ARRESTATION DE MIRABEAU
tomber sur la tête du despotisme, du haut du donjon, son fameux livre des Lettres de cachet.
Voilà déjà un audacieux tribun qui ose dire au peuple et à la royauté) à travers les barreaux d'une prison dT^tat, dans une sorte d'ivresse prophétique :
d Hommes! ne serez-vous donc jamais las d^appeler la tyrannie « par vos maximes inconsidérées, par votre fol enthousiasme, par fi vos lâches flatteries, par votre stupide crédulité? Vous vousven- « dez vous-mêmes ; vos maîtres sourient de vos erreurs : ils les foc( mentent et ils en profitent; ils s'habituent à l'usurpation; ils «rétendent sur tout; iU mettent le fait à la place du droit; ils « prennent les moyens pour la fin; ils en viennent à se persuader tt eux-mêmes qu'ils peuvent impunément vous opprimer. Cette ila lusion les perdra satis doute; mais vous souffrez j en attendant la ca- « tastrophe^ et vous souffrirez encore lors de ce terrible dénoûment /...»
Quand il ne s'évertue pas à lutter contre Tinflexible gouverneur de Vincennes, dans des lettres ab irato qui sont des chefs-d'œuvre de persiflage, de raison et de finesse, Mirabeau se jette tout entier dans l'étude des plus hautes questions de morale, de religion et de politique; après avoir arraché à la mauvaise grâce de M* de Rougemont un livre, un chiffon, un couteau, un miroir, une chaussure, un bain, une misère qu'on lui refuse an nom du roi, Mirabeau oublie sa captivité, son père, ses ennemis, et il se met à écrire sur les Prisons d^Etat et sur V Intolérance religieuse.
Lorsque Mirabeau, dans le donjon de Vincennes, ne donne pas à la liberté ses regards les plus ardents, toute son attention, son esprit et son cœur, il se souvient de madame de Monnier, et il improvise les Lettres à Sophie^ ce romau d'un amour vrai, d'une passion réelle, dont on pourrait dire, avec bien plus de raison que de la Nouvelle Iléloîse : « La jeune fille qui lira ce livre est perdue. »
N'est-ce pas un spectacle tout rempli d'un singulier intérêt, que de voir ce prisonnier indisciplinable, ce philosophe, cet économiste, cet apprenti tribun, ce gentilhomme révolutionnaire, s'agenouiller en pleurant sur les dalles de son cachot, pour exprimer à une femme absente tout ce que la passion peut inspirer de ten-r
dresse, de douceur, d'humilité, de grâce, d*esprit, de coquetterie,
de désespoir, d'enfantillage, d'extravagance et de folie*?
L'écho mystérieux de cette correspondance amoureuse ne dutil pas faire tressaillir, dans les bosquets de Vincennes, l'ombre plaintive de mademoiselle de La Vallière?... Ce n'est point à Versailles, en effet, mais dans le petit parc de Vincennes, que Louis XIV a eu le bonheur d'entendre le premier soupir de sa plus charmante maîtresse; oui, la fleur lapins douce et la plus poétique de la galanterie du grand roi est née sons les ombrages de Vincennes : c'est le soleil étincelant de Versailles qui l'a tuée!
La pluie, les éclairs, le tonnerre, prirent la peine de jouer un
O frtf^
rôle dans le poëme sentimental de cette passion naissante : triste présage pour mademoiselle de La Vallière ! triste souvenir, un peu plus tard, pour Louise de la Miséricorde !
Un jour, Louis XIV, qui commençait à ressembler à un paon qui fait la roue au soleil, se promenait dans le parc de Vincennes,
* Il y a quelque chose d'asses curieux dans Thistoire de« Lettres à Sophie : ce fut un lieutenant de police, le célèbre Lenoir, qui %e char^^a de les faire parvenir eo ^crel à madame la marquise de Monnier. — Mirabeau recouvra la liberté au mois de décembre 1780, grâce à la puissante interfenlron de la princesse de Lamballe.
au milieu (Fun cortège de grands seigneurs et de belles dames. Tout à coup, un orage éclale... Mais il s'agit bien de la pluie, et des éclairs, «t du tonnerre !... Le roi ne daigne prendre garde qu'à mademoiselle de La Vallière, qui se hâte lentement, la pauvre fille, en boitant le plus coquettement qu'il lui est possible, en maudis-^ sant ses petits pieds qui ne peuvent faire que de petits pas... — La Qatterie chassa l'étiquette ; la complaisance des courtisans eut pitié de l'amour timide de Louis XIV : tout le monde se prit à fuir h travers les sentiers du parc de Yincennes; les grands seigneurs et les belles dames disparurent^ comme par enchantement : le roi et mademoiselle de La Vallière n'avaient point peur de l'orage, et ils attendirent le beau temps derrière un massif de fleurs et de verdure. — Mademoiselle de La Vallière était déjà sur le chemin des Carmélites. .
Au moment où Louis XIV et la fille d^honneur de Madame rentraient au château, la pluie recommença de plus belle; une précieuse de la cour se mit à dire à M. le comte de Guiche, en lui montrant mademoiselle de La Vallière, qui pleurait encore : « II pleut à chaudes larmes!.,. » Mot prétentieux, mais ravissant^ et qui devait faire envie à M. deBenserade.
En 1664, Louis XIV quitta le château de Vincennes pour aller inaugurer sa nouvelle résidence de Versailles ; ce n'est plus un roi, c'est un sultan qui va régner en France, Versailles, c'est le sérail de Sa Hautesse, aux portes de Paris; la chambre des filles ^'V,.;
de Madame sera le harem du grand roi : il aura pour sultanes favorites mesdames de La Vallière, de Fontanges et de Montespan ; il aura des enfants illégitimes, légitimés par la grâce de son souverain caprice; il aura, pour eunuques, de nobles amis qui ont passé par la main de Richelieu et qui ne possèdent plus qu'une stérile noblesse; les muets de cette nouvelle cour orientale seront des gentilshommes assez faibles, assez dévoués, ou assez égoïstes pour se taire : par malheur, la véritable Roxelane du harem de Versailles sera une femme triste, prude et sévère que l'on appelle madame de Maintenon ; mais, qu'importe? la veuve du poète Scarron n'appartient qu'à la vieillesse du sultan.
l/orient de Louis XIV nuisit, à coup sur, aux inléréis publics
lOi LES PRISONS DE PARIS,
de la royauté française : le jour où le souverain se renferme^ se relègue, se cache dans le palais de Versailles» la nation ne peut plus crier : Ah! si le roi le savait! le roi ne peut rien entendre, ni rien savoir, au fond de son ile enchantée: désormais, il ne doit vivre que pour les menus plaisirs de sa puissance et de son orgueil, loin de Paris qui l'ennuie, qui le fatigue ou qui reiïraie; si bien que Paris osera s'en aller, tôt ou tard, chercher la majesté royale à Versailles, pour la ramener de TOrient en France, au bruit du tambour révolutionnaire.
En 1664, mademoiselle de I^ Vallière emporta, dans un pan de sa belle robe de favorite, tous les plaisirs, tous les amours, tous les caprices galants du château de Vincennes : elle inaugura, par une douce faiblesse, le siècle de la galanterie spirituelle, un siècle qui eut le bonheur de découvrir le paya de Tendre; le roi ne songea qu'à aimer et qu'à plaire toujours; les courtisans suivirent l'exemple du maître : ceux-là mêmes qui ne faisaient plus Tamour Tachetaient tout fait, plutôt que d'avoir des yeux, un cœur et un boudoir pour n'en rien faire. — Le palais de Versailles enleva à Vincennes sa résidence royale; il ne daigna lui laisser qu'une prison d'État.
Un ministre de Louis XIV, qui avait osé prendre pour devise qfjià non ascendant? et que les chroniqueurs ont soupçonné d'avoir voulu s'élever jusqu'à la galante couronne de mademoiselle de La Vallière, tomba tout meurtri, du soir au lendemain, dans le donjon de Vincennes : il s'agit du surintendant Fouquet.
Fouquet était pourtant, d'une certaine façon, le meilleur cour* tisan de France : le roi aimait tout ce qui avait de l'éclat; le ministre se prit à aimer tout ce qui brillait. Le roi était prodigue jusqu'à l'extravagance; le ministre devint généreux et magnifique jusqu'à la folie. Le roi puisait à pleines mains dans la richesse publique; le ministre plongeait volontiers ses deux mains dans les coffres de l'État. Le roi offrait à ses serviteurs des fêtes splendides; le ministre offrait à ses amis des divertissements superbes. Le roi jetait le mouchoir aux 'filles d'honneur de Madame; le ministre ne craignit point de s'attaquer à l'honneur de ces jolies filles.
Fouquet faillit expier sur Téchafaud cette orgueilleuse manie de vouloir toujours marcher sur les traces brillantes de son maître ; Louis XIV se contenta de lui prendre ses biens et sa liberté : Fouquet fut emprisonné tour à tour à Vincennes, à Angers, à Amboise, à Moret, à la Bastille et à Pignerol; il s'était dit bien des fois : quô tum ascendam? et ce malheureux, qui voulait monter jusqu'au soleil de Louis XIV, s'en alla mourir bien bas, bien bas, dans le fond d'un misérable cachot.
La devise de Fouquet aurait pu figurer dans les armes parlantes du célèbre duc de Lauzun : voilà un cadet de Gascogne qui a tout à fait ce qu'il faut pour monter et descendre, pour briller au firmament de la royauté et pour s'abimer ensuite parmi les hommes, lauzun avait de l'esprit, de la figure, et surtout de l'audace : il fut assez spirituel pour amuser Louis XIV, qui le nomma son capitaine des gardes; il fut assez beau pour plaire à mademoiselle de Montpcnsier, à qui des princes et des rois avaient essayé de plaire ; il fut assez audacieux pour s'attaquer h la fois au cœur et à la main d'une cousine du grand roi.
Vn jour, notre capitaine des gardes se présente devant Louis XIV qui ne lui a pas fait Thonneur de le mander; c'est à peine si le cadet de Gascogne daigne s'incliner devant la majesté royale... Il ose regarder en face le soleil qui l'a fait éclore de la poussière, ci il n'en est point ébloui...
— Sire, s'écrie le gentillâtre parvenu, vous m'avez promis la grande maîtrise de l'artillerie?...
— C'est vrai ; mais votre orgueil me force de retirer ma promesse.
— Sire, répond M. de Lauzun, j'avais promis de vous servir... mais votre injustice m'oblige à retirer mon serment; vous n'êles plus mon maître... Je ne suis plus votre serviteur... et je brise mon épée!
Il la brisa, comme il le disait. Louis XIV leva sa canne sur cet insolent valet... mais il la rejeta presque aussilôl, en murmurant :
— Je ne veux pas que l'on puisse me reprocher d'avoir frappé, d'avoir déshonoré un gentilhomme!
Celle incroyable gasconnade valut à M. de Lauzun quelques jours
d'emprisonnement : il recula jusqu^à la Bastille^ pour mieux sauter à la cour de Versailles avec le titre de premier gentilhomme de la chambre; Louis XIV aurait dû lui dire en le revoyant : Au^ daces fortune juvat !
M« de Lauzun avait encore quelque chose à faire contre Thoniieur de la royauté : il imagina tout simplement d'épouser mademoiselle de Monfpensier, une petite-fille de Henri IV, rien que cela!... Et mademoiselle de Montpensier consentit à devenir la femme, la maîtresse, la servante de ce misérable cadet de Gascogne ! Elle commençât par Tadorer publiquement, scandaleusement, honteusement, avec toute l'extravagance, toute la folie, tout le triste dévouement de la passion la plus romanesque : elle s'agenouilla aux pieds de son amant ; elle l'appela son maître ; elle le supplia de lui commander en tout; elle réclama le droit de le servir... Et s'il faut en croire la chronique du dix-septième siècle, le maitre ne fut point assez doux pour ménager la bonne et charmante volonté de l'esclave.
Une petite-fille de Henri IV qui en est venue jusqu'à pouvoir dire, avec un personnage de comédie : El si je veux quil $nebaUe^ moi!.,.
La GRANDE MADEMOISELLE laissa tomber aux pieds de son amant quatre duchés et une vingtaine de millions.
Lauzun se hasarda, par anticipation, jusqu'à prendre pour signature le nom de Montpensier»
La cour et la ville saluaient déjà le bienheureux cousin du roi de France, le nouveau petit-fils de Henri IV par alliance... ou plutôt par alliage.
Madame de Sévigné, l'admirable caillette, écrivit à propos de ce singulier mariage une de ses lettres les plus spirituelles, •
Le prince de Condé se prépara tranquillement à brûler la cervelle à M. de Lauzun.
En pareil cas, madame de Maintenon aurait peut-être conseillé à Louis XIV de protéger la mésalliance de mademoiselle de Montpensier; madame de Monlespau, qui ne songeait pas à devenir une reine de France par la grâce d'un mariage secret, supplia son n»yal amant de prendre garde à l'honneur de sa maison, qui allait
être le prix d'une bonne fortune; la favorite fut impitoyable pour Tétrange faiblesse de mademoiselle de Montpensier : le roi con-* damna sa cousine à s'en aller pleurer sous les ombrages du château d'Eu; le prince de Condé tira sa poudre aux moineaux; la cour se moqua de M. de Lauzun ; la ville se moqua de la grande mademoiselle^ et l'audacieux gentilhomme expia^ dans le donjon de YincenneSy une nouvelle insolence adressée à Louis XIV.
La chambre de M. de Lauzun, à Vincennes, avait reçu, entre autres prisonniers célèbres, le cardinal de Retz et le maréchal d'Ornano. Le souvenir de la captivité du fameux coadjuteur n'avait rien de bien effrayant pour le courtisan de Louis XIY : le cardinal de Retz joue, à Vincennes, le rôle d^un petit prince ; il a des valets, de l'argent, une bonne table et un bon lit; de grandes dames viennent le distraire; des amis viennent le flatter; des comédiens viennent le divertir. 11 s'occupe librement de tout, de politique» d'histoire, de littérature, de galanterie, de théâtre, et même de religion. Parfois, il se souvient de sa qualité de prêtre, et il obtient la faveur de dire la messe dans la chapelle du château, en ayant le soin de cacher le bout de sa chaîne sous les étoffes les plus précieuses, sous les ornements les plus magnifiques; mais, tel est le poids de la chaîne la plus légère, que le cardinal se fatigua bientôt d'être heureux... dans une prison. 11 résolut de s'évader; il imagina pour sa délivrance une foule de petits moyens que n'aurait point désavoués le prisonnier le plus patient, le plus habile, le plus audacieux; le coadjuteur avait compté sans les' jeux de la pluie et du beau temps : l'orage conspira contre lui; un coup de vent ferma, pendant la nuit qui devait protéger l'évasion, un grosse porte qui restait presque toujours ouverte; le cardinal en fut encore pour ses frais d'imagination et d*audace. Transféré au château de Nantes, notre prisonnier se rappela le plan qu'il avait imaginé pour s'évader de Vincennes, et cette fois, il réussit à sortir secrètement de sa prison, parla grâce de son courage et de son esprit.
Quant au maréchal d'Ornano, sa captivité ne ressemble guère à celle du cardinal de Retz : il n'a point affaire à Mazarin; il est le prisonnier de Richelieu.
Lauzun dut tressaillir, eli songeant à ce favori de Louis Xlil, ctouffé dans la pourpre du cardinal-ministre; sans doute, il connaissait à merveille les détails qui se rattachaient à la mort du maréchal : d'Ornano avait d'abord été Tobjet des prévenances les plus généreuses de son geôlier ; des officiers du roi le servaient à table; le gouverneur s'inclinait devant lui; ses désirs signifiaient des ordres; la richesse, le luxe, la magnificence, cachaient à ses yeux les fers et les barreaux de la prison... Un jour, les gens du gouverneur remplacèrent les officiers du roi ; on cessa de s'incliner devant lui; on ne daigna plus satisfaire à ses caprices, ni obéir à ses ordres; le prisonnier s'effraya d'un pareil changement, et il eut raison : il entrevoyait dans Tombre de son cachot la main de son puissant ennemi, la main de Richelieu, qui lui versait du poison, et il résolut de se laisser mourir de soif et de faim...
— Mangez et buvez sans crainte, lui dit le gouverneur; est-ce que le cardinal-ministre a besoin d'employer le poison î Est-ce que je ne suis point là, au service de Son Éminenceî Est-ce que je n'ai pas un poignard pour vous tuer, si mon maiire me l'ordonne? Si vous devez mourir à Vinccnnes, vous n'y mourrez point empoisonné...
— Y mourrai-je? demanda le maréchal.
— Vous êtes bien curieux! aurait pu lui répondre le geôlier. Le maréchal consentit a ne pas mourir' de faim. 11 mangea...
et il mourut d'une fièvre pourprée; la Rewe pourprée!... une vér ritable fièvre de cardinal.
Lauzun oublia le maréchal d'Ornano et il se souvint du maréchal de Bassompierre, de spirituelle et galante mémoire. Bassompierre avait passé douze ans en prison, à la Bastille ou à Vinccnnes; mais, enfin, il avait recouvré sa liberté après h mort du cardinal Richelieu : il avait échappé à l'épidémie politique de la fièvre pourprée.
Bassompierre sortit de Vinccnnes le jour même des funérailles du grand ministre de Louis XIII ; il disait, à ce sujet : « Je suis entré dans ce château pour le service de M. le cardinal; j'en sors pour son service. »
Le séjour de la prison lui avait donné un embonpoint assez rc-
marquable; la reine lui demanda :
— Quand accoucherez-vous?
— Quand j'aurai trouvé une sage-femme, répondit le maréchal. Louis Xiil, à son tour, lui demande compte de son âge :
— Je n*ai que cinquante ans, sire...
— Vraiment?...
— Oui, sire, déduction faite des douze années que Ton ne m^a point permis d'employer h votre service.
La nièce de Richelieu, madame d'Aiguillon, offrit à Bassompierre cinq cent mille livres pour le réconcilier avec la mémoire du cardinal-ministre :
— Madame, lui répondit le maréchal, votre oncle m'a fait trop de mal pour que je reçoive de vous tant de bien.
— On assure, lui disait mademoiselle de Balzac, que vous feuilletiez beaucoup de livres, à Vincennes?...
— C'est vrai; j'ai longtemps cherché, dans un tas de volumes, un passage que je n'ai jamais trouvé... une porte pour sortir de ma prison.
Mademoiselle de Balzac, que nous venons de nommer, avait élé la maîtresse de Bassompierre; elle lui disait, un jour, qu'elle le tenait pour un sot...
— Il nVpas tenu à vous, répliqua le maréchal, que Je ne le fusse...
— Comment cela?
— J'ai failli vous épouser.
Les bons mots, les réparties, les épigrammes, ne coûtaient pas grand'chose au maréchal de Bassompierre; il fut aussi prodigue de son esprit que de son argent, et c'est beaucoup dire ^
M. de Lauzun aurait pu trouver à Vincennes, sans trop le chercher, le fantôme d'un favori de cour, d'un amant de la reine Marguerite, d'un gentilhomme qui avait osé s'attaquer à la puis** sance et à Thonneur d'une maison royale : il se nommait La Môle.
Charles IX fit expier à La* Môle et à Coconas une trahison qui
^ Bassompierre écrivit, à Vincennes el à la Baslille, des mémoires remplis crinlérêt, (le nifllice el de Tmesso; ce livre, un peu linsonlé, fui imprimé n Cologne.
aurait pu faire tomber la léte de deux princes : le duc d'Alcnçou et le roi de Navarre en furent quittes pour la peur; la conspiration des mal contents fut dénouée, à Yincennes, par la hache du bourreau. Près de mourir, Coconas disait à ceux qui l'entouraient : « Vous voyez que les petits sont pris, et les grands demeurent, eux qui ont fait la faute. » La Môle ne s'inquicta, en se préparant à la mort, ni de la politique, ni de ses complices, ni des grands^ ni des petits; il ne songea qu'à la reine Marguerite.
Laissons là, pour un instant, les hôtes célèbres qui ont souffert dans le donjon de Yincennes : il ne faut pas que le spectacle des prisonniers nous empêche de regarder la prison.
En 1784, les prisonniers de Yincennes furent transférés à la
Bastille : les tours, les grilles, les fers, les cachots du donjon cédèrent à la geôle féodale de Paris des malheureux qui ne devaient revoir le soleil de la liberté que le 14 juillet 1789! — Oui, en 1784, sous le règne de Louis XVI, la monarchie elle-même brise les chaînes de la grande prison d'Elal, N'est-il pas bien étrange que soixante ans plus tard, après la ruine de la Bastille, après
des révolutions qui ont abattu les hommes et les choses de Tancien régime^ le donjon de Vincennes soit encore debout, toujours armé, toujours superbe, toujours menaçant!... le voilà.
Une des premières constructions élevées dans le bois de Vincennes par les rois de France fut une ménagerie : les bêtes féroces précédèrent les gouverneurs, les geôliers et les bourreaux. La ménagerie suivit la cour de Louis XIV à Versailles.
Les cerfs, les daims et les chevreuils qui commencèrent à peupler le bois de Vincennes sous le règne de Philippe-Auguste, étaient un magnifique présent de Henri il d'Angleterre ; le roi chasseur du douzième siècle ne se doutait guère que les Anglais viendraient un jour, sous le règne de Charles Vi, chasser dans son parc royal, par droit de conquête, et surtout par droit de trahison.
Le donjon de Vincennes s'éleva sur les ruines du misérable château de Philippe-Auguste par Tordre de Philippe de Valois ; les travaux furent continués par le roi Jean le Bon ; ils furent terminés par Charles V, le roi sage. La part de chacun de ces trois princes, dans la fondation du château, se trouve fidèlement exprimée dans cette inscription gravée sur une table de marbre de la tour du donjon :
« Premièrement , Philippe roys ,
« Fils de Charles , comle de Valois ,
a Qui de grand prouesse habonda ,
c( Jusque sur terre la fonda ,
« Pour s^eu soulacier*et ébastre ,
a L'an mil trois cent trente trois quatre.
« Après vingt et quatre ans passe
tt El qu'il était jà trépassé,
u Le roi Jean , son fils , cet ouvrage
u Fit lever jusqu^au tiers étage ;
m Dedans trois ans par mort cessa.
(( Mais Charles roy son fils laissa
« Qui parfist en brèves saisons
a Tours, ponts, brafes, fos8«z, maisons. })
Le manoir royal deCharles V était composé de dix tours : la tour du donjon y plue élevée, plus massive, plus vaste que les autres, servait d'habitation particulière au roi et à la famille royale ; Vincennes,
à cette époque, n'était encore que le théâtre des esbaiiements prin-cters. La prison d'État ne commence véritablement qu*avec le règne de Louis XI, et yrainient! il serait impossible, pour une prison, de commencer sous un meilleur maître.
« Le parc de Yincennes, d'une étendue de 1467 arpents, est planté de futaie de chênes, de charmes et d'ormes. Les arbres du bois primitif furent abattus dans Tannée 1419. — En 17&4, comme l'indiquent les inscriptions de l'obélisque placé au centre des neuf routes du bois, les arbres anciens furent arrachés, et la nouvelle plantation eut lieu.
c( Deux ponts-levis, un très-petit pour les gens à pied, un plus grand pour les voitures, s' abaissant l'un et Tautre sur des fossés de quarante pieds de profondeur, laissaient pénétrer dans le don* jon ; deux portes s'ouvraient par le concours nécessaire du porteclefs et du sergent de garde; mais nous ne sommes pas encore dans les tours : pour y arriver, il fallait franchir trois nouvelles portes; puis trois portes encore conduisaient auprès des détenus, et la seule que ces malheureux pouvaient touclier était en fer. Les murs ont seize pieds d'épaisseur, et les voûtes trente pieds d'élévation ; les lucarnes étaient gardées par de triples barreaux et par de forts grillages. Autour du donjon se multipliaient les précautions vivantes, garde-clefs, officiers et sentinelles, rondes de demi-heure en demi-heure... Et le curieux, l'étranger, ne pouvaient s'arrêler en dehors même du château... la sentinelle leur criait de sa rude voix : « Passez votre chemin ! xf
« Le donjon est carré, divisé en cinq étages, composé d'une grande salle dont la voûte est soutenue, au centre, par un pilier; les cachots sont autour; le comble du donjon forme terrasse; au rez-de-chaussée est la salle de la question : des anneaux de fer, des sièges de douleur, un lit de charpente où le patient reprenait haleine pour souffrir plus longtemps, s'y voyaient encore en 1790. D'ordinaire les prisonniers d'État y étaient amenés la nuit; au bruit solennel du pont-levis, à la voix rauque des verrous , au ronflement des portes tournant sur leurs gonds solides, aux pas répétés par les échos des voûtes, à la vue des escaliers longs et tortueux, à la clarté pâle et vacillante de la lanterne qui allait devant,
h ta contemplalion du cachot meublé, de deux chaises et d'un grabat, à la yisite honteuse du guichetier, enfin à ses dernières paroles : C'est ici la maison du silence! combien de malheureux, coupables ou innocents, ont dû dire, à peine tombés dans l'isolemcnl : Qm n'eêt-ce ici f asile de la mort !
« Neuf tours, seryant aussi de prison, environnaient le château ; une seule subsiste : la tour du diable; les autres sont rasées jusqu'à la hauteur du mur d'enceinte. Cette enceinte forme un parallélo* gramme régulier d'une grande étendue. L'aspect du château, sous Charles V, était trcs-pittoresque ; des gravures nous sont restées qui le représentent dans son intégrité. Catherine de Médicis y apporta de grands changements : elle fît dresser, en 1560, le plan du nouveau château. Marie de Médicis fit consiruire, en 1610, les-bâti* menis du côté de Paris. Louis XIY éleva les deux grands corps de bâtiments du côté du parc. Napoléon y exécuta quelques changements \ »
Un prisonnier, qui a recueilli les impressions de sa captivité à Vincennes, nous a laissé le tableau suivant :
a C'était ordinairement la nuit qu'on introduisait un prisonnier dans la forteresse. La faible lueur d'une lampe sépulcrale éclairait ses pas. Deux conducteurs guidaient sa marche. Des verrous sans nombre frappaient son oreille et ses regards. Des portes de fer roulaient sur leurs gonds énormes, et les voûtes retentissaient de ce bruit effrayant. Un escalier tortueux, étroit, escarpe, allongeait le chemin et multipliait les détours. On parcourait de vastes salles; la lumière tremblante qui perçait dans cet océan de ténèbres laissait apercevoir partout des cadenas, des barres de fer et des grilles, cl augmentait l'horreur d'un tel spectacle. Le malheureux arrivait enfin dans son repaire : il y trouvait un grabat, deux chaises (le paille, un pot presque toujours ébréché, et une table sale et dégoûtante. Le commandant ordonnait alors aux porte-clefs de fouiller le nouveau venu, et leur en donnait l'exemple en commençant iut-méme, afin qu'ils le fissent avec plus de zèle et d'exactitude. 1-e malheureux patient était dépouillé de tous ses effets : argent,
(l)É(. Arago.
montre, bijoux, dentelles, portefeuilles, couteau, ciseaux, tout lui était enlevé. Ensuite il recevait une injonction laconique et hautaine de ne pas se permettre le bruit le plus léger.
« Âpres qu'on avait été dépouillé avec le plus grand soin, vous attendiez que le gouverneur décidât de votre sort, c'est-à-dire de la vie qu'on vous réservait. Si le papier et les livres vous étaient interdits par ordre supérieur, rien ne venait vous détourner de vos réflexions, ni détruire l'affreux ennui qui vous consumait. Si la permission de lire et d'écrire était accordée, il fallait passer par de nouvelles épreuves; il n'y avait pas de bibliothèque attachée spécialement au donjon ; le commandant, homme peu lettré d'habitude, n'avait que peu de livres et les prétait aux prisonniers favorisés, en sorte que tous les autorisés n'en avaient pas, ou les attendaient longtemps, et encore fallait-il que le porte-clefs les demandât vingt fois. Quant au papier, on le donnait par cahiers soigneusement numérotés, afin que le prisonnier rendit compte de tous les feuillets ; aucune lettre ne sortait du donjon sans aToir été lue par le commandante.
« Le porte-clefs venait trois fois par jour, plutôt pour espionner ou par nécessité, que par prévenance ; il semblait toujours un messager d'infortune. Sa physionomie sèche ou insolente, son silence imperturbable^ son cœur bla«é sur les souffrances, voilà le portrait de la plupart. En vain le prisonnier interrogeait-il : une simple négation était Tunique réponse qu'il recevait; Je ntn sais rien^ composait l'éternelle formule des porte-clefs.
n Le« plus favorisés des prisonniers se promenaient une heure par jour dans un jardin qui avait trente pieds de long, en tête à tête avec leurs porte-clefs, qui ne devaient ni les quitter, ni cesser de les observer, ni leur adresser une parole. Dès que l'heure sonnait, on regagnait le donjon.
« Ceux qu'un destin propice rendait à la société, à leurs amis, à leur famille, recevaient en sortant de leur prison un traitement pareil à celui qu'ils avaient éprouvé en entrant : ils étaient fouillés d'une manière outrageante, et le commandiiat exigeait du captif sur lequel il exerçait cette dernière indignité qu'il fit serment de ne jamais révéler ce qui se passait dans cette prison d'Etat, sous
peine d'encourir la colère du roi ; on comprend que cette dernière insinuation rendait les gens plus circonspects que la religion d'un serment arraché par une si cruelle tyrannie. »
Nous n'avons pas besoin sans doute d'apprendre à nos lecteurs que les horribles tortures dont parle cette note n'étaient pas infligées également à tous les prisonniers de Yincennes : les ignobles traitements du gouverneur ne s'adressaient qu'aux délenus sans importance.
Le tarif, pour l'entretien et la nourriture des prisonniers, était le même à Yincennes et à la Bastille; le gouverneur du donjon recevait :
Cinquante livres, par jour, pour un prince du sang.
Trente-six livres pour un maréchal de France.
Vingt-quatre livres pour un général.
Quinze livres pour un conseiller au parlement.
Dix livres pour un juge, un prêtre, un financier, un capitaine, un haut employé.
Cinq livres pour un gros bourgeois, pour un avocat.
Trois livres pour un petit bourgeois.
Deux livres pour un garde, pour un valet.
A de pareilles conditions d'argent, rien ne devait empêcher les hôtes de Yincennes d'être nourris, chauffés, éclairés, entretenus à merveille; mais le roi avait compté sans Todieuse rapacité des gouverneurs, qui trouvaient dans le tarif de la prison un moyen de battre monnaie sur le dos des prisonniers. Un commandant de Yincennes un peu habile, c'est-à-dire un peu ignoble, pouvait gagner ou voler trois cents livres par jour: plus de cent mille livres par an.
Le donjon de Yincennes a perdu, en 1832, sa lieutenance et son gouvernement; et à \n\ dire, il n'a plus besoin ni d'un lieutenant ni d'un gouverneur : Yincennes est désormais, non pas un château, non pas une prison d'État, mais une caserne, un arsenal, un musée d'artillerie, une fortification ; on lui a donné un simple lieutenant-colonel : c'est tout ce qu'il lui faut.
Yincennes a vu mourir plusieurs rois de France; la mort de Charles IX, dans le donjon, fut affreuse : il pleurait, il criait, il sanglotait, il se frappait le front, il s'agenouillait aux pieds de la reine
mère, il demandait pardon au roi de Nayarre ; il s^écriail les mains jointes :. « 0 m^ nourrice, ma mie^ que de sang et que de meur- « très!... ah! que j'ai suivi un mauvais conseil ..» 0 mon Dieu ! par- « donne-le-moi et fais^moi miséricorde, s'il te plaît !... 0 nour— c( rice! tire-moi de là... Je ne sais où j'en suis, tant ils me ren- « dent perplexe et agité... Que deviendra tout ceci?... que ferai- «je?... Je suis perdu, je le vois bien!... 0 nourrice, j'étouffe, « j'étouffe!...»
Henri de Navarre aurait eu le droit de répondre au moribond : (c C'est le sang de Goligny qui vous monte à la gorge ! »
La reine Marguerite aurait eu le droit de lui dire, en lui reprochant la mort d'un de ses amants : « C'est le sang de La Mâle qui vous étouffe ! »
Ce malheureux La Môle s'était avisé d'une singulière volonté suprême : il légua sa télé à la reine Marguerite, et la reine Marguerite accepta ce triste et odieux héritage. Elle ramassa elle-
même la tête de La Môle; elle l'emporta dans son oratoire pour l'admirer encore et pour l'adorer; elle s'agenouilla des journées
enlières deTanl celte relique sanglante... Elle baisait^ en pleurant, la tête de La Môle!
Les mémoires et les chroniques ne sont pas tout à fait d'accord sur cet épilc^ue, ajouté parla reine de Navarre à la tragédie des JMa/contmts. St il faut en croire M. leducde Nevers : u La Môle et Goconas «c étaient aimés de deux princesses qui portèrent leur affection si « avant, qu'après leur mort elles firent embaumer leurs têtes, et <c chacune garda la sienne parmi les autres marques de leur amour ; H on pourrait deviner qui étaient ces princesses , mais ce serait « une cruauté d'en avoir seulement la pensée*. » S'il faut en croire l'auteur du Divorce satirique : a Le temps pourvut Marguerite de « divers serviteurs, dont l'un toutefois, à savoir La Môle, s'en « trouva marri; car, sous prétexte de tremper dans une conspira- H tion, il laissa sa tète à Saint-Jean en Grève, accompagnée de c celle de Goconas, où elles ne moisirent ni ne furent longtemps « exposées à la vue du peuple, car, la nuit venant, ma prude « femme* et madame de Nevers, sa compagne, fidèle amante de « Goconas, les ayant fait enlever, les portèrent, dans leurs carrosc ses , enterrer de leurs propres mains dans la chapelle Saint- « Martin, qui est sous Montmartre. »
Si Ton veut savoir à quoi s'en tenir sur le caractère de La Môle , fort aimé des dames , voici ce qu'en ont écrit les chroniqueurs de ce temps-là : c< Ge gentilhomme était meilleur cham- <c pion de Vénus que de Mars; au reste; grand superstitieux qui ne « se contentait pas d'une messe tous les jours, mais en oyoit trois a et quatre, et quelquefois cinq et six, même au milieu des armées, «c el lui a-t-on ouï dire que s'il y eût failli un jour, il eût cru être « damné; le reste du jour, et la nuit, le plus souvent, ill'employait « à l'amour, ayant cette persuasion que la messe entendue dévote tement expie tous les péchés. De quoi le feu roy, bien averti, a dit « souvent, que qui voulait tenir registre des débauches de La Môle « n'avait qu'à compter ses messes. »
Catherine de Médicis» le véritable juge, le véritable bourreau de Coconas et de La Môle, fit servir plus d'une fois les tours de Vin-
1 La seconde de ces deux princesses était madame de Nevers. * C'est Henri IV qui parle.
cennes à la réussite de ses projets politiques ;^ Cossé-Brissac et Montmorency, le duc d'Âlençon et le roi de Navarre furent emprisonnés par son ordre dans le donjon, sous le prétexte que son fils Charles IX était haï à la fois des protestants et des catholiques. Elle donnait en même temps, à Vincennes, le spectacle de la magnificence et de la tyrannie, des fêtes et des supplices; le bruit des chansons et des plaisirs étouffait les plaintes des malheureux qu'elle avait condamnés ; souvent, un adversaire de Catherine sortit du pavillon de la reine, où il venait de danser, pour tomber dans un cachot, où il allait mourir. Yincennes a dû entendre les confidences les plus secrètes de Catherine, l'aveu de ses faiblesses et de ses crimes, de ses désirs et de ses passions, de ses grandes idées et de ses misérables sentiments.
<x Catherine, dit Yarillas, avait la taille admirable ; la majesté de son visage n^en diminuait pas la douceur; elle surpassait les autres dames de son siècle par la vivacité de ses yeux et la blancheur de son teint; le beau tour de ses jambes lui faisait prendre plaisir à porter des bas de soie bien tirés, et ce fut pour les montrer qu'elle inventa la mode de monter mi-jambe sur le pommeau de la selle, en allant sur les haquenées, au lieu d'aller, comme on disait, à la planchette. Elle inventait également, de temps en temps, des modes galantes et superbes; elle était avare et prodigue, magnifique mais non généreuse. Avant tout, elle aimait la puissance, et pour régner elle ne mettait aucune difficulté entre les moyens légitimes et ceux qui sont défendus. Malheur aux princes, aux courtisans, aux ministres qu'elle appelait mon ami / c'était, dans sa bouche, l'expression de la haine et de la vengeance. — « Madame, lui dit un jour Bois-Février, qu'elle venait d'appeler moti amt, obligez-moi de m'appeler votre ennemi. »
Bois-Février avait raison : le donjon de Yincennes lui prouva, un peu plus tôt, un plus tard, qu'il n'avait pas trop mal apprécié la ténébreuse amitié de la reine Catherine.
Ce fut à Yincennes que Catherine de Médicis consulta un astrologue florentin pour savoir quel serait le lieu de sa mort ; Côme. Ruggieri promena sa baguette de sorcier autour de cette reine, qui tremblait aux pieds d'un sorcier; il traça dans une salle du donjon
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des cercles magiques; il se prit ensuite à compter les étoiles, et if dit à Catherine : Sainl-Germain!
Dès ce moment, la reine ne voulut plus habiter ni le châleau des Tuileries y qui appartenait à la paroisse de Saint-Germainl'Âuxerrois, ni son palais de TAbbaye, qui touchait à Saint-Germain-des-Prés; à plus forte raison ne voulut-elle plus visiter Saint-Germain*en-Laye. Elle s^ngéniaità lutter contre Tinfluence des astres; Thôtel de la Reine, à Paris, et le donjon de Vincennes, devinrent le séjour habituel de Catherine de Médicis.
L^astrologue n'avait pas tout à fait menti : Catherine mourut, quatorze ans après la prédiction de Ruggieri, dans les bras d'un confesseur du roi qui se nommait Saint-Germain.
Il ne faut oublier dans cette rapide histoire ni Henri III, et ses orgies et ses mignons; ni Henri IV, qui assiège Vincennesen 1590; ni le grand prieur de Vendôme, qui natt à Vincennes et ne revient au donjon que pour y mourir ; ni Puyiaurens, qui a le tort d'être protégé par Gaston d'Orléans ; ni M.arie de Gonzague, qui a commis le crime de vouloir épouser un prince du sang; ni la duchesse d'Aiguillon, qui a le malheur de déplaire à Marie de Médicis; ni le duc de Beaufort, le fameux roi des halles, dont le père a passé par le donjon comme pour y préparer la place de son fils ; ni Jean de Werth, le vaincu de Rheinsfeld; ni le maréchal de Rantzaw, le vainqueur de Dôle, de Lens et de Gravelines. Rantzaw avait si bien payé de sa personne devant fennemi , qu'il ne lui restait plus qu'un œil, une orerlle, un bras, une jambe, enfin, suivant une expression qui n'est pas la nôtre, tin de tout ce qm les liommes ont dotU>le; à ces causes glorieuses, l'illustre maréchal, qui venait de mourir à la chaîne, était bien digne de cette épitaphe :
« Du corps du grand Rantzaw tu n'as qu'une des parts ;
« l/autre moitié resta dans les plaines de Mars.
« Il dispersa partout ses membres et sa gloire ;
(f Tout abattu qu'il fût, il demeura vainqueur.
tt Son sang fut, en cent lieux, le priï de sa victoire,
« Et Mors ne lui laissa rien d'entier que le cœur!
Les ministres du régent et de Louis XV sont prodigues de lettres de cachet en faveur de l'insatiable donjon ; les complices de la conspiration de Cellamare, les jansénistes, les convulsionnaires, les
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philosophes, les princes étrangers, les romanciers, les ëconomisles, les poêles, se pressent dans la geôle de Yincennes; il n'y a peutêtre plus de place pour eux dans les cachots de la Bastille.
Un des plus célèbres prisonniers de Yincennes, au dix-huitième siècle, est assurément le malheureux Masers deLatude; c'est la une histoire populaire que nous racon terons, à notre tour, en peu de mots* Jeune, et passablement naïf pour un ambitieux, Latude avait inventé, à son premier pas dans Paris, une singulière façon d'arriver à la fortune : il ne trouva rien de mieux à faire, pour s'enrichir, que d'aller révéler à madame de Pompadour un complot imaginaire : il s'agissait tout simplement, dans la fable du révélateur, de la mort très-prochaine de la favorite.
En cherchant les conspirateurs anonymes imaginés par Latude, la police de Paris ne découvrit que le mensonge du dénonciateur, qui fut condamné à passer tour à tour de la Bastille à Yincennes et de Yincennes à la Bastille; nous n'avons à nous occuper, en ce moment, que de sa longue captivité dans le donjon.
Un ordre de M. le duc de Lavrillière fit transférer latude, au mois d'août 1764, de la prison d'Etat de Paris à la prison d'Etat de Yincennes, sous la garde de M. de Sartines. a Le prisonnier fut « attaché par le cou à une chaîne de fer, dont on fit passer le bout « sous le pli de ses genoux; un des gardiens lui mit une main sur la « bouche et l'autre derrière la tête, pendant que son camarade lift rail fortement la chaîne ; la douleur qu'il éprouva fut si vive, qu'il « crut avoir les reins brisés*. »
D*un esprit ingénieux , habile, patient, infatigable, Latude ne tarda point à s'échapper de Yincennes; mais il avait compté sans la vigilante obstination de M. de Sartines, et il rentra bientôt dans le donjon, dans un cachot affreux, dans une espèce de tombeau, «i J'ignore combien de temps je restai dans ce cachot ; je ne pouvais y distinguer les jours des nuits, et je n'avais plus, pour y calculer les heures, que mon imagination. Je sentais la mort s'approcher; je la redoutais peu sans doute, mais ses lentes horreurs m'accablaient. Un jour je vis entrer le chirurgien du château ; il
^ Mémoires de Latude,
me trouva dans l'état le plus affreux : j'étais prodigieusement enflé ; il remarqua que toutes les parties de mon corps retenaient l'empreinte du doigt quand on l'y appliquait : il jugea qu'à moins d'un très-prompt secours j'allais périr; ce chirurgien, nommé Fonlelliau, effrayé de ce spectacle, prononça qu'il fallait à l'instant même me transférer dans une chambre \ »
l^tude, ayant trouvé le moyen de se procurer, en passant de son cachot dans une chambre, un tronçon d'épée et une verge de fer, résolut de se servir de ces misérables outils pour communiquer, pour correspondre avec ses compagnons d'infortune :
« Les murs du donjon ont au moins cinq pieds d'épaisseur; ma verge de fer en avait à peine trois de longueur; j'avais eu soin de l'aiguiser sur du grès, et elle pouvait me servir à percer la pierre; mais il était impossible qu'elle la perçât de part en part. J'employai à faire ce trou vingt-six mois; enfin j'en vins à bout : ce trou était situé dans la cheminée, à Tendroit que l'ombre du manteau rendait le plus obscur. J'arrangeai avec du plâtre et du gravier une espèce de mastic dont je fis un bouchon ; il fermait le trou si hermétiquement, qu'il était impossible de rien soupçonner, avec quelque attention qu'on eût examiné le mur. Ce grand œuvre étant achevé, je réunis plusieurs morceaux de bois, au moyen d'une iicelle que m'avaient procurée les (ils de mes chemises et de mes draps, et je m'en fis un bâton long de six pieds.
« Je connaissais l'instant où l'on conduisait les prisonniers au jardin; je saisis le premier moment où j'aperçus un prisonnier seul à la promenade; je passai dans le trou mon bâton, au bout duquel j'avais attaché un ruban : le prisonnier l'eut bientôt aperçu. 11 approche, il regarde, tire la ficelle et le bâton qui débordait le trou. Je le retenais fortement de mon côté ; il sent la résistance... N'osant pas même soupçonner qu'un prisonnier eût percé ainsi le mur de sa chambre, il ne savait ce que cela pouvait signifier. Je lui dis de s'approcher : « Est-ce le diable, s'écria-t-il, qui me parle? » Je calmai ses frayeurs; je lui appris quel était mon sort. 11 me dit à son tour qu'il se nommait le baron de Yénac, capitaine au régi-
* Mémoires de Lalude.
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ment de Picardie, natif de Saint-Chéli, précisément du même pays que moi. Depuis dix-neuf ans, il expiait le tort d'avoir donné à la marquise de Pompadour un avis qui, en intéressant son existence^ pouvait aussi humilier son orgueil \ »
Avec ce trou, cette ficelle et ce bâton dont il parle, Latude parvint à communiquer avec la plupart des prisonniers du donjon, a rheure habituelle de la promenade; mais son esprit, son courage, sa patience, ses évasions ou ses tentatives d'évasion ne lui valurent que le nouveau malheur de tomber, du haut de Vincennes, dans le cloaque des misères de Charenton et de Bicètre.
 la fin, pourtant, le hasard vint au secours de Latude : le vent, qui soufflait autour du donjon, emporta jusque dans un coin de Paris un chiffon de papier, le simple récit des infortunes du pri«sonnier. Cet écrit tomba dans les mains d'une femme, d'une honnête marchande, qui se mit à pleurer sur le soft d'un malheureux qu'elle ne connaissait pas encore : madame Legros se promit aussitôt de sauver Latude ; et à compter de ce jour, elle ne songea qu'à réaliser son admirable promesse. Dieu merci! la noble femme n*en fut ni pour ses frais d'argent, ni pour ses démsirches, ni pour ses prières, ni pour ses larmes : madame Legros lutta si bien contre la colère posthume de madame de Pompadour, qu'elle obtint en 1784 la grâce, c'est-à-dire la liberté, la raison, la vie de son protégé, Masers de Latude.
Il n'y avait pas loin, à Vincennes, de la chambre de Latude au cachot de Le Prévôt de Beaumont. Le Prévôt était coupable d'un immense délit : il avait eu le courage de dénoncer le fameux pacte de famine. On le condamna à laisser les vingt plus belles années de sa vie, la toison de sa jeunesse, de son intelligence et de sa force, aux broussailles de fer de cinq ou six prisons d'Etat. La captivité de Le Prévôt de Beaumont dans le donjon dura quinze ans, et il prit lui-même le triste soin de rendre au peuple de la révolution le compte des privations et des tortures qu'il avait endurées dans la geôle de la monarchie.
« Englouti, enchaîné douze fois, à Vincennes, dans les cachots,
' Mémoires de Lalude.
LES PRISONS DE PARIS. 18i
sans qu'on m'en déclarât le motif; dérobé à mes emplois^ à mes parents^ à mes amis^ à mes connaissances, au monde entier ; sans ressources, privé d'air et de lumière; périssant, mourant, agonisant tous les jours d'inanition, dans le supplice et l'horreur des ténèbres, des chaînes, de la nudité et de tous les maux réunis, pouvais-je éloigner le désespoir, l'effroi, la mort, lorsque je ne voyais jamais de fin à ces douleurs? Rouge-Montagne, mon geôlier (le gouverneur de Rougemont), avait carte blanche du scélérat Sartines pour me perdre à quelque prix que ce fût. Si Dieu, qui est partout, ne m'eût soutenu, j'aurais péri mille fois au lieu d'une, pour avoir découvert, pour oser dénoncer une ligue insigne des ministres conjurés contre la France.
a II n'est pas, dans le Martyrologe de la vie des saints^ de tour-ments si longs, de tribulations si insupportables à la nature, que celles que l'on m'a fait endurer dans l'espace de quinze ans au donjon de Vincenncs. Que l'on sache donc que, pendant dix-huit mois, couché nu, les chaînes aux pieds, sur un grabat en forme d'échafaud, couvert d'un peu de paille réduite en fumier puant, la barbe longue de plus d'un demi-pied, je n'ai reçu, pendant ces dix-huit mois, que deux onces de pain par jour et un verre d'eau pour touscdiments. J'accusais Sartines d'être le procureur général des famines de 1767, 1768, 1769, et ce démon voulait me faire périr de faim ^ Joignez à cela la privation de toutes les choses nécessaires à la vie, comme l'air, l'eau, le feu, la lumière. Un jour, je dis au porte-clefs qu'il me trouverait-mort de faim quelque matin, puisque je n'avais pas la force de me traîner jusqu'au guichet pour recevoir ma pitance. Le porte-clefs rapporta à Rouge-Monlagne mes paroles; celui-ci répondit : « Que voulez-vous que je fasse? Cependant, allez tout à l'heure chez Fontelliau, chirurgien, pour qu'il examine la situation de ce pris^onnier. »
c Fontelliau arrive dans mon cachot, me tâte le pouls, et n'en trouve pas; il me tàte le corps, qu'il trouve presque froid, débile,
' Nous reviendrons, dans notre Histoire de la Police de Parité sur le rôle odieux que Le Prevol prête à M. de Sartines, à propos du Pacte; — ce quMl y a de certain, c'est que M. de Sartines mourut pauvre, après avoir remué cent cinquante millions pour le «'ompledprÉlNl.
et décharoé comme un squelette ; mes yeux ne pouvaient soutenir
la lumière de la chandelle ; mon sang était si appauvri et si raréfié,
que je ne paraissais au chirurgien qu'une image de la mort. On me
baigne dans de Teau chaude, on me donne des bouillons restau- i
rants, on me fait prendre l'air dans la cour^ traîné par les bras ; et !
peu à peu je reprends graduellement de la nourriture légère, qui '
me ranime avec un coup de vieux vin, ce qui dura quinze
jours. »
Les tortures et les privations de toutes les sortes n'avaient point empêché Le Prévôt de Beaumont de penser et d'écrire au fond des cachots; il écrivit, entre autres ouvrages, Vari de régner^ ou la science, d'après V Écriture sainte^ du vrai gouvernement de la nwnarchie française, dans ses soixante-six branches. Quelques imprudences ,
du prisonnier firent connaître au gouverneur et au ministre l'existence de ce travail. La police de Paris reçut Tordre d'arracher, à tout prix, à Le Prévôt de Beaumont, un manuscrit dont le titre avait déjà quelque chose de suspect. Un officier, des soldats et des geô« liers furent chargés, à cet effet, d'entreprendre véritablement le j
siège d'un cachot; et nous allons entendre l'assiégé lui-même ra- |
conter de quelle façon il sut repousser les efforts des assaillants : j
€ Malgré ce que je dis, la porte s'ouvre ; mon porte-clefs, nommé Bertrand, se tient derrière, et les assaillants se tiennent cachés dans une salle qui servait de cuisine en 1715. Je suis bien armé; leurs flambeaux m'éclairent; personne ne peut approcher que je ne le touche de près. On garde le silence ; puis on examine le local. Pour entrer chez moi, il fallait descendre entre mes deux portes un degré, ensuite en monter deux autres, et franchir mon j
lit de quatre pieds de hauteur, outre que deux chaises, couvertes de carreaux de brique, défendaient encore l'entrée de ma chambre |
à droite et à gauche. Le fier-à*bras qui avait tenté de me saisir le poignet, s'avançant jusqu*à la seconde porte, reçoit aussitôt une large brique sur l'estomac, et n'attend pas la seconde pour se retirer. Le prétendu officier ordonne qu'on ferme ma porte pour prendre d'autres mesures avec mes geôliers, les porte-clefs et les soldats.
« Viennent cette fois trois hommes, à couvert d'une paillasse
qu^ils présentent, agenouillés derrière; le projet était fou : ils ne pouvaient franchir les deux degrés, ni déranger mon lit, sans se découvrir à droite ou à gauche. Cette paillasse n'atteignait pas le haut de la porte : je leur jette d'abord, par-dessus, mes deux cruches de grès pleines d'eau, lesquelles, tombant d'aplomb sur leurs jambes, les blessent encore en les inondant, et ils se retirent. L'ofGcier, que je désirais de joindre, s'avise de prendre leur place un moment, persuadé peut-être que je n'avais plus rien, et il reçoit sur la tête, couverte de son chapeau, le grand vase de ma chaise percée, qui gâte et infecte son habit bleu de haut en bas, ainsi que l'un de ses estafiers, qui tenait la paillasse avec lui. Il m'apprend lui-même aussitôt mon succès, en se plaignant du mal qu'il ressentait à la tête. II donne ordre, en se retirant, de fermer mes portes; mais, avant qu'elles se ferment, je lance dans la salle une brique dont un éclat frappe au front le nommé Laviséj l'un de mes porte-clefs, qui avait conseillé la paillasse.
« Je passe néanmoins la nuit à veiller, de peur qu'ils ne s'avisent de revenir pour me prendre, remerciant Dieu de n'avoir tué personne, mais d'avoir bien étrillé tout le monde dans ma juste défense. »
Le Prévôt de Beaumont eut à repousser un assaillant d'une nouvelle espèce, tin chien dogue de la plus haute taille qui se voie nulle part. Les gens du lieutenant de police se mirent à provoquer le dogue contre le prisonnier, qui se préparait à se défendre, derrière un mur 5ec, bâti des débris d'un poêle et de briques. Le chien aboya, en faisant mine de vouloir franchir le mur de défense; mais, voyant les carreaux pleuvoir sur lui, il s* éloigne rapidement,,. Il reçoit un éclat de brique qui l'oblige de s'en aller. En vain Surbois le rappelle ; plus sage que son maître^ il lui désobéit.
Un peu plus tôt, un peu plus tard. Le Prévôt de Beaumont dut céder à la force, tempérée par les plus belles promesses du monde ; on lui promit de ne plus songer à déchirer une seule page de ses manuscrits, pourvu qu'il consentit à se soumettre paisiblement à un ordre du roi : cet ordre, contre-signe par le baron de Breleuil, autorisait le lieutenant de police à transférer le prisonnier dans la maison de charité de Charcnton.
lisortilde Vincennes et il perdit ses manuscrits sur la
route de l'hospice. — Nous le reverrons à Bicêtre.
L'injustice distributive du dix-buitième siècle a parfois quelque cbose d'borriblement singulier : elle ne s'attaque pas seulement à la liberté et à la vie d'un homme , elle en veut aussi à son esprit, à son intelligence, à sa raison. Quand un prisonnier d'État devient dangereux par sa résignation, par son courage, par sa patience, on le conduit à Fhospice, on le jette dans un cabanon, on le rive à une camisole de force, on le traite d'insensé, on le saigne sous le prétexte de le guérir, et voilà une conscience qui s'abîme dans le néant de la folie.
LouisXI, ce véritable et terrible fondateur de la prison d'Etat de Vincennes, prenait un certain plaisir à torturer ses prisonniers d'élite : au besoin, il les enfermait dans une de ces cages de fer qui
étaient, aux yeux de Commines, un admirable mot/en de gouterne^ menl; en pareil cas, il venait souvent se placer devant la victime, pour j'interroger, pour l'accuser, pour l'insulter peut-être ; mais, du Hîoins, Louis XI ne s'avisa jamais d'un moyen de gouvernement
LES PKLSOiNS DE PAI\IS. 185
qui consislaily au dix-huilième siècle, à laisser vivre le corps d'un lioinme en assassinant sa conscience et sa raison.
Louis XI, qui après tout était le roi du peuple bien plus que le roi de la noblesse, essayait déjà, au quinzième siècle , d'élever le trône de la bourgeoisie sur les ruines des petites royautés féodales; il invitait les habitants de Paris à nrianier les armes de guerre et h jouer le rôle d'une véritable armée. La garde nationale de Louis XI présenta, le 20 avril 1474, un effectif de quatre-vingt mille hommes. Ce fut dans la plaine de Vincennes que le roi passa la revue des bourgeois armés de Paris.
Louis XI était cruel, mais il était dévot; la dévotion lui inspira parfois de bonnes capitulations de conscience; souvent il venait humilier, dans le donjon de Vincennes, la puissance devant la vertu, la politique devant la religion, qui lui parlait par la bouche de François de Paule.
Nous avons dit quale donjon n'était devenu une prison d'Etal (|ue sous le règne de Louis XI ; il faut être juste envers les geôliers de tous les temps : en 1276, un ancien serviteur du roi saint Louis, Pierre de La Brosse, fut enfermé à Vincennes, et nous croyonsqu'il y fut pendu. — Sous le règne de Louis X, Enguerrand de Marigny, que nous rencontrerons tout à l'heure sur le chemin de Montfaucon, trouva, dans un cachot de Vincennes, de bans liens ei atmeaux de fer. — Ce fou couronné, que l'on appelle Charles VI, eut un jour un accès de raison, et il en profita, le malheureux roi, pour se venger des infidélités d'Isabeau de Bavière : il fit enfermer dans le donjon un gentilhomme qui venait de remplacer le duc d'Orléans dans les grâces galantes de la reine.
Nousallons commencera parler d'Isabeau de Bavière parla iin de sa déplorable histoire; toutesavic estdanscette épitaphe de La Place :
u liciiic, épouse coupable, et plus coupable mère, M Après avoir livré le royaume aux Anglais, M Objet de leur mépris, eiécrablc aux Français, u Ci-gtl Isabeau de Bavière !
Telle était l'horreur qu'avait inspirée la méprisable femme de (lliarles VI, même au milieu de la cour de France, <|ue sou fils (Jiarles VII dédaigmi de l'honorer après sa mort par des funérailles
dignes de la majesic de la couronne : on envoya son corps à Saint- Denis, dans un pelit bateau, sous la garde d'un prêtre et d'un valet. Plus tard cependant, une statue d'Isabeau de Bavière vint prendre place dans l'abbaye royale, à côté de l'image de Charles VI; « mais on prélendit , rapporte le P. Daniel , que dans ce monument d'honneur, la figure de louve qu'on avait mise aux pieds de la reine n'y était que comme un symbole de sa méchanceté. »
Quelle est donc celte femme, cette reine, qui salit à la fois l'infortune de son mari et Tinnocence de son fils; qui vend un royaume à des princes étrangers; qui mérile aussi bien le mépris de l'Angleterre que Texécralion de la France?
Isabeau de Bavière, c'est l'hypocrisie, c'est la débauche , c'est le scandale, c'est la convoitise, c'est la luxure, c'est la trahison sur le trône de France; le donjon de Yincennes en sait quelque chose.
Nous nous souvenons d'avoir lu dans une histoire prétentieuse, à propos du grand esprit d'Isabeau de Bavière, un méchant parallèle entre l'épouse de Charles YI et Catherine de Médicis. Il faut y mettre bien de la n^auvaise volonté pour comparer ces deux esprits, ces deux politiques, ces deux femmes d'État. Ne feignons pas d'oublier, par respect pour le préjugé populaire, que Catherine défendit contre tout le monde la royauté française, la couronne de François II, de Charles IX et de Henri III.
Le donjon présentait, sous le règne de Charles YI et d'Isabeau, le spectacle d'un roi qui laissait tomber son sceptre dans la boue, et d'une reine qui laissait tomber sa couronne dans la fange; un peu plus loin, autour du château, des traîtres ou des étrangers, qui s'ingéniaient à ramasser, dans celte boue, dans cette fange, une couronne pour Catherine d'Angleterre, un sceptre pour Henri Y, le roi des Anglais.
Les vices, les crimes, les orgies d'Isabeau de Bavière n'étaient un secret pour personne, dans le donjon : le roi seul hésitait encore à comprendre, à deviner quelles ruines la main de la reine faisait autour de son trône avec l'honneur d'un roi de France. Charles YI avait peut-être fermé les yeux jusque-là sur les galanteries scandaleuses, sur les amours publiques d'Isabeau de Bavière avec bien des princes et des gentilshommes. Un jour, le cœur ou
LES PniSONS DE PARIS. iHl
Tesprit du roi se réveilla : on prit la peine de lui dire que le véritable roi de France était un jeune seigneur nommé Louis de Bois- Bourdon ; pour la première fois, Charles VI résolut de se venger.
Un soir, le roi se promenait dans le bois de Vincenues : tout à coup, au détour d'un massif^ le royal promeneur aperçoit un cavalier qui) au lieu de mettre pied à terre pour s'incliner devant son maître, passe fièrement sur son cheval tout près de Charles VI, le salue de la main, et se dirige vers le château où l'attend la reine de France... qu'il ne doit pas revoir. Un ordre du roi enjoignit aussitôt à Tanneguy-Duchàtel de courir sus à Bois-Bourdon, de le prendre, de lui mettre les fers aux pieds, et de le jeter dans un cachot du donjon : Bois-Bourdon passa des mains de Tanneguy-Duchâtel dans celles des geôliers; on le mit à la question sur le chevalet; on lui demanda, à chaque torture, l'aveu des tendîmes faiblesses qu'il avait inspirées à la reine; mais le patient dédaigna de répondre à ses bourreaux, qui le condamnèrent à mort, pour différents crimes.
La nuit suivante, deux hommes entrèrent dans le cachot du con-
damné : l'un était Tanneguy-Duchàtel; l'autre était le tortionnaire : il portait urt sac de cuir qui allait jouer un rôle dans la
dernière scène de ce drame. Le prévôt de Paris montra du doigt lo malheureux Bois-Bourdon : en un clin d'œil, le patient, qui se mourait déjà, fut étranglé; le tortionnaire se hâta de pousser la victime dans le sac qu'il avait apporté, et sur lequel étaient écrits ces mots : Laissez passer Injustice du roi!
Ensuite, lorsqu'il eut bien cousu le cadavre dans cet horrible linceul^ le tortionnaire s'en alla le précipiter dans la rivière.
Isabeau de Bavière, exilée à Tours, continua de conspirer contre Charles Vi et contre la France.
Plus d'un illustre conseiller des rois de France baissa la tête sous le niveau du donjon de Vincennes ; la chaîne des ministres, si nous pouvons nous exprimer ainsi, a deux bouts qui ne se ressemblent guère : l'un, forgé en 1315, est bien lourd aux mains d'Enguerrand de Marigny; l'autre, forgé en 1830, est bien léger aux mains des ministres de Charles X.
Enguerrand de Marigny tomba de haut!... H était premier ministre de Philippe le Bel, comte de Longueville, chambellan, châtelain du Louvre, grand maître d'hôtel, surintendant des finances, et, suivant le texte de la grande chronique de Sainl-Denys^ coadjuteur au gouvernement du royaume. Louis X accusa le premier ministre de Philippe le Bel d'avoir dilapidé les finances, altéré les monnaies, accablé le peuple d'impôts, dévasté les forêts royales : il fut arrêté, enfermé au Temple, transféré à Vincennes , où une commission le condamna, sans même consentir à l'entendre, au supplice de la potence.
Enguerrand, condamné bien plus par la haine du comte de Valois que par la conscience de ses juges, voulut aller à pied jusqu'à Montfaucon , jusqu'à l'immense gibet qu'il avait fait construire lui-même sous le règne de son premier maître. Il monta les échelons de la fourche patibulaire, en souriant au peuple qui lui jetait des pierres et de la boue; enfin, Enguerrand de Marigny, comte de Longueville, premier ministre de Philippe le Bel, chambellan , châtelain du Louvre, grand maître d'hôtel, surintendant des finances, coadjuteur au gouvernement du royaume, fut pendu au gibet de Montfaucon : « Comme maître du logis, dit Mézeray, il n eut l'honneur d'être mis au haut bout, au-dessus de tous les autres
« voleurs. )» — L*impitoyable et plaisant historien ajoute : « Il H protesta de son innocence jusqu'à la mort; mais, ses richesses « prouvaient assez la justice de cet arrêt. Son corps ayant été longce temps au gibet la pâture des corbeaux, le roi Charles-le-Bel le <i rendit aux prières de Philippe, archevêque de Sens, son frère, « qui rinhuma dans Téglise des Chartreux de Paris, où peu après « il alla lui tenir compagnie. »
11 n'en a pas été ainsi, fort heureusement pour la gloire de la révolution de juillet, avec les derniers ministres emprisonnés dans le donjon de Vinccnnes. MM. de Polignac, Ghantelauze, deGuernon*Ranville et de Peyronnet n'avaient point affaire à des bourreaux présidés par un comte de Valois. — M. de Polignac connaissait déjà le donjon : on lui donna pour logement de prisonnier la chambre même qu'il y avait déjà occupée. M. de Peyronnet fut installé dans la chambre autrefois habitée par M. le marquis de Rivière, le complice de M. de Polignac, dans sa haine contre Bonaparte. — Les ministres de Charles X n'eurent à subir, à Vincennes, aucune des injures, aucun des outrages qui avaient abreuvé, qui avaient torturé le malheureux ministre de Philippe le Bel.
Trois commissaires du peuple, trois députés, reçurent l'honorable et difficile mission d'interroger les prisonniers d'État de 1830; nous trouvons, dans le livre populaire de V Histoire de dix ansy le souvenir fidèle de cet interrogatoire.
« L'interrogatoire des anciens ministres, a écrit M. Louis Blanc, fut solennel et plus grave que sévère. Seul, M. Mauguin donna des signes de sensibilité. Il avait jadis obtenu de M. de Peyronnet une amnistie pour des Français réfugiés en Espagne; il avait connu M. de Guernon-Ranville, et plus intimement M. de Chantelauze. Quand ce dernier, pâle, malade, atterré, se présenta tout à coup à lui, il ne put s'empêcher de lui tendre la main, et fondit en larmes; M. de Chantelauze, en effet, paraissait plier sous le poids de son infortune. M. de Peyronnet, au contraire, déployait une assurance qui n'était pas exempte de bravade; il expliquait sa coopération aux ordonnances, par son dévouement absolu pour un roi qui l'avait comblé de bienfaits. Le courage de M. de Guernon-Ran-
irille était mêlé de mauvaise humeur. Quant à M. de Polignac, son attitude étonnait au plus haut point les commissaires : calme et presque souriant, il avait Tair de regarder tout ce qui se passait comme une comédie de mauvais goût. — « La responsabilité des ministres, disait-il, n'est qu'un corollaire de Tinviolabilité royale; on n'a pas respecté l'inviolabilité de Charles X : donc, ses ministres ont cessé d'être responsables. » — C'était dire à la victoire de fléchir sous des subtilités de légiste. Mais, à l'abri de ces conséquences d'une fiction qui n'avait sauvé ni Charles I" ni Strafford, M. de Polignac se croyait inattaquable. <i Quaud me mcttra-t-on en liberté? t répétait^l sans cesse; on entendait pourtant retentir autour de la prison des rumeurs sinistres.
« Les commissaires eurent soin de tempérer par beaucoup d'égards l'autorité de leur mission. Ils coupaient court aux réponses (les anciens ministres, lorsqu'elles devenaient compromettantes. Les interrogatoires firent place très-souvent à des entretiens, pen* dant lesquels les accusés purent oublier l'amertume de leur position ; on apportait des rafraîchissements, la conversation s'égarait sur des sujets frivoles, et Timagede l'échafaud disparaissait. »
Le général Daumesnil eut à défendre les accusés confiés à sa garde contre le peuple de Paris, qui demandait la tête des ministres de Charles X; mais le nouveau gouverneur de Yincennes, qui se souvenait d'avoir résisté à bien d'autres assaillants, fit baisser le pont-levis, et menaça les Parisiens de faire sauter le château.
Les ministres furent transférés à la prison du petit Luxembourg, le 10 décembre 1830; leur procès, à la cour des pairs, commença le 15 décembre. Nous assisterons plus tard, dans un chapitre spécial, à ces mémorables débats, dont le résultat dut bien étonner l'exécuteur des hautes œuvres de Paris. — Quelle leçon pour la royauté de 1815!!!
Nous avons déjà cité un spirituel chapitre d'histoire, de notre ami E. Arago, sur le donjon de Yincennes; nous avons lu, dans cet excellent travail, les lignes suivantes que nous ne saurions approuver : «Détruisons ici, quoiqu'à regret, une erreur populaire; on a dit et l'écho public a répété, qu'en 1814, le général Daumesnil, dont ]a jambe de bois attestait les glorieux services, résista en
sa qualité de gouverneur de Vincennes aux menaces d'un assaut et à des offres d'argent considérables qui lui auraient été faites par rennemi. Certes, le brave général eût vaillamment défendu son poste militaire, et repoussé, sans nul doute, une proposition déshonorante; mais il ne fut mis à même de prouver ni la fermeté de son courage ni son désintéressement : la place de Vincennes ne valait pas qu'on rachetât, car elle ne valait même pas qu'on la prît. Pourquoi, dira-l-on peut-être, pourquoi détruire une erreur glorieuse? Parce que l'erreur est toujours funeste; c'est en laissant circuler ce qu'il est facile de contredire, qu'on arrive à faire douter de la vérité même ; grâce au ciel, la France est assez riche en hauts faits authentiques, pour qu'elle puisse rejeter Terreur sans appauvrir son histoire. »
Encore une fois, nous ne sommes pas d'un pareil avis; à quoi bon donner un démenti brutal aux naïves et louables admirations du peuple? A quoi bon dépoétiser le courage et le désintéressement de Daumesnil, comme Ton a déjà tenté de dépoétiser l'éloquence militaire de Cambronne? Non, non, il n'est jamais dangereux de montrera tout le monde, aux grands et aux petits, un brave soldat qui répond à l'insolence d'une invasion étrangère : « Vous voulez mon épée?,.. Venez la prendre ! »
Le général Daumesnil fut le dernier gouverneur de Vincennes.
Pouiiquoi n'a-t-on pas donné a la mémoire de Daumesnil une statue colossale sur la plate-forme du donjon? — Le sentiment des grandes choses, matérialisé par l'image des grands hommes d'autrefois, est une leçon que la reconnaissance publique doit donner h tous les hommes d'aujourd'hui. Il est bon de pouvoir adorer publiquement au pied d'une statue, d'un trophée, d'une colonne triomphale, tout ce qui a été beau, noble et utile dans notre histoire : il en restera toujours quelque chose ! — Jetons à plaisir de notre maiu la plus prodigue, d'un bout du pays à l'autre, sur toutes les places de nos villes et de nos villages, des figures historiques, des royautés glorieuses, ressuscitées par le bronze, le marbre et la pierre. Les statues que la foule admire sont les fantômes de la gloire, les revenants du génie, des morts illustres qui reparaissent dans ce monde pour inspirer les vivants, en ayant l'air de
leur (lire : El nùfic erudiniini,.. Et mainlenaiil instruisez-vous, petits de la terre. C'est ainsi, par le travail, par le courage, par la vertu, que les hommes de rien deviennent quelque chose ! Une statue à Dauniesnil sur la plate-forme de Vincennes!...