‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 18 sur 41 · MADAME ROLAND · texte numérisé non relu

MADAME ROLAND

mes était séparée de celle des hommes, à la Conciergerie, par une grille; madame Roland menait souvent à cette grille parler avec la liberté et le courage d^un grand homme. Ce langage républicain sortant de la bouche d'une femme dont on préparait Féchafaud, était un des miracles de la révolution. Nous étions tous attentifs autour d'elle, dans une espèce d'admiration et de stupeur.

(c Quelquefois aussi son sexe reprenait ledessus, et on voyait qu'elle avait pleuré au souvenir de sa fille et de son époux. Ce mélange d'amollissement naturel et de force la rendait plus intéressante.

« Le jour où elle monta à l'interrogatoire, nous la vîmes passer avec son assurance ordinaire. Quand elle revint, ses yeux étaient humides; on l'avait traitée avec une telle dureté, jusqu'à lui faire des questions outrageantes pour son honneur, qu'elle n'avait pu retenir ses larmes, tout en exprimant son indignation : on avait outragé froidement celle qui à la barre de la Convention nationale avait forcé, par les grâces de son éloquence, ses ennemis à se taire et à l'admirer. « Le jour où elle fut condamnée, elle s'était habillée en blanc et avec soin : ses longs cheveux noirs tombaient épars jusque sur sa ceinture; elle avait choisi cet habit comme un symbole de la pureté de son âme. Âpres sa condamnation elle repassa dans le guichet avec une vitesse qui tenait de la joie; elle indiqua par un signe qu'elle était condamnée à mort. A la place du supplice elle s'inclina devant la statue de la liberté, et s'écria : 0 liberté ! que de crimes on commet en (oit nom!

« Elle avait dit souvent que son mari ne lui survivrait pas. Nous apprîmes dans nos cachots que sa prédiction était justifiée, et que le vertueux Roland s'était tué sur une grande route , indiquant par là qu'il avait voulu mourir irréprochable envers l'hospitalité généreuse. »

Quelques jours avant que madame Roland fût transférée à la Conciergerie, Fouquier-Tinville annonçait avec emphase qu'on venait d'opérer l'arrestation de Jeanne Yaubernier, qu'il qualifiait d'ex-surintendante des honteuses débauches de Louis XV. Sainte- Pélagie reçut la comtesse Dubarry.

Si les faits rapportés dans Tacte d'accusation de Fouquier-Tinville étaient prouvés, ils seraient de nature à réhabiliter la courli-

sane qu^il voulait avilir; ils révéleraient de nobles instincts dans cette femme qu'un seigneur ambitieux et libertin éleva pour la prostitution; ils témoigneraient en elle de cette ferveur d'âme qui, non-seulement nourrit le souvenir du bienfait, mais qui s'exalte jusqu'au besoin de le rendre.

Jeanne Vaubernier, oubliée du peuple et de la cour, se seraitelle rappelé dans sa demeure de Luciennes ce qu'elle devait au monarque; aurait-elle voulu payer sa dette de reconnaissance à la monarchie quand les temps furent orageux?

Cette femme, qui après sa chute s'était trouvée abandonnée des grands, se rapprocha d'eux à l'heure du péril. £lle conspira pour une cour qui, en cas de triomphe, aurait payé son dévouement en mépris.

Au dire même du président Dumas, qui demanda et obtint la tête de Jeanne, la courtisane pouvait, au sein même de l'opulence acquise par ses charmes, vivre heureuse dans une patrie où était enseveli avec son amant le souvenir de sa protection.

Et cependant, s'il faut en croire l'acte d'accusation, Jeanne Vaubernier conspira ouvertement contre la république; elle donna courageusement asile à des émigrés mis hors la loi. Usant d'un stratagème et feignant d'avoir à poursuivre les auteurs d'un vol commis à son préjudice, elle trouva le moyen de faire plusieurs voyages en Angleterre et de porter des secours à des proscrits. Elle sacrifia des sommes considérables au soulèvement de la Vendée; elle tenta de faire de sa propriété un petit château fort, pour protéger des réunions, et fut assez habile pour enlever à la municipalité de Paris des fusils qui servirent à armer non pas la municipalité, mais le château de Luciennes.

La version de Fouquicr-Tinville peut être admissible, et l'historien pourrait l'accepter, comme l'ont fait les juges révolutionnaires; elle compenserait, nous l'avons dit, bien des actes de la vie antérieure de la comtesse Dubarry. Mais toute celte énergie de révolte n'a peut-être existé que dans l'imagination de l'accusateur et dans la crédulité réelle ou feinte des membres du tribunal... 11 faut penser que la favorite ne fut pas conspiratrice : sa nature se refusait à ce qu'elle jouât ce rôle.

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