LE CONCIERGE DE SAINTE-PÈLAGIE
péditifs pour savoir à quoi s'en teoir sur la surdité ou Timmobilité du porle-clcfs. Les habitations avoisinant la prison furent mises à contribution des outils et des instruments propres à obtenir rentrée.
Bientôt les portes voient en éclats. Les égorgeurs se précipitent en foule dans la geôle, la parcourent, entrent au greffe et y trouvent le concierge Bouchotte et sa femme étroitement garrottés.
a Vous arrivez trop tard, citoyens! s'écria Bouchotte.. • Les prisonniers ont eu avis de votre venue, ils se sont révoltés; et, après nous avoir traités comme vous le voyez, ils ont pris la fnite. »
Les assassins furent dupes. Ils ne soupçonnèrent pas que l'évasion des prisonniers était l'œuvre du généreux concierge, et qu'après avoir fait échapper ces malheureux par une porte secrètiî, il avait donné ordre aux guichetiers de lier lui et sa femme, afin de faire prendre le change aux égorgeurs.
Bouchotte et sa digne épouse furent délivrés, et les assassins, avides de vengeance, se dirigèrent au pas de course sur Bicétre,oii ils prirent une sanglante revanche.
Le troisième nom de femme qui appartient à i'histoire et se rattache aux chroniques de Sainte-Pélagie, est Joséphine La Pagerie Beauhamais. En 1793, la belle et bonne Joséphine fut enfermée dans une des tristes cellules de la rue de la Clef. Joséphine, qui aimait à se rappeler la prédiction qui lui avait été faite dans son enfance, qu'elle deviendrait reine d'un grand empire, dut plus d'une fois subir avec tristesse les événements qui la conduisaient à sa destinée parla prison. lif. de Jouy a affirmé avoir retrouvé sur la muraille d'une cellule qu'une bande de papier avait mise à jour, quelques lettres majuscules tracées au crayon, formant le monogramme de la captive qui un jour devait être la compagne de Napoléon. C'est une précieuse découverte pour un prisonnier que la preuve acquise du passage d'un hôte illustre dans les lieux qu'il occupe. La cellule cesse d'être déserte quand on peut évoquer la mémoire de ceux qui l'ont occupée.
« Je vois au milieu d'une nuit affreuse, dit M. de Jouy, une jeune femme, belle encore de sa frayeur et du simple appareil dans lequel elle a été surprise, amenée sous ces voûtes obscures par quel-
LES PRISONS DE PAUl!
qiie3 forcenés que ses pleurs n'onl pu fléchir. On a refermé sur elle les lerribles verrous; je la vois assise el muéllc auprès de la fenêtre grillée, elle parle, je Fécoule : Pourquoi cette prison?,,, femme d'un guerrier piilriote dont Féchafaud vient de payer la gloire et les services, quel trime ai-je commis,,, M'a-t-on arrêtée sur la terre étrangère? ai-je lié ma destinée aux ennemis du nom français,,, non, non, j^avais placé mes douces affections ou la patrie avait marqué mes devoirs; et pourtant je suis arrachée mourante du sein de ma famille, et je viens attendre dans les fers rheurc d'une mort affreuse qui a déjà sonné pour tant de victimes innocentes. Elie pleurait, el ses regards si tendres tombaient avec effroi sur les ohjets sinistres dont elle était entourée. Insensiblement le trouble de son cœur s'apaise; elle a Tair de prêter Forcille à une voix intérieure qui la console, et le sourire d'une lointaine espérance vient d'effleurer ses lèvres.
« L'aimahle captive lire de son sein une espèce de talisman où
ii|if, ,
\ ,;Jilf,i!!J!ih;' ■
it\'
t%<uit gruvéîi cc!« fuolî* vu curaclén^s hiéroglyphiques : Tu gémiras^ Ui wuffrira»; npnr^ ntlmthy lu seras reine il'un grand empire.
Pauvre Ânica ! s'écria-l-elle, après avoir relu cet oracle, bonne mulâtresse qui m^as nourrie de Ion lait, la moitié de ta prédiction est accomplie^ mais quelle puissance au monde pourra jamais réaliser l'autre? Espérons cependant, attendons.
« On sait par quelle série d'événements prodigieux la fortune a pris soin d'accomplir Toracle de la mulâtresse et de conduire en quelque sorte par la main la créole de la Martinique de Sainte- Pélagie sur un trône. »
Sainte-Pélagie reçut quelques-unes des victimes des proscriptions sourdes et muettes du régime impérial ; mais le plus grand nombre fut jeté, sans que le journal en parlât, dans les fonds de basses-fosses, témoin le Corse Bocchiambe, qui alla mourir à la plaine de Grenelle avec Mallet, Lahorie et Guidai. Cet homme gémissait depuis dix ans au secret, et il y était arrivé de loin, par une nuit obscure, dans une charrette close. Le peuple disait en se pressant sur son passage : « Qu'a donc celui-ci à regarder autour de lui? Hélas ! le malheureux regardait les rues et les maisons de Paris, car il ne les avait jamais vues.
Si Joséphine La Pagerie trouva une distraction, sous le régime révolutionnaire, à crayonner son monogramme sur les murs de sa cellule, à une époque plus proche de nous, le fameux chef de guérillas Mina, captif à Sainte-Pélagie de par l'empereur et roi, cherchait à dépenser l'activité dévorante de sa nature. Il se faisait le décorateur officieux de sa prison ; et après avoir transformé en salle de paume une des parties couvertes de la maison, qui s'étend sur an des côtés du parallélogramme, il promenait son pinceau sur les murailles et les couvrait d'une coquette draperie qu'on eût pu prendre pour une tenture d'étoffes. Napoléon, à son retour de l'île d'Elbe, ayant appris que Mina était à Paris, l'avait fait arrêter sans aucune forme de procès. Le grand homme avait des moments de bouderie, et bien que ses historiens aient voulu le blanchir de tout esprit de rancune, il n'en est pas moins présumable que Mina paya par son séjour à Sainte-Pélagie le tort qu'il avait eu de faire des troupes invincibles, même pour les soldats français. 1815 rendit Mina à la liberté, et bientôt le héros de la Catalogne reparut sur les bords de l'Ëbre, le sabre à la main; le pinceau du captif resta*
20i LES PRISONS DE PARIS.
à ses compagnons d^infortune, qui le conservèrent longtemps comme
un monument de la captivité du général.
Sous l'empire , Sainte-Pélagie compta au nombre de ses prisonniers M. Franchet, suspect à Napoléon. Plus tard, M. Franchet devint directeur de la police : on assure qu'il conserva parmi ses agents ceux qui avaient fait main basse sur lui. Ses amis ont dit que le souvenir de Tacte arbitraire exercé contre lui l'avait sans cesse maintenu, pendant son administration, dans la voie de la légalité. S'il en est ainsi, il serait à désirer que tous les fonctionnaires qui disposent de la liberté des citoyens fissent leur stage administratif à Sainte-Pélagie.
Dans les premiers jours de la restauration, la cellule qu'avait occupée Mina reçut le général Bonnaire, une des premières victimes de l'aveuglement de la justice politique et de la baine des partis. Enfant soldat, sorti en 92 d'un village, le mousquet sur l'épaule, Bonnaire avait traversé la glorieuse période de l'empire, en gagnant successivement tous ses grades sur les champs de bataille. 1815 le trouva général commandant la place de Condé, que Napoléon lui avait confiée pendant les cent-jours. Déjà Bonnaire avait refusé de rendre la citadelle aux étrangers , quand un matin on vit aux avant-postes un individu seul, dans un cabriolet à deux chevaux, conduit par un paysan, et cherchant à passer pour s'introduire dans la ville.
Cet homme paraissait plutôt un bourgeois qu'un militaire; sa redingote montante et boutonnée, ornée d'un ruban blanc et rouge, ne laissait voir aucune marque distinctive d'un grade ; son chapeau se trouvait alors soit entre ses jambes, soit posé dans la voiture, de manière à ne pas être vu. Il était impossible de reconnaître en ce personnage qui se présentait ainsi un parlementaire, qui d'ordinaire est accompagné d'un officier d'ordonnance.
Cet homme était un certain colonel Gordon, Hollandais de naissance, naturalisé Français; il avait servi sous Napoléon; mais, après la bataille de Mont-Sakit-Jean, il avait quitté l'armée française pour prendre place dans l'état-major du prince d'Orange ; et, en cette qualité, il se présentait pour demander la reddition de la place de Condé.
Le colonel Gordon n'ayant rempli aucune des conditions prescrites par les lois de la guerre, fut arrêté aux avant-postes. Sa tenue, ses réponses, le défaut de justification de son caractère, le rendirent suspect; l'exaspération s^empara de la troupe ; et, sans l'arrivée du général Bonnaire sur les lieux, le parlementaire officieux eût été massacré.
Après quelques mots échangés entre le colonel Gordon et le général commandant, Bonnaire ne se contentant pas des explications données par l'officier hollandais,- lui enjoignit de s'éloigner sur-le-champ.
La fermentation était à son comble dans les avant-postes, et le fait ayant transpiré dans l'intérieur de la ville, les troupes demandaient qu'on leur livrât celui -qu'elles regardaient comme un espion.
Le général avait promis la vie sauve à l'homme dont il ne pouvait reconnaître le caractère légal ; il resta sourd à toutes les prières, et il protégea le départ du colonel Gordon... Celui-ci se retira.
Le commandant Bonnaire le croyait déjà arrivé à un village voisin, quand deux coupsde fusil tirés par des soldats, étendirent mort le colonel étranger.
Le général Bonnaire, convaincu que cet officier hollandais avait usurpé son mandat de parlementaire, après avoir appris l'événement, mit à l'ordre du jour que le nommé Gordon, adjudant-commandant hollandais , déserteur de l'armée française , ayant été arrêté aux avant-postes, comme traître, espion et embaucheur, venait de subir le châtiment auquel il s'était exposé.
Quand Bonnaire, qui refusait de rendre aux étrangers la place de Coudé, l'eut remise au roi de France, la justice politique fit un acte de servilisme envers les vainqueurs en offrant un holocauste au colonel.hollandais.
Miston, aide de camp du commandant de la place, fut chargé de la plus grande part de culpabilité. On l'accusa d'avoir ordonné le meurtre; on prouva que les pièces sans aucune valeur trouvées sur le colonel Gordon après sa mort, et dont il avait cru lui-même ne devoir pas se servir, suffisaient pour certifier sa mission.
Le général Bonnaire, qui, au milieu de soldais mutinés avait dé-
fendu au péril de sa vie l'officier qu'il croyait hors la loi, eut à rendre compte de cet acte de courage, que les juges d'alors qualifièrent crime.
La Yoix éloquente de Ghauveau-Lagarde réclame l'acquittement du général ; elle est couverte par la Toix de l'accusateur militaire, qui demande que Bonnaire soit traîné au pied de la colonne de la grande armée, et que, sous le relief des faits d'armes si nombreux auxquels il a pris part, il entende dire qu'il est indigne de l'honneur et de la gloire, et que l'épée soit arrachée à cette main qui Ta si noblement portée pendant vingt ans.
Bonnaire fut condamné à la déportation.
Après l'affreuse dégradation qu'il subit, le général ne trouva pas dans son âme la force qu'il fallait pour supporter le martyre. 11 mourut après deux mois de séjour dans une cellule de Sainte- Pélagie.
A toute époque de réaction, le parti vainqueur a donné à Tap-* plication de son code pénal une élasticité qu'il a fait jouer dans l'intérêt de ses rancunes : la condamnation à cinq années de réclusion qui frappa, sous la restauration, le colonel Duvergier, est unje preuve des influences variables que les temps orageux font subir à la balance de la justice. «
La restauration n'avait pas, dans l'origine, de localités spéciales pour les condamnés politiques. Poissy ne fut inventé que plus tard, comme plus tard aussi le mont Saint-Michel.
Sainte-Pélagie recevait dans ses cellules ceux que les cours prévôtalcs, les conseils de guerre, les tribunaux criminels n'envoyaient pas à la Grève, à la plaine de Grenelle, ou à Toulon.
Duvergier, parvenu aux premiers honneurs de la carrière militaire, à un âge où d'autres ont à peine gagné les premiers grades, prévenu d'excitation à la révolte, voyait son avenir s'arrêter aux murs de la prison. A défaut de la gloire dont le chemin venait de lui être brusquement fermé, il rêvait la liberté, et nourrissait l'ardent désir de la conquérir, et il réussit. Ce complot, ingénieusement conçu, spirituellement conduit, et exécuté avec bonheur, mérite une mention particulière dans l'histoire des évasions. Le colonel Duvergier et un de ses compagnons de captivité en eurent le
profit, mais la plus grande part de gloire en resta à un jeune écrivain qui, depuis, se fil un nom célèbre parmi les poètes improvisateurs.
A Tépoque de Tincarcération du colonel Duvergier, un des bâtiments de Sainte-Pélagie renfermait les prisonniers pour dettes. Le corps de logis habité par les débiteurs était séparé de celui occupé par les prisonniers pour délits politiques. Un préau commun servait, à des heures différentes, à la promenade des deux classes de reclus, qui jamais ne pouvaient s'y rencontrer.
Au nombre des débiteurs tenus sous clef par la sévérité d'un
créancier, se trouvait le jeune poète Eugène de P Il établit,
malgré les difficultés, une correspondance suivie avec l'officier; et, après un mois de dispositions prudentes, l'écrivain avertit le colonel de se tenir prêt : toutes les voies pour la liberté étaient ouvertes.
Une dépêche secrète apprit alors à l'homme de lettres que le colonel ne se sentait pas le courage de quitter la prison, s'il devait y laisser un de ses compagnons d^armes et de captivité, le capitaine Laverderie.
Eugène de P répondit par ce quatrain improvisé qu'il écrivit sur une feuille de papier à musique, avec indication de notes mises au hasard :
Pour chercher des rives nouvelles, Oiseaui, le ciel aide à vos vœui, Afin que vous voyagiez deux, Â tous deui il vous fil des ailes.
Un porte-clefs ne vit aucun inconvénient à remettre cette romance au colonel, et il fredonna même en l'emportant le refrain :
A tous deux il vous fit des ailes.
Deux jours après, les oiseaux étaient envolés. Voici comment :
Le premier obstacle à vaincre était, pour les deux détenus du corridor rouge (nous donnerons tout à l'heure l'explication de ce
nom), de passer du corps de logis où ils étaient détenus dans celui
qu'habitaient les prisonniers pour dettes.
Un jour, à une heure après midi, c'était celle où les détenus pour dettes venaient remplacer au préau les condamnés politiques, le colonel Duvergier et le capitaine Laverderie parviennent à se soustraire à la vigilance du gardien, et restent cachés dans le jardin, qui s'ouvre aux prisonniers du commerce un moment après que les autres en sont sortis. Au signal convenu, ils se glissent dans le bâtiment de la Dette, et vont se réfugier dans la chambre d'un prisonnier, mis dans la confidence.
Jusque-là^ les deux fugitifs n'avaient encore changé que de gardiens et de verrous. Sur-le-champ, on procède à leur déguisement; les énormes favoris du colonel disparaissent sous le rasoir. La métamorphose est complète; les deux prisonniers sont méconnaissables et peuvent sortir sous les traits de deux visiteurs supposés, au nom desquels M. Eugène de P s^est procuré les permissions qu'on délivrait alors, en les payant à la préfecture de police*
Ces permissions, déposées en entrant par les visiteurs entre les mains du guichetier de l'intérieur, leur étaient remises à la sortie ; l'embarras était de placer les permissions des deux personnes qui n'étaient pas entrées au nombre de celles que le gardien avait reçues, et sans la remise desquelles toute évasion devenait impossible... Eugène de P..., qui depuis quelques jours s'était rendu fa* milier avec les gardiens, moins encore par de petites largesses do vin et de cigares, qu'en leur montrant quelques dessins qu'il avait achevés dans la prison, descend cette fois son album sous le bras, le tire de son étui, et pique si vivement la curiosité du gardien chargé des permissions, que celui-ci prie de lui permettre de parcourir ce recueil : le poète y consent de fort bonne grâce; et tan~ dis ([ue l'argus admire les petits chefs-d'œuvre qui passent sous ses yeux, de son côté Eugène de P... parait surpris du grand nombre de personnes qui sont venues en visite, et dont cet amas de permissions atteste la présence, a II s'étonne que le gardien les laisse ainsi sur la table, au risque d'en égarer quelques-unes; à sa place il aurait un portefeuille, ou plutôt un étui comme celui de cet al-
LES PIUSONS DE PAIUS. 20d
buiii.*. » et en disant cela, il prend les permissions et les fait couler dans T'étui, où il fait glisser en même temps celles des deux inconnus. Le gardien trouve Tlnvention parfaite, et se promet bien de demander un portefeuille à Tadministration , et même de Tacheter à ses frais, si on le lui refuse. Gardez le mien, dit Hugène, en lui frappant Fépaule amicalement. Le gardien se confond en remerciments. Dans cet instant Duvergieret Laverderiese présentent au fatal guichet; ils demandent leurs permis sous les noms qu^ils indiquent ; }e gardien les examine un moment, mais comme ces messieurs ne font pas partie du personnel qu'il voit habituellement, il aepeut les reconnaître... leur cœur bat, cependant aucune émotion ne se trahit sur leur figure. La permission de chacun est trouvée; on la lui remet : les trois guichets s'ouvrent, et les deux captifs respirent enfin Tair si doux de la liberté.
L'évasion des deux prisonniers de Sainte-Pélagie, dont Fauteur était ignoré, compromettait le concierge et le gardien de la prison ; elle pouvait motiver des mesures de rigueur contre ses compagnons de captivité : Eugène de P... se nomma, et trois mois d'une prison plus étroite, auxquels il se vil condamné, satisfirent la loi.
A l'époque de la restauration, la localité réservée à la détentiou politique occupait tout le second étage du principal bâtiment de Saînte-Pélagie; elle formait un grand et un petit corridors, tous deux fort sombres, qui communiquaient ensemble et se confondaient sous la dénomination de corridor rouge. L'obscurité du lieu eût justifié davantage la désignation de corridor noir.
C'est là que se promenèrent tour à tour une partie des quatorze cent trente-cinq reclus qui expièrent les délits politiques pendant un espace de quinze années \
^ La commission de« conJamnés pour causes politiques pendant la restauration a publié, en 1832, un compte rendu dont voici le résumé :
Condamnés à mort et exécutés, 118 ; contumaces, 114; commués , 57.
Aux travaux forcés à perpétuité, 17; aux travaux forcés à temps, 19.
A la déportation, 72 ; à la réclusion, 18; au bannissement a perpétuité, 72 ; au bannissement à temps, 33.
A Temprisonnement de quinze jours à trois mois, 129; de trois mois à six et plus, 434 ; de un à deux ans, 167 ; de deux à cinq ans. 253.
\ la surveillance seule pararrél ou jugement, 4j.
Le pouvoir d'alors fut sourd aux paroles de M. Dupin atné, qui disait : « Ce n^est point par la prison que Ton convertit et que l'on persuade. C'est un homme de lettres qui répondit au tyran de Syracuse : o Qu'on me ramène a)ix Carrières. » On ne commande pas à la pensée avec des fers. »
La restauration ne tint pas compte de ce conseil. Béranger, Cauchois Lemaire, Châtelain, Jay, Jouy, Bert, Lapelouze, élite de cette milice d'opposition qui combattit avec tant d'esprit et de courage^ courbèrent la tête sous le guichet de la rue de la Clef. Si le souvenir de Magallon et de Fontan ne reste pas comme un mo* nument de la brutalité des représailles politiques d'alors, c'est que les temps postérieurs ont semblé prendre à tâche de l'effacer par des actes d'une plus froide cruauté.
Ce fut cependant un fait qui eut un bien triste retentissement, que cet épisode de l'enlèvement de Magallon ; et quand, un matin, au réveil, les détenus de Sainte-Pélagie apprirent qu'un de leurs compagnons de captivité, coupable de quelques pages caustiques, venait d'être envoyé à Poissy, parmi des hommes chargés de vices et de crimes, ce fut à la fois un cri d'indignation et de douleur.
Ce cri franchit les murs de la geAle, et la ville apprit bientôt les détails de celte barbare exécution, dont elle accusa la cour.
Magallon avait été saisi dans sa cellule au point du jour; amené an greffe , il avait trouvé des gendarmes qui l'attendaient : l'un d'eux prit les mains du jeune écrivain, et lui serra fortement les pouces avec des ficelles.
Le jeune homme demanda en quel lieu on allait le conduire.
nA la prison de Poissy,» répond-on.
De Paris à Poissy, la distance est de sept lieues. Magallon espère qu'on lui permettra de prendre à ses frais une voiture.
L'ordre est donné de le conduire à pied à travers les rues, de faire de son passage un spectacle pour la foule.
A àef^ amendes ou à des confiscalioBs seules, par arrêts ou jugements t ^*^*
Par mesure administrative, 123.
Prévenus et acquittes après détention, 462.
Total général , 2184.
Le nombre des rondMnné> fléiris es4 de 18.
Hagallon se résigne.
D'autres humiliations étaient réservées au captif; il ne devait pas faire seul le voyage. Un compagnon de route allait lui être adjoint; cet homme était un reclusionnaire; il portait l'habit de la prison ; il fut accouplé à l'écrivain.
Et quand le voyage fut terminé^ quand Magallon eut épuisé tout ce que la résignation put lui donner de force pour accomplir cette affreuse étape^ on apprit que l'homme auquel on avait accouplé pendant la route l'écrivain, avait été exprès choisi parmi les malades atteints de cette lèpre dont le nom même ne se prononce qu'avec dégoût.
Hagallon fut adjoint à la nombreuse population des malfaiteurs, et son camarade de route fut mis entre les mains des infirmiers.
La presse s'émeut de ce raffinement de cruauté ; elle en demande compte a l'autorité ; la tribune parlementaire retentit de paroles sévères et énergiques ; on reproche au ministère cet acte d'inhumanité, qu'il cherche vainement à justifier.
Un homme dont la vie a laissé de nobles souvenirs, Alexandre de Laborde, se rend à Poissy pour prononcer avec connaissance de cause entre ceux qui accusent et ceux qui repoussent le blâme. Il trouve Magallon, couvert de l'habit de la prison, jeté au milieu des voleurs; il s'informe de l'homme qui a été le compagnon de route de l'homme de lettres... il le découvre à l'infirmerie, où il se fait traiter du mal qu'on a signalé, et dont tout son corps est souillé^..
Magallon fut contraint de travailler dans un atelier, à des ouvrages manuels.
Il faut dire, à l'avantage des hommes de la prison, qu'ils furent plus humains que les agents du pouvoir. L'infortune de Magallon éveilla en eux un sentiment honorable de compassion.
L'homme de lettres fut l'objet des égards de cette population gangrenée parmi laquelle on le condamnait à vivre ; il n'est sorte d'égards que les condamnés n'eurent pour son infortune. Un d'eux, qui était en possession du privilège de raser ses camarades, métier qui procure quelques douceurs à son titulaire, offrit à l'écrivain de se démettre de sa charge en sa faveur. Magallon sourit à la pro-
position, et remercia le barbero ^ de son offre généreuse; il préféra
continuer h tresser des chaussons.
Quelques années après, M^rie Fonian, auteur d^un article dans le journal r.4/6um, était assis à Poissy devant un métier à la Jacquart.
La France eut plus d'une fois à gémir, dit M. Morean Christophe *, des indignes traitements dont quelques-uns des condamnés politiques furent victimes, et quand la grande semaine du peuple fut venue, plus d'une barricade s'éleva dans les trois jours au souvenir de Magallon ; car, ces écrivains, ces poêles, ces jeunes hommes de la charte nouvelle qu'on jetait alors dans les prisons communes avec les reclusionnaires et les forçats, c'étaient les plus chers enfants de la France ; c'étaient le fruit de ses entrailles, la chair de sa chair, le sang de son sang; et leurs écrits, leurs actes, leurs discours, c'étaient pour elle le flambeau dans les ténèbres, Téclaîr
I Barbier de prison.
' * f ii^pectrur i^énérnl des prisons.
avant l'orage^ et la vigie criant dans la tempête : Malheureuse France ! malheureux roi !
Si la mémoire des injustices et des cruautés peut avoir une action telle qu'elle soit un levier puissant dans les bouleversements dynastiques, les pouvoirs qui gagnent des trônes au jeu des révolutions devraient réprimer cet instinct d'imitation qui les pousse dans les voies battues ; et nous nous étonnons que H. Moreau Christophe, dont les paroles énergiques flétrissent les actes du régime passé, n'élève pas un blâme courageux contre les mêmes faits, que l'histoire et l'humanité auront à reprocher à l'époque présente*
- Ce serait peut-être le moment d'évoquer les souvenirs du mont Saint-Michel et de Douilens, mais ces épisodes appartiennent à une autre division de l'histoire que nous écrivons \ Renfermonsnous, pour le présent, dans les faits qui se sont passés à Sainte- Pélagie, et puisque nous avons fait le procès à la restauration, évoquons un épisode qui appartient à 1831. Le nom de ZanoAT peut être placé, dans le martyrologe politique, près de celui de Magallon et de Fontan.
Magallon s'est fait l'historien de ses souffrances ; un écrivain qui a un grand renom comme homme de cœur et comme publiciste a mis sous le patronage de sa plume les tortures du pauvre Zanoff. Zanoff, Suisse d'origine, avait été impliqué dans une de ces nombreuses accusations de républicanisme qui enveloppèrent tant de jeunes hommes ardents, après la révolution de 1830« Nous empruntons à M. Marrast ce récit :
Zanoff avait été arrêté au mois de juillet 1831, bien loin de Paris ; on lui fit faire deux cents lieues à pied et avec les menotte^. Souvent sur sa route il entendait dire derrière lui : C'est quelque grand voleur 1 et tout son corps devenait froid de colère. Il arriva enfin harassé, brisé. On le jeta sur la paille, à la Conciergerie d'abord, puisa la Force... il obtint pourtant, après six mois, d'être placé avec ses camarades à Sainte-Pélagie.
* Les prisons des Départements et de l'Étranger, par MM. Maurice Alhoy et Louis Lurine.