SAINTE-PÉLAGIE
Nous circonscrivons en trois périodes bien tranchées l'histoire de Sainte-Pélagie : la première substitue la prison révolutionnaire au cloître : cette source nouvelle alimente le fleuve sanglant qu^on put croire un moment intarissable. La seconde époque est celle où le sabre de l'étranger se jette en France dans la balance de la juslice, et où le trop plein de la geôle politique parisienne est versé, en la personne de Magallon, dans les cachots de Poissy.
La troisième époque commence quand la grande bataille de 1830 (init..
i94 LES PRISONS DE PARIS.
C'est à la fois commettre un anachronisme et un solécisme que de conserver sur la façade de quelques prisons de Paris les noms des saints hommes sous T invocation desquels s'élevèrent autrefois les asiles de la prière.
A l'époque où les églises, les casernes et les monastères se transformèrent en geôles , la pique révolutionnaire, dans la crainte sans doute de s^émousser, épargna les inscriptions et le temps les transmit intactes à la génération présente, étonnée de retrouver encore les noms de Saint-Lazare et de Sainte-Pélagie comme enseignes de ces cloîtres que le code pénal a conquis sur l'Évangile.
A peine le couvent de Sainte-Pélagie, qui devait son nom antique à une comédienne d'Antioche , célèbre au quatrième siècle par sa folle vie et son repentir, fut-il fermé sur les courtisanes converties qui jusqu^alors y trouvaient asile, à peine le cloître futil devenu prison, que trois femmes vinrent successivement s'inscrire sur les registres du concierge Bouchotte, qui en 1792 fut nommé gardien de ces lieux, où tant de victimes allaient être prises en compte.
Une des cellules, qui pendant deux cents ans avait reçu d'impures prostituées, devint l'habitation de la citoyenne Roland, cette belle et noble républicaine qui fut la moitié d'un ministre de Louis XVI, la Du Deffant et la Geoffrin de la Convention, comme la nomme M. Raspail, et dont la Montagne se vit forcée de se débarrasser comme d'une reine, avec les mêmes précautions et avec le même appareil.
Madame Roland connaissait déjà la gêne de la prison; elle s'était familiarisée avec elle à l'Abbaye, lorsqu'elle y fut enfermée avec son mari quelque temps après que Roland eut offert à la Convention ses comptes, sa démission et sa tête. C'est de là qu'elle écrivait :
c J'ai quelque plaisir à exercer mes forces dans les privations. L'envie m'a pris de faire une expérience et de voir jusqu'où la volonté humaine peut réduire les besoins. J'ai commencé au bout de quatre jours par retrancher les déjeuners et substituer au café et au chocolat du pain et de l'eau ; j'ai établi qu'on ne me servirait qu'gn plat de viande commune avec quelque herbage à mion
diner; le soir un peu de légumes, point de dessert. J'ai bu de la bière pour me déshabituer du TÎn; puis je Tai quittée elle-même. Cependant comme ce régime a un but moral, et que j'aurais autant d'aversion que de mépris pour une économie inutile, j'ai commencé par donner une somme pour les malheureux à la paille , afin d'avoir le plaisir, le matin, en mangeant mon pain sec, de songer que de pauvres diables me devront de joindre quelque chose au leur pour leur diner. Si je reste ici six mois, je veux en sortir grasse et fraîche, n'ayant plus besoin que de soupe et de pain , et ayant mérité quelques bénédictions incognito. J'ai fait aussi, mais dans un autre esprit, quelques présents aux gens de service de la prison. Quand on est ou parait sévèrement économe dans sa dépense, il faut être généreux à l'égard d' autrui pour se faire pardonner, surtout dans une situation où ceux qui vous entourent comptent leur gain sur cette dépense. Je ne demande ni soins ni marchandises; je ne fais rien veair; je n'emploie personne. »
Détenue à Sainte-Pélagie comme suspecte, madame Roland se trouva confondue avec des filles publiques, des voleuses, des faussaires, des assassins; elle se fit une société de quelques fleurs grimpantes qu'elle cultiva dans une caisse de bois placée au bas de sa fenêtre; un historien de Sainte-Pélagie affirme qu'on voit encore aujourd'hui la table sur laquelle madame Roland écrivit une partie de ses mémoires, lorsque interrompue par le bruit des orgies auxquelles se livraient des filles de joie et des administrateurs leurs amants, elle fermait les oreilles au tapage, trouvait même plaisant de continuer ses notices, et d'en écrire quelques tirades vigoureuses sous les yeux pour ainsi dire de ces misérables, qui l'auraient massacrée s'ils en eussent entendu une phrase.
D'autres fois, au milieu d'un récit enjoué, madame Roland s'arrêtait tout à coup et s'écriait : Ah ! je reviendrai sur ces douces scènes si on me laisse vivre; le lendemain elle apprenait qu'elle étaitcomprise dans l'acte d'accusation dressé contre les Girondins, et elle s'écriait :
c< Je ne crains point d'aller à l'échafaud en si bonne compagnie; il y a honte à vivre au milieu des scélérats!
« Je vais expédier ce cahier, quitte à suivre sur un autre, si on m'en laisse la faculté. Vendredi 4 octobre, anniversaire de ma fille, qui a aujourd'hui douze ans. »
Puiselle reprenait sa tâche, jusqu'à ce que désespérant de son pays, voyant ses amis proscrits ou égorgés, elle laissât tomber sa plume, dont elle avait tracé avec peine les dernières lignes et disait :
« Je ne puis vivre sur les ruines de ma patrie ; j'aime mieux m'y ensevelir. Nature, ouvre ton sein!... à trente-neuf ans ! »
La captive refusa constamment de profiter d'un plan d'évasion . concerté par quelques-uns deses amis, malgré beau coup de chances de succès; et comme ils insistaient au nom de son mari et de sa chère Eudora : « De grâce, épargnez-moi, leur disait-elle, vous m'attendririez inutilement; j'aime mon mari, j'aime ma fille, vous le savez, mais je ne fuirai pas.
Enfin voulant assurer à sa fille son héritage, dont la confiscation, qui accompagnait toujours la peine capitale, l'eût dépouillée, madame Roland voulut d'abord se laisser mourir de faim ; puis elle tenta d'employer le poison. Déjà même elle avait fait ses dispositions dernières, lorsque les représentations de l'homme vertueux auquel elle avait demandé de l'opium la décidèrent à vivre.
Le 31 octobre 1793 la hache du bourreau fit tomber les vingt têtes des Girondins, et le même jour, quelques heures après, madame Roland fut transférée de Sainte-Pélagie à la Conciergerie.
Nous avons déjà signalé, dans le chapitre de la Conciergerie, le court séjour que madame Roland fit dans cette geôle que Fouquier- Tinville nomma l'antichambre de la guillotine. Nous compléterons cet épisode, un des plus saisissants du drame de 93, par le récit que nous en a laissé Riouffe, qui a survécu aux tortures pour dire le courage des martyrs avec lesquels il a vécu quelques instants.
«Lorsque la citoyenne Roland arriva à la Conciergerie, le sang des vingt fumait encore : bien éclairée sur le sort qui l'attendait, sa tranquillité n'en fut point altérée. Sans être dans la fleur de l'âge, elle était encore pleine d'agréments; elle était grande et d'une taille élégante. Quelque chose de plus que ce qui se trouve ordinairement dans les yeux de femmes, se peignait dans ses grands yeux noirs, pleins d'expression et de douceur. La section des fem-
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