyable ami des hommes, qui réclama l'extradition de l'amant de Sophie. — Les agents de la police française arrêtèrent Mirabeau et la marquise de Monnier, à Amsterdam, le 17 mai 1777. Les deux fugitifs furent relégués, quelques jours plus tard, l'un dans le donjon de Vincennes, l'autre dans le couvent de Sainte-Claire.

Mirabeau à Vincennes, c'est le génie de la liberté populaire qui s'essaie à lutter contre la raison du plus fort, contre le caprice d'un gouverneur, contre l'arbitraire d'un geôlier, contre le bon plaisir d'un ministre. On lui a tout enlevé, ses livres, ses habits, son linge, son argent... mais on lui a laissé une plume, et il laisse

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DeMiné par Eustacbk-Lobiat.

Grave par Roie.

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