EI
Znooff avait une femnio qu'il adorait, et un eufanl ioui jeune ilix-liuit mois a j>eine. Tant qu'il avait élé libre, son travail avait ^ulïi afnplonient à les nourrir, 11 avait nicme fait quelques écoiioniies; mais renfanf fut malade, bientôt la mère aussi, lui en prif^oîi!,.. tout fut dépensé; comment faire?
I*armi les détenus à Sainte-Pélagie» un ancien garde du corps, M* de I^plain, paraissait surtout îivoir la confiance de tous les Suisses, On Tavait impliqué dans le même complot, Cétait une raison pour qu'il partageât souvent sa bourse avec ceux dont il partageait le malheur.
Zannff avait reçu de lui quelque argent; mais il n'osait pas lui exposer de nouveau à quelle misère sa femme était réduite* Celleei dissimulait aussi son affreuse position. Elle avait sollicite de r ouvrage parloul, mais ]>artont elle avait été repoussée* a Lm (fmpa $on( si dur^y disait-elle, on ne trouve pasî d'ouvrage ; ou bien t tm voudrait que je me sépare de ce pauiTe enfant!,,, il motirraii »Qm moi! w Et elle pleurait, et Tenfant pleurait aussi... Zanoff se déeb irait la poitrine.
tielte scène s'était plus d'une fois renouvelée au parloir».. On a HU tout après.
Illiu{[ue jour celte femme revenait, et le malheureux Suisse fattendait pour partager avec elle le pain noir de la prison cl la nourriture dont il se privait pour sa famille. Mais cette abstinence le pAlissait; et sa femme, qui s'en aperçut, aimait mieux souffrir lu iaim... Lui se désolait!
Tout cela était insupportable, Zanoff aborde M. de Laplain, et lui demande M^il espère que le jour du jugement arrivera bientôt...
w Kli inou Dieu! répondit-il, on vient encore de retarder ifun
*^ Oh ! il y Ji trop longtemps que cela dure, je n'y tiendrai pas...»
(Hm» aprrfi un moment de silence :
^ MoiOïitnir, reprit-*il, si Tun d^enlre nous mourait^ est-ce que MMini |MUti itlmudonnerait sa femme et ses enfants?
Vlluui doncl... quelle pensée avez-vous là, Zanoff! vous IMM^^ Idt'tt «l^te le» huinmes de cœur u'abaudonneut jamais lenrs it(im*M M^u iiirii3|[*vous malade?
LES PRISONS DE PARIS. <ei5
— Beaucoup, capitaine !
— Eh bieni couchez-vouB, reposez-vous, et dites-moi ce dont- Yous avez besoin» n
ZanofT se coucha en effet... ; il eut la fièvre toute la nuit. Le lendemain malin,^ à cinq heures, il fit appeler H. de Laplain. 11 était agité, il renouvela .encore sa demande :
a Si je mourais^ ma femme aurait-elle du pain ?
— Mais oui, soyez tranquille.
— Oh! je vous en réponds, dit-il alors d'un air ferme et résolu... Je suis tranquille! »
Deux heures après, le jour commençait, ses camarades sortaient du lit. Zanoff se dirige vers la planche sur laquelle étaient ses habits; il fouille, retire aussitôt un rasoir à large lame et se coupe la gorge... Ses camarades courent à lui... Il était nu, brandissant encore le rasoir : le premier coup n'avait pas bien porté; il s'en donne un second avec plus de force, et refait le mouvement pour se frapper une troisième fois... On le saisit, et pour le désarmer» on est obligé de le jeter par terre. 11 mordait alors cenl qui 1q re^ tenaient : «Mais je veux mourir I » leur disait-il... ;
Cependant le sang jaillissait de son cou ouvert à la. profondeur^ de trois pouces... Le bruit se répand dans la prison ; nous accou-^. rons tous... Zanoff se débattait sur le carreau; mais ses forces s'épuisaient. On le replace sur la toile grise-noîre de son matelas*. Un interne de la Pitié fait un premier pansement. La blessure^ était affreuse; mais pourtant la mort n'avait pas suiyi immédiatement, il y avait une lueur d'espoir... Le malheureux prisonnier recevait de chacun des témoignages d'intérêt et des consolation^..^ Il paraissait plus calme ; pourtant une sourde agitation roidissai^ sa face et cavait ses yeux... Â peine le pansement est-il terminé,, que Zanoff, recouvrant un peu de force^ dégage ses bras retenus sous une couverture, et arrache le bandage et tout l'appareîL.. On. fut obligé de le garder à vue et de lui mettre une camisole. 11 par-r lait peu, pourtant il dit à son meilleur ami : n Enfermé ici^ je ne peux pas travailler pour nourrir ma femme, ni mendier toujoursde l'argent; mais, moi mort, on aura pitié d'elle, c'est pour cela que je me suis tué... )»
it\6 LES PRISONS DE PARIS.
Voilà le peuple ! Cherchez dans votre société abâtardie, blasée, ossifiée d'égoîsme, une telle moralité et un toi dévouement !
La femme de Zanoff se présenta à Theure ordinaire. On lui dit que son mari était malade.... Elle voulait entrer; elle se jette aux pieds de cet excellent docteur Bourgeoise, qui pleurait comme cUe^ et qui fut obligé de fuir pour ne pas céder.
Le malheureux suicidé souffrit encore quarante-huit heures; au bout de ce temps il expira... Le spectacle de la mort est toujours triste, mais la mort, et cetle mort dans une prison, quelle froide horreurl... Carlistes et républicains visitèrent religieusement ce corps privé de vie. Tous sortaient de là animés de la même douleur, et, il faut le dire, pleins de la même colère.
La haine des partis s'éteint auprès d'un cadavre!... C'est ïe propre des grandes calamités de la nature de nous replonger tous dans le gouffre commun de notre misère! mais ce n'est pas du néant que la conscience ; et jugez quelle fut la surprise de tous, quand on trouva sur la poitrine de Zanoff une fleur de lis d'or, débris d'un ancien drapeau, et d'une valeur considérable, que cet homme n'avait pas voulu vendre, même aûn de venir au âecôurs de sa femme, pour laquelle, cependant, il se donnait la mort...
Sous l'empire et la restauration, l'organisation administrative de Sainte-Pélagie laissait beaucoup à désirer. Il n'était pas rare que des prévenus demeurassent six et sept mois sans subir un interrogatoire. Un M. Poulain d'Angers demeura, dit-on, un trimestre dans cette prison, sans qu'il pût deviner le motif qui l'avait fait incarcérer. Une autre personne, M. Guillon, qui avait été attaché au cabinet de l'empereur, fatigué des tracasseries que la police de la restauration faisait subir à lui et à ses amis, prit le parti de veuir se constituer prisonnier sans avoir subi de jugement. Il demeura deux mois captif sans écrou, et un beau matin on le mit à la porte malgré lui.
Une aventure assez plaisante, arrivée à ce prisonnier, prouve le désordre qui régnait alors dans toutes les parties du service des prisons.
M. Guillon, assez gravement indisposé, obtint du médecin une
carte de bains; ne sachant dans quelle partie du bâtimenl se trouvait rinfimnerie, il présente sa carte à un porte-clefs ivre, et celuici ouvre aussitôt le guichet qui donnait sur la rue du Puits-de- TErmite. M. Guillon se trouve, sans le savoir, en liberté et prend cette ruelle étroite pour un chemin de ronde, il fait quelques pas, et ne rencontrant personne à qui s'adresser, il revient sur le fac- Itonnatre et lui demande où sont les bains.
a Quels bains? dit la sentinelle. — Ceux de la prison. — Eh bien ! ils sont probablement dans la prison, mais vous ne pouvez plus entrer. — Comment je ne puis plus entrer, mais je suis donc dehors? — Vous êtes dans la rue, vous devez bien le savoir. — Je ne m'en doutais pas, et ça ne fait pas mon compte. »
M. Guillon frappe au guichet et avertit en riant le porte-clefs de sa méprise ; celui-ci rendu subitement à son bon sens, remercie le prisonnier de n'avoir pas profité de sa faute, et le supplie de garder le secret sur ce qui vient d'arriver.
On raconte que sous le Directoire un condamné à la déportation se cacha à Sainte-Pélagie, persuadé qu'on le chercherait partout ailleurs que là. Son espérance ne fut pas trompée.
L'organisation administrative de Sainte -Pélagie ne fut guère régularisée que vers 1828; et en 1831 cette prison s'agrandit, et un bâtiment neuf fut exclusivement réservé aux détenus politiques.
La prison subit trois divisions : l'aile droite pour les prévenus des délits de la presse, de complots contre la sûreté de l'État et de tous autres délits politiques; — l'aile gauche pour les condamnés pour les mêmes causes; — le centre pour les jeunes condamnés correctionnels, au-dessous de 16 ans; et comme la prison n'a qu'une seule cour, les détenus enfermés dans les trois sections n'ayant entre eux aucune communication, jouirent, à tour de rôle, de la cour à des heures déterminées.
L'administration, en bâtissant sa Sainte-Pélagie politique, avait compté sans ses hôtes et sans le procureur du roi ; elle supposait que trente-six lits répartis dans dix chambres, et un petit dortoir, devaient suffire à l'avenir pour contenir le maximum de la population des prévenus politiques; que les condamnés n'occuperaient jamais plus de vingt-deux lits, et que quatre-vingt-dix lits, répartis
218 LES PRISOiNS DE PARIS.
dans six dortoirs ^ seraient plus que sufRsants à la population des jeunes apprentis voleurs ou vagabonds, qui, des bancs de la police correctionnelle, viendraient à l'école de Sainte-Pélagie.
M. Moreau Christophe, que sa position d'inspecteur place trèsavant dans les pensées secrètes de Tadministration, nous initie^ à une intention assez bizarre, qu'il assure avoir été celle du pouvoir. Il s'agit d'un essai de moralisation pénitentiaire, tenté en faveur des jeunes condamnés.
Le gouvernement avait pensé, dît M. l'inspecteur, que le mélange des jeunes détenus avec les politiques tournerait à Tamélio-' ration morale des premiers, autant qu'à la distraction bien entendue des seconds. Il faut convenir que, si l'administration se montrait dans ses rêves pénitentiaires peu éclairée, en ce qui touche les enfants, elle était du moins très-paternelle en cherchant à préparer des distractions aux hommes qu'elle mettait sous les verrous.
Mais cette illusion, M. Moreau Christophe lui-même Tavoue, ne tarda pas à se dissiper.
Le nombre des détenus politiques grossissant de jour en jour, il ne fut plus question de leur procurer des distractions bim entendues, ni d'en faire des maîtres es morale. Il fallut songer d'abord à trouver gîte pour les nouveaux venus. On exila les jeunes détenus.
Puis les arrivages de reclus doulilant encore, on refoula les condamnés correctionnels, dont nous ne parlerons dans ce chapitre que pour mémoire, attendu que nous aurions à répéter ce que nous avons déjà dit en écrivant l'histoire d'autres prisons, on les parqua dans cette partie du bâtiment qui avant 1830 renfermait les débiteurs, et on augmenta encore Sainte-Pélagie politique d'une cour et d'une partie de bâtiment.
Sainte-Pélagie politique devint alors un monde que chaque colon apprécia suivant son plus ou moins de philosophie ou d'humeur.
L'un d'eux s'écrie :
« Sainte-Pélagie, c'est le supplice par la langueur, la torture
* M. Tliéodore Miirel.
LES PRISONS DE PARIS. il9
par l'ennai, rhomicide par la consomptioD. — C'est une espèce do machine pneumatique appliquée au cerveau, qui pompe goutte à goutte toute sa sève, et Thébète, et Falanguit, et Tépuise. — Ce n'est pas l'agitation et ce n'est pas la paix. — Ce n'est pas Paris et ce n'est pas la solitude. — C'est un mélange de toutes choses : de l'air, un peu ; de l'espace, presque pas; des amis, quelquesuns ; des importuns, à foison. C'est une prison qui tient du monde; c'est un monde qui n'est pas fait pour une prison ; c'est un directeur humain qui a des formes aimables; ce sont des gardiens qui ressemblent à des ouvreuses de loges; ce n'est pas dur et c'est triste ; c'est une espèce de police civilisée ; c'est quelque chose de perpétuellement faux... Sainte-Pélagie est insupportable! »
Concevez-vous Sainte-Pélagie?
Un autre écrivain apprécie ainsi la prison politique ' :
(c Sainte-Pélagie, c'est le pêle-mêle de toutes les idées, l'entassement de toutes les opinions; c'est une espèce de pandémonium politique. La Caricature heurte la Quotidienne^ le Courrier de VEun rope coudoie la Révolution^ la Gazette pivote entre la Tribune et le Courrier FrançaiSj l'ami du peuple frôle le Suisse, le décoré de juillet fume h côté du garde du corps; les chouans y rencontrent de vieux soldats; toutes les couleurs et toutes les races, tous les âges, toutes les langues s'y trouvent : c'est une Babel, c'est un camp d'amis et d'ennemis après une déroute; c'est un asile, après la tempête, à des corps qui ont toutes les formes. — C'est singulier à voir comme une absurdité, c'est curieux comme une anomalie ; mais c'est triste comme un monstre ! »
La période qui s'écoula pendant les premiers mois de l'établisse:ment de la prison politique est empreinte d'un caractère particulier; et, au dire même de M. Moreau Christophe, qui s'est fait l'historien plus sévère que juste des actes des détenus, qu'il eut quelquefois à enregistrer comme inspecteur, il y avait dans la conduite et jusque dans les jeux des détenus quelque chose qui sentait encore la grande semaine du peuple. Le respect pour les lois, qui les avait fait s'insurger, leur faisait sentir le besoin de l'ordre,
' A. MarrasI.
wètne en prison; ils faisuieiU la police eux-mêmes, L'àn»(itiJL»8 sur un ywd mililaire. lu jeune officier inatrucleurleur liâisïiil l.'iire rexcrcicc chaque jour; le soir, a\anl la lenncture, ih ne réunissaient lous dans la cour, forniaienl le cercle, ulaçaîenl leur drapeau tricolore au milieu et entonnaient en cœur la prière du «çir. dette prière cY'tait la lUaneillaise et la l'arisieune, Loi*squ\n genoux, inclines et tètes nues, ils chantaient k voix basse ce cou-plet qui faisait tressaillir le cœur, Tatnbour du convoi dt nos frères, Taspeet thî la prison prenait un autre aspect, et l'on se croyait sur le» lomhes du l^ouvre.
Si par la tiuilo les hôtes de Sainte-Pélagie se montrèrent moins Mouuiis h Tordre* moins résignes à la position de vaincus, il ne faut pas, n'eu déplaise à M. Moreau Christophe, en chercher la cause dans cel esprit d'opposition systématique qui tout à coup aurait sni^i contre les actes d'un pouvoir sur lequel rejaillissait la désalTection ; c'est Tanarchie qui régna dans Tadministration de la luison, qui amena le désordre parmi les prisonniers; c est que, n'il y a ou haiîïe, elle tomba plutôt des administrateurs sur les administrés, autre!nent dit, des hauts geôliers sur lesdétenus, qu'elle ne rejaillit des administrés sur les administrateurs; cVst précisément ce que M- Moreau Christophe nomma le gré ofidotjQut et divers du libre arbitre, autrement dit Tarbitraire en matière de règletuent, qui ht renverser la barrière derrière laquelle se tenait dV Itord résigné le prisonnier politique.
Si l'fiiliuinislralion avait été ferme et juste, \igilante sans cruauté; ttî |i!h ïanîH faveurs accordées aux détenus et qui étaient de nature à ru (|u'on ne put pas les refuser sans être accusé de servir d'initi'unuurt a la vengeance plutôt {\ii^k la justice ; si ces faveurs eussent Mé aenordées sans arrière-pensée et sans intention de les voir soul'uni anuiter le désordre pour justilier la répression et faire de l'tnterdit une nércssité, les repas qu'on permit aux détenus de pniiidii? mi commun n'eussent pas été transformés en galas liiMyanlh} lu vin n'eut pas subi an guichet le miracle de la transh^linalhui en alcool; les chants patriotiques auraient continué. I^ntnntn par h» \n\nM\ i\v frapper les voûtes de la prison et de rappeler (I i'Mtll qdl avaient prolité, sans courir de chances du grand coup
de dé révolutionnaire, quel était le lot de ceux qui avaient mis leur vie comme enjeu; si l'administration avait respecté Tbomme dans le détenu, le détenu eût respecté les murs de la geàle, et ne les eût pas salis d'inscriptions menaçantes ou de figures coupables; si l'administration, comprenant l'égalité, n'eût pas accordé à la prière ou aux larmes d'une femme du monde ce qu'elle refusait à une prière ou aux larmes d'une femme du peuple, on n'eût jamais renouvelé à Sainte-Pélagie l'épisode romain de renlèvement des Sabines '. Si l'administration n'avait pas voulu faire du travail une peine, chaque détenu se fût fait avec joie ouvrier ou industriel. On en avait eu la preuve : le prisonnier Collot n'avait-il pas fabriqué un fusil de munition à l'aide seulement d'un couteau et d'un fleuret rompu? M. Morcau Christophe a vu l'œuvre, rien n'y manquait; les ressorts de la batterie étaient un chef-d'œuvre d'adresse. Les corbeilles de fleurs en perles du sous-officier Uutillct, condamné à la détention perpétuelle dans l'affaire des Prouvaires, étaient recherchées dans le faubourg Saint-Germain parmi ses co religionnaires politiques, comme saintes reliques. M. de Fleury, gérant de la Gazette de Francey s'était fuit tourneur et horloger; le docteur Gervais était devenu maître d'école ; M. Raspail quittait la plume à laquelle la science allait bientôt devoir de nouvelles révélations, pour faire des études sur les êtres infimes que la loi correctionnelle avait placés dans une des divisions de la maison ; un militaire détenu avait pris en pitié les élèves commencés par Grisier et Bertrand, et il s'était fait professeur d'escrime : lesépées étaient des joncs. Si l'administration n'avait eu hâte d'amener le désordre, Sainte-Pélagie politique eût pu toujours être ce qu'elle avait été au temps où M. le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld donnait, sous les verrous, ces délicieux routs auxquels était conviée l'élite de ses compagnons de captivité, quelle que fût la couleur de leur cocarde.
^ Un dimancbe, les détenus ne pouYant plus recevoir de visites qu'au parloir, brisèrent la grille et cuiporlèrent de vive force 1rs visitantes dans leurs chambres ; cet événement e:sl conna, dans les traditions de la prison, sous le nom de l'enlèvement des Sabines. — De l'étal actuel dês Prisons en France par M» Morcau Christophe.
Le grand souterrain de trente pieds qui donna [>assage à de nombreux fugitifs n^eût pas été ouvert si la captivité n^était pas devenue la torture, et peut-être alors les prisonniers politiques auraient pu réaliser la pensée de M. Moreau Christophe et imiter M. Raspail, qui a consacré dans ses écrits le souvenir des essais qu'il fit sur la classe des malheureux enfants détenus correctionnellement^ et connus alors sous la désignation de mornes, croûtons, etc.
a Lorsque nous sommes entrés à Sainte-Pélagie, ces petits mornes, dont grouillait notre basse-cour, restaient dans une grande réserve avec nous; ils n'avaient pas appris à nous connaître , et ils ne savaient pas trop s'ils devaient se mé6er de nos rapports; ils causaient peu, et ne se parlaient qu'à l'oreille; ils nous répondaient avec beaucoup de politesse, mais brièvement et sans s'arrêter; ils avaient leurs jeux à part et leurs conversations particulières,, dans les coins les plus retirés, et aussi loin qu'ils pouvaient se placer des groupes formés çà et là parles plus grands. On en voyait toujours un dans chaque cercle, qui tenait le haut bout de la conversation, et que tous les autres écoutaient, sans mot dire, assis à terre, l'œil fixe et l'oreille attentive; l'orateur faisait une pause à l'approche d'un grand, et l'auditoire retournait la tête comme pour dire au voisin : Vous êtes de trop ici. Ces petits conciliabules portaient l'empreinte du mystère et de la discrétion; il s'y faisait sans doute des communications de la plus haute importance, et rien n'en transpirait au dehors ; l'œil de la police, qui perce les murailles et les voûtes des plus profonds souterrains, rencontrait une atmosphère opaque et imperméable à sa puissance, autour de ces petites réunions qui se tenaient en plein air. On peut se douter de ce qui s'y disait, parce que le hasard m'a mis un jour à même d'y voir faire : Je trouvai sur mon palier un groupe de ces marmots qui jouaient aux billes; ils se rangèrent tous pour me laisser passer, et reprirent leur jeu dès que j'eus fermé ma porte. 11 faisait beaucoup de vent ce jour-là; tout à coup je sens un courant d'air assez vif, qui ne pouvait provenir que de la fenêtre ouverte du carré; effectivement à la fenêtre qui était fermée, il manquait une vitre, ce que je n'avais pas remarqué en montant. 11 n'y avait
LES PRISOiNS DE PARIS. ^5
pas d'auirc remède à cet inconvénient que de transporter sa table de travail dans un autre angle de la pistole. Un instant après, le courant d'air avait le double d'intensité^ et le vent ne paraissait pas souffler plus fort que tout à l'heure. Je rouvre ma porte pour boucher ce maudit carreau^ mais au lieu d'un, j'en trouvai cette fois deux qui manquaient de verres, et mes petits gamins paraissaient quatre fois plus affectionnés au jeu qu'auparavant. Je leur marchai sur les pieds tant ils faisaient peu d'attention aux talons de mes bottes ! Je soupçonnai alors ce que vous devinez déjà, et j'en acquis la certitude en observant de plus près; ces lutins s'étudiaient à faire la vitre (c'est le terme de leur argot) sans laisser la moindre trace de mastic, et sans que le voisin, si éveillé qu'il fût, pût entendre tinter le verre et frémir le châssis. Où passait cette lame de verre? Je l'ignore. Quels instruments si délicats employaient-ils à une opération si délicate? Ils devaient les loger clans le bout de leurs ongles, car pour sûr, ils n'en avaient pas vestige entre les mains. Mais enfin mon palier n'en était pas moins une école mutuelle, dont mes joueurs aux l)illes étaient déjà de fort habiles industriels dans l'une des principales branches du grand art des caroubleurs.
« Et puis ensuite ils me l'ont avoué d'un signe de tête, lorsqu'ils ont conçu un peu plus de confiance en ma prudence et en mes bons conseils. La toute-puissante loi dépense beaucoup d'argent, et autre chose de pire pour obtenir des révélations qui ne me coûtaient quq quelque marque d'intérêt; mais la loi ne voudrait pas de ma recette, qui est trop simple ; car tout le monde pourrait être la loi et les prophètes à ce prix : ce qui serait désastreux pour notre ordre de choses et ruineux pour une foule d'intérêts matériels et de droits acquis. Voyez donc un peu, si l'on s'adressait à ces petits apprentis du vice, en ces termes : « Mon enfant, tu viens de malfaire, avoue-le-moi franchement et en preuve d'amitié, non pas que je veuille t'en faire subir la moindre peine, et te donner des verges, parce qu'une mauvaise pensée t'aura trouvé faible et malappris. Oh mon Dieu, non ! tu n'as rien à craindre de moi ; je ne suis pas assez sot que de me montrer méchant envers toi, dans Tidée de vouloir te rendre bon ; pourquoi ne te pardon-
'2i4 LES PRISONS DE PARIS.
nerais-je pas ce que tu as commis, puisque Dieu m'a pardonné a mon tour tant de choses? Parle-moi à cœur ouYert : ta franchise d'un aveu soulage d'un grand poids la conscience fautiTC, et df^sarme le bras le plus violent. Dis*moi ce qui f^a porté au mal, afin que je cherche avec toi à conjurer ce mauvais génie : Esl--ce la faim ? Tiens, voilà du pain blanc, avec quelqueautre chose. Est-<rc le froid? Tiens, voilà des vêtements aussi propres et élégants que chauds et légers. Est-ce la haine et le ressentiment ? Laisse donc là ces mauvaises pensées : elles vous font tant de mal ! Le méchant est bien plus malheureux que sa victime; il souffre deux fois plus qu'elle, puisqu'il se tourmente à faire souffrir; rien n'est facile comme de pardonner; rien n'est terrible comme de méditer et de préparer un guet-apens, et de combiner l'exécution d'un projet de vengeance. Est-ce l'oisiveté? Tu n'as donc pas trouvé un travail qui te plaise ; viens avec moi et choisis parmi tous ceux-là : tout travail a des charmes pour quiconque en a le goût. Mon pauvre enfant, si tu pouvais t'tmaginer le bonheur qu'on éprouve à se rendre utile, tu mendierais comme une aumône l'occasion de faire une bonne action. Ainsi, ne crains rien, tu parles à un de tes semblables; avoue-moi tout, quand tu auras commis une faute; tout encore quand tu en auras commis une autre et puis une antre : j)eutêtre à la quatrième, je finirai, à force de bonté, par me faire comprendre. Tout sera effacé dès que nous serons parvenus à réparer le dommage; je n'aurai pas perdu mon temps, si mes bons conseils te ramènent; et si je n'y réussis pas, j'aurai du moins appris à mieux m'y prendre une autre fois. »
Nous avons dit qu'une partie de la localité de Sainte-Pélagie avait été, pendant un certain laps de temps, consacrée à la garde des prisonniers pour dettes. A cette époque on faisait de cette geôle comme on fit depuis de certains territoires conquis ou cédés par protocoles : quand la population des délits politiques grossissait, on perçait un mur qui permit au trop-plein de se vider dans les cellules de la dette, et on reculait de quelques toises la frontière de plâtre qui divisait les deux Etats; si, au contraire, la dette grossissait de pensionnaires, on faisait refluer le sujet politique.
En France, le fisc fait nid partout, et s'il rançonne les portes
et fenêtres de la demeure du citadin libre, il fut un temps, proche de nous, où il soumettait à la dlme les barreaux et les verrous derrière lesquels vivait le captif. A cette époque, il fallait que la curiosité, l'amitié ou la philanthropie désireuse de visiter la prison, payât à la préfecture de police un passe-port spécial, sans lequel la ^ brigade des porte-clefs ne laissait pas franchir le guichet.
Après avoir gravi un escalier sombre et escarpé, à la lueur d'un demi-jour qui tombait dNme lucarne, on pouvait lire sur une porte cette inscription : Bureau desprisonSy et on entrait dans une salle enfumée. On se trouvait là face à face des variétés les plus bigarrées de physionomies, coude à coude avec les contrastes les plus saillants de costumes ; la même main délivrait les permis de circulation pour la Force, Saint-Lazare, Bicétre et Sainte-Pélagie ; à la même règle étaient soumis Tescroc, le faussaire, Tinfanticide et le débiteur.
Ce bureau était, depuis nombre d'années, le centre commun où venaient aboutir toutes les demandes; c'était d'usage consacré par une routine dont la tradition se perdait dans les cartons de M. de Sartines. Ce mode réglementaire n'était pas en désaccord avec la vétusté de la loi de la contrainte par corps, qui a traversé, presque vierge, les refontes successives des codes, depuis les arque busades de Charles IX.
' Quand je visitai la section de la dette de Sainte-Pélagie, j'accomplis les formalités préliminaires et le guichet s'ouvrit. C'était vers l'année 1827.
Je me trouvai dans un monde dont se font une bien fausse idée ceux qui en parlent en air libre. Où sont les peintures si gaies que les feuilletonistes et les chansonniers ont esquissées de cette demeure? où sont les nombreux essaims de femmes qui, dit-on, viennent colorer par leur joie insouciante la triste teinte de ces murs? J'ai beau prêter l'oreille, je n'entends pas ces concerts bachiques, ces bruyants éclats de l'orgie qu'on trouve dans les romans.
Je jetai d'abord sur le préau un coup d'œil de géomètre, je calculai l'espace dont chaque pensionnaire pouvait profiter dans le
2iti LKS PUISONS DE PARIS,
seul lieu de la maison où il circulât un peu d^aîr vital, et je pus me convaincre que, vers le soir, lorsque isolés des amis qui les ont visités, tous les détenus venaient à la fois s'y grouper, chacun ne pouvait disposer, pour sa part, que d'une fraction de quatrevingt-dix centimètres carrés de terrain.
Messieurs, à la paie ! cria dans les corridors une voix glapissante, et cent voix firent écho. Le comptable, suivi d'un garçon de service porteur d'une sacoche, alla prendre place dans une cellule où la foule impatiente se précipita sur ses pas.
C'était le moment de voir de près tout le personnel de la prison et de faire quelques observations.
Toute la population se mit en rang pour passer au bureau, ei chacun toucha un sixième de la taxe de vingt francs que le créancier donnait alors chaque mois au prisonnier, pour se nourrir et payer le loyer de son mobilier.
Après avoir vu défiler une peuplade d'artisans et d'ouvriers, dont le costume, le langage, contrastaient singulièrement avec le tilre de négociant en vertu duquel ils étaient enlevés aux ateliers, aux chantiers et aux achalandages qui les réclamaient, il parut quelques physionomies d'hommes du monde, quelques individus de la moyenne bourgeoisie, un grand nombre déjeunes étourncaux:
Un des détenus qui se présenta des premiers, était, en ferme de prison, un cheval de retour: c'était pour la quatrième fois que cet officier, décoré et couvert de blessures, revenait pour purger la même dette. Après cinq mois de captivité, il fit un arrangement avec son créancier à qui il devait deux mille francs; il se reconnut débiteur de cinq cents francs de plus, qu'il promit de payer à quatre-vingt-dix jours. L'écrou fut levé. Le paiement manqua ; le capitaine revint prendre ses quartiers. Un an écoulé, il reconnaît devoir au même incarcérateur trois mille francs, cl obtient six mois pour les payer. Il donne un à-compte de mille francs, ne peut, au délai fixé, solder le restant; il revient h Sainte- Pélagie pour la troisième fois. Ainsi, après avoir fait près de trois années de prison, ce débiteur doit un tiers de plus qu'il ne devait en entrant, et il a payé mille francs qui ne sont en compte que comme prime d'encouragement au profit do son créancier.
Le vieillard qui le suivait était un monument de Tesprit spéculateur d'une certaine classe de créanciers. Débiteur presque aveugle, et perclus du bras gauche, il doit cinq cents francs à un receveur de rentes. Huit jours avant la fête du roi, Thomme de finance avait jeté dans le cachot le pauvre invalide, espérant que les bienfaits de la liste civile descendraient sur son vieillard. Malheureusement les prévisions ne s'étaient pas accomplies. Le créancier espérait beaucoup pour Tannée suivante.
Au nombre des détenus, je reconnus mon ancien porteur d'eau, et il ne fallut pas le presser beaucoup pour apprendre l'histoire de son incarcération.
Léonard était Auvergnat ; après avoir porté de l'eau dans des seaux et à bras, pendant quc^lques années, il étendit son ambition jusqu'au tonneau-charrette, et le voilà qui élargit le cercle de ses pratiques delà rue du Faubourg-Poissonnière au Marais; mais, malheureusement, Léonard n'était que locataire de l'instrument de son travail. Le propriétaire du tonneau était un autre Auvergnat qui, chaque mois, venait recevoir le prix du marché; il avait laissé grossir les arrérages : l'usure enila le chiffre de la dette aux époques de renouvellement, et quand le billet offrit une somme exploHabky comme disent les huissiers, le débiteur fut cité au tribunal de commerce.
Léonard ne fut plus un porteur d'eau ; il fut condamné à être négociant, par conséquent passible de la contrainte par corps. Léonard voulut avoir recours à la faillite ; il se présenta au greffe pour y déposer son bilan, mais l'aréopage commercial déclara alors que Léonard était porteur d'eau et non pas négociant.
Quinze jours après, l'Auvergnat était habitant de la prison de la rue de la Clef.
Léonard aurait voulu appeler de cette sentence ; son frère consentit à faire les frais, mais Léonard ne devait que trois cents francs, et l'avocat qu'il consulta lui apprit qu'il fallait, pour jouir de la faveur de la révision, devoir au moins la moitié d'un billet de mille francs. Le code des Osages ne contient probablement pas d'aussi burlesques dispositions.
Quand je demandai à Léonard ce qu'était devenue sa famille
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LES PRISONS DE PARIS. â»9
avait eu à soutenir dans son logU contre les gardes du commerce. Ce détenu, qui portait sur la joue gauche une blessure à peine cicatrisée, preuve de sa résistance, avait d'abord voulu se constituer prisonnier .«Il s'était présenté au greffe ; là, on lui avait dit que le condamné pour dettes n'avait pas la faculté accordée au condamné pour crime, qui, dans Tétat de contumace, est admis à la prison dès qu'il frappe au guichet ; mais le débiteur doit être appréhendé au corps avec brutalité, jeté dans un fiacre, à la vue des oisifs et des curieux qui, la plupart du temps, imaginent assister à la capture d'un grand criminel promis au banc des assises. 11 faut qu'il paie au poids de l'or l'expédition judiciaire que les recors et leurs chefs ont entreprise contre lui, et dont souvent la voie publique a été le champ de bataille.
Dans ce parc aux débiteurs, il y avait alors bien des misères ; nous les comparerons avec celles qu'engendre l'application inintelligente de la contrainte par corps depuis qu'elle a subi des amendements. Le parallèle appartient à l'histoire de la prison moderne de Clichy. Nous verrons ce que la raison a gagné à la révolution de 1830. Ici nous dirons que l'humanité lui a dû la fin d'une grande infortune.
Au second étage des bâtiments réservés aux dettiers, une cellule, modestement meublée, était la demeure d'un colonel américain, M. Swann, qui, après de longues contestations d'intérêt avec un de nos compatriotes, avait préféré lui donner son corps en otage, à payer une somme que sa conscience lui disait ne pas devoir. La loi française d'alors ordonnait l'arrestation provisoire du débiteur étranger; et, vingt ans après l'incarcération, le provisoire durait encore.
Le colonel Swann, compatriote et ami de Washington, avait servi dans les guerres de l'Indépendance avec La Fayette, et souvent on vît le vieux républicain français plier sa tête blanche sous le guichet de la geôle qui retenait son frère d'armes.
La fortune personnelle, l'assistance de riches amis, peut-être même l'évasion projetée ou achetée, auraient pu rendre l'Américain à la liberté ; il était tellement accoutumé à son supplice, qu'on pourrait croire que cette pensée ne lui vint jamais.
230 LES PRISONS DE PAlilS.
Ce n'était pas sans émotion qu'on voyait ce beau vieillard, dont les traits semblaient le calque de ceux de Benjamin Franklin^ se promener dans les couloirs étroits de la prison et chercher un peu d'air pur aux meurtrières qui donnaient su^ le jardin des plantes ; sa longue robe de chambre de molleton ou de basin blanc annonçait de loin sa venue ^ et c'était alors un curieux et attendrissant spectacle que de voir les groupes de détenus se dissoudre pour laisser passage à TAméricain, les uns nettoyant, à son approche, le corridor souvent encombré de meubles, d'autres rentrant les modestes fourneaux sur lesquels ils apprêtaient leurs aliments, de crainte que l'odeur du charbon ne fût désagréable au prisonnier.
Cet amour de tous, le colonel Swann Tavait justement conquis ; le vétéran de la prison avait marqué chaque jour de sa détention par des bienfaits, la plupart mystérieux et anonymes.
Jamais le détenu misérable n'avait en vain frappé à sa chambre, et souvent en y venant chercher du pain, il y avait trouvé la liberté.
Deux classes de détenus se partageaient alors le bâtiment de la dette : les débiteurs qui avaient encore des ressources pécuniaires à ajouter au faible secours alimentaire donné par leurs créanciers, et les nécessiteux sans d'autres moyens d'existence que les quel* ques centimes reçus tous les cinq jours au bureau de paie. Ces derniers se faisaient domestiques des autres détenus pour un modique salaire, et avaient reçu le surnom de bonnets de coton.
Un de ces hommes, informé que le colonel Sv^ann n'avait plus son bonnet de coton, vint s'offrir pour le remplacer. L'Américain fut bientôt au courant de la position de ce détenu, incarcéré pour une somme de quelques cents francs et père d'une nombreuse famille. Le détenu demanda six francs par mois pour salaire à M. Swann.
«J'y consens, dit l'Américain. » Il ouvrit un petit coffre, compléta quelques piles d'écus qu'il avait sur une table, et dit au bonnet de coton :
«Voilà le paiement de cinq années d'avance; » et il ajouta en souriant :
« Si voire travail vous empêche de venir, voua m'enverrez votre femme. »
Ces faits-là se renouvelaient souvent.
Une pauvre jeune fiUe^ étant venue souhgiter la fête à son vieux père, prisonnier^ reçut au greffe un petit papier qu'un employé la chargea de remettre au détenu en même temps que son bouquet. Le vieillard déroula le papier et lut ces mots : a Je reconnais avoir reçu de M. *** (le nom du prisonnier), la somme de cinq cent quatre-vingt-sept francs, montant du capital, intérêts et frais de la somme pour laquelle il est écrbué à Sainte-Pélagie, et je donne, par cette présente, procuration à M* Papin de lever le plus tôt possible Técrou du susdit. »
Ce billet était signé du créancier du vieillard insolvable. Inutile de dire que le colonel Swann s'était mystérieusement substitué au débiteur dans l'envoi de l'argent au créancier.
Un seul créancier retenait captif le vieillard, et chaque année ce créancier espérant voir fléchir la forte volonté du détenu, le faisait appeler au greffe, et lui offrait une transaction.
Le directeur, les employés du greffe pressaient le vieillard d'accepter les propositions qui le rendraient à sa patrie, à sa famille. Il souriait tristement, et se retournant vers le porte-clefs, il lui disait :
Allons, mon ami, ramenez-moi à ma chambre. Il saluait le débiteur et lui disait : Au revoir, monsieur, à Tannée prochaine...
Vers l'année 1829, les habitués du jardin des plantes pouvaient apercevoir du labyrinthe un vieillard se promenant pendant quelques heures chaque jour, près du factionnaire, sur la galerie qui domine la prison de Sainte-Pélagie; ce vieillard était le colonel Swann» Le médecin avait demandé qu'il fût permis au doyen de la prison de respirer dans une atmosphère plus pnre que celle dans laquelle il vivait depuis si longtemps.
Le colonel avait profité av^ec reconnaissance de cette faveur ; mais comme s'il eût été averti par un pressentiment secret , il avait dit nu docteur : « L'air vif de la liberté tuera mon corps, habitué à la lourde atmosphère de la prison. »
Quelques mois après, le canon Su 27 juillet grondait.
Le 28, les portes de la bastille commerciale s'ouvrirent ; tous les détenus sortirent.
Le colonel Swann devint libre quand allait sonner la dernière heure de sa vingtième année de captivité.
Après le triomphe populaire, il voulut serrer contre son cœur son vieil ami La Fayette ; et, sur les marches de Thôtel de ville s'est réalisée cette prédiction que le captif de Sainte-Pélagie s'était faite à lui-même : c L'air vif de la liberté tuera mon corps, habitué à la lourde atmosphère de la geôle.
Lclendemain, le vieillard de Sainte-Pélagie s'éteignit et ferma les yeux sur notre sol si longtemps inhospitalier pour lui.
CLICIIY.
La révolution de 1830 s'était accomplie; on devait attendre une réaction législative dans l'institution de la contrainte par corps.
Depuis longtemps les esprits les plus élevés, des hommes intelligemment philanthropes, d'honorables et hauts -financiers, avaient élevé la voix contre la loi qui donne sans profit à un créancier le corps de son débiteur. M. Ilyde de Neuville était le chef de cette croisade au profit de la raison et de Thumanité.
Jacques Laffitte avait dit à la tribune : « Les besoins du commerce ne réclament point l'exécution de la contrainte par corps;
«lie ne s'exerce qu'au profit de l'usure, et elle protège la paresse et la débauche quand elle ne l'enfante pas. »
Le conile Alexandre de Laborde demandait à chaque session, à propos de la prison de Sainte-Pélagie : « Quand donc anéantiral-on ce monl-de-piélé des créatures humaines? »
Un écrivain appelait cette mesure : c Une législation outrée, blasée, paradoxale, qui met un débiteur en prison afin qu'il ne rende jamais l'argent à son créancier. »
<i La loi de la contrainte par corps, disait un légiste distingué \ frappant indistinctement le cultivateur qui fertilise les champs, le militaire qui s'est voué à la défense de son pays, celui dont l'industrie active travaille sans relâche à découvrir de nouvelles sources de richesses, le savant qui consacre ses veilles à reculer les limites de la science, l'écrivain qui travaille à étendre les bienfaits de l'instruction, le jurisconsulte en qui la veuve et l'orphelin trouvent un défenseur généreux, et dont les conseils soulagent bien des infortunes, la société, dont le bien-être et la prospérité sont entretenus par la coopération de chacun de ses membres, éprouve, elle aussi, un préjudice notable du retranchement qui lui est fait de Tun d'eux, et, dès lors, elle a intérêt Ix demander la réforme d'une loi qui ne respecte ni l'âge, ni le sexe, ni la gloire acquise, ni les services rendus, et qui lui ravit sans ménagement ceux qui la nourrissent, qui la protègent et la défendent. ]>
On avait tout dit contre la contrainte par corps, que M. Hyde de Neuville nommait une cause facile à défendre, difficile à gagner. Les bons esprits l'avaient déclarée illégitime, immorale, anti sociale, et attentant à la dignité humaine, et presque toujours inutile dans sa cruauté *.
La législature procéda enfin à la réforme, et voici la satisfaction qu'elle donna à la raison et à l'humanité.
Le débiteur resta la propriété du créancier, mais la durée de l'esclavage fut calculée sur le chiffre de la dette ; de telle sorte
> M. Crivclli.
* Il résulte de tableanx statistiques de la prison pour dettes du département de la Seine, qui renferme i elle seule plus de dettiers que toutes les prisons du royaume, que, sur 3,566 détenus sortis pendant le cours de six années, 307 seulement ont obtenu Icnr élargissement par le paiement du montant de leur dette.
qu'un franc de plus ou de moins, fit varier rincarcéralion de frois cent soixante-cinq à sept cent trente jours.
1^ nouveau code reconnut bien qu^il était inhumain de garder sous les verrous un homme qui ne pouvait pas payer, mais seulement quand il avait soixante-dix ans bien accomplis.
Il fut avoue par les législateurs que le captif, privé de tout moyen de travail, et quelquefois chargé de famille, ne pouvait vivre avec la somme que Tancienne loi contraignait le créancier à payer à son débiteur sous la dénominations d^aliments; elle ajouta 18 centimes par jour.
La rapacité du créancier fut modérée quelque peu, et la loi lui refusa une double proie, faveur que Tancien code avait établie ; et désormais le créancier ne put prendre qu^un corps dans un ménage; il eut le choix entre le mari et la femme solidaires.
L'infortune du colonel américain Swan * était encore trop récente pour que le souvenir en fût éteint. Les législateurs cuvent a cœur de conserver à la nation française cette vieille renommée de terre hospitalière qui avait traversé les siècles; et, afin qu'on ne dit plus qu'un homme était resté vingt ans captif dans la bastille commerciale, la loi nouvelle établit qu'à l'avenir un étranger qui devrait quelques mètres de draps à un tailleur français, ou quelques mois de loyer à un hôtelier indigène, ne pourrait être retenu, dans la prison pour dettes, plus de dix années.
Lorsqu'on discuta la loi, on disait dans les couloirs de la chambre des députés : « Bientôt Sainte- Pélagie sera fermée. »
La prévision s'est, en effet, réalisée.
Sainte- Pélagie s'est fermée, mais on a ouvert Clichy.
* On a conservé au fort du Hà, près Bordeaux, dans le quartier de la dette de cette prison départementale, le souvenir d'un Anglais qui fut comme le Swan de cette autre Saiute-Pélagie. Écroué pour une dette de G,000 francs, qui s'accrut successivement jusqo*Â 60,000 francs par les recommandations d'autres créanciers, il se refusa, pendant dis'sept ans, i les acquitter. Ce débiteur récalcitrant, mais non pas insolvable, jouissait de 25,000 francs de rente. Tous les trois mois, un des surveillants de la prison allait recevoir un quartier de ses revenus. L'Anglais appelait des chanteurs ambulants sous sa fenêtre, et leur faisait largesse comme un vrai seigneur du moyen Age. (Description du fort du 1U, par Léon Faucher.)
Sur remplacement de Tancien hôtel Saillard s'est élevé, rue de Clîchy, la nouvelle prison pour dettes.
Cette prison est partagée en deux quartiers distincts : — Quartier des hommes, — quartier des femmes.
Le quartier des femmes se compose de dix-huit chambres à cheminée, d'un parloir, d'un préau.
Le quartier des hommes est placé dans le bâtiment principal, qui précède le bâtiment d'administration, précédé lui-même d'une grande cour d'entrée.
Le bâtiment principal se compose de trois étages ; chaque étage contient une double rangée de cellules partagées par un long corridor.
Au rez-de-chaussée règne une vas*te galerie, carrelée en briques, qui sert de promenoir d'hiver aux détenus; elle est bordée de cellules d'un côté, et, de l'autre, elle offre, par de hautes fenêtres, la vue de la cour-jardin que le goût et le travail des détenus ont embellie.
Chaque cellule a 3 mètres de longueur et 2 mètres 50 centimètres de largeur. Le mobilier de chaque détenu consiste en une petite armoire, un porte-manteau et un lit en fer que l'administration des prisons donne gratuitement. Pour compléter l'ameublement du logis, l'administration vient encore à l'aide du dettier, mais elle accomplit un acte de commerce et se fait loueuse : à raison de 30 centimes par jour, elle donne des draps, deux légers matelas , un oreiller , deux couvertures, deux chaises de paille et une petite table en bois blanc.
Dans le budget du prisonnier pour dettes, les frais de mobilier entrent donc à peu près pour un tiers dp la somme qui lui est allouée pour aliments.
Nul n'est contraint de prendre le mobilier de l'administration : mais le plus grand nombre des prisonniers pour dettes ont fait ressource de tout ce qu'ils possédaient, avant de se laisser amener à la maison de Clichy; d'autres ont vu leur mobilier vendu au profit des créanciers, ou plutôt des huissiers ; le lit que la loi accorde, malgré saisie et exécution, est resté à la mère de famille ou aux enfants. Les prisonniers plus aisés pourraient avoir un mobi*
lier à eux, mais Tarchitecle, en bâtissant les cellules, a sans doute eu la pensée d^aider Tadministration dans son industrie; il a été si économe de Tespace, qu'un matelas de grandeur ordinaire envahirait toute la localité. Force est donc de revenir aux effets mobiliers de la location.
Quelques détenus d'élite ont cependant quelquefois préféré traiter avec des tapissiers des environs pour orner leur cellule. On cite un marchand du quartier, qui donna en location un fauteuil Voltaire d'occasion, a raison de 18 francs par mois. Le locataire resta trois années prisonnier, et quand on leva son écrou, il devait au tapissier 630 francs; il avait payé le premier mois d'avance.
En entrant par cette porte monumentale de la prison pour det* tes, et en parcourant les vastes antichambres de la localité, le greffe, assez spacieux pour mettre les archives de toutes les pri-sons de Paris, la première pensée qui se présente, c'est qu'il doit y avoir une juste distribution de l'espace, et que les vestibules sont l'enseigne de l'intérieur ; il n'en est rien : on dirait que le constructeur n'a pensé qu'à l'effet pittoresque des grilles et au bien-être des porte-clefs. Le visiteur a plus de chemin à faire de la porte d'entrée à celle qui sert de limite au quartier des détenus, que de cette dernière aux plus lointaines extrémités de la prison.
La cour d'honneur ne sert absolument qu'à faire parader les fiacres dans lesquels les gardes du commerce et recors amènent les débiteurs.
[In grand nombre de restaurateurs de Paris envieraient Tespace donné par l'architecte aux fourneaux du cantinier de Clichy.
Une observation assez singulière se présente ici : on ne peut nier que parmi les nations ce ne soit la France qui aime le plus les spectacles et qui fasse le plusgrand usage de l'emprisonnement, et c'est chez elle cependant que les théâtres et les prisons sont le plus mal construits.
Nous avons eu souvent occasion de contredire l'inspecteur général des prisons, M. Moreau Christophe, dans l'appréciation administrative ou morale des faits relatifs aux prisons. A propos de la maison pour dettes, nous aurons encore à opposer quelquefois nos opinions aux siennes.
Écoulons-le, nous répondrons :
<s Les prisons pour délies ne sont plus aujourd'hui ce que les écrivains de journaux et de romans se plaisent à les faire encore, d'horribles monls-de-piété de chair humaine, où le débiteur expie dans les larmes et dans les cruels tourments de la plus dure captivité, le tort souvent involontaire d'un défaut de paiement à échéance.
« Ces prisons, appelées autrefois du nom de carcer tœdialiêy parce que la tristesse el l'ennui y consumaient les jours du malheureux dellier, peuvent recevoir aujourd'hui celui de carcer gaudialis^ parce que la vie du prisonnier s'y passe pourlui plus joyeusement que dans le monde. »
M. Moreau Christophe invite ceux qui douteraient de son assertion à visiter avec lui la prison de Clichy ; langage métaphorique à part, à lire ce qu'il a écrit sur ces lieux, qu'il juge en inspecteur enthousiaste.
c La maison possède, dit-il^ un immense préau-jardin, où l'eau, les fleurs, les arbres et le gazon ne laissent au sable que Tespace nécessaire pour la promenade et les jeux de course des détenus... et mieux que tout cela, de l'air pur en abondance, du soleil en toute saison, une vue admirable sous tous ses points, des portes sans verrous , des grilles peintes en gris.
€ C'est dans cette commode et riante retraite que le créancier de Paris a la simplicité grande de faire enfermer son débiteur, et de croire pouvoir le contraindre, par ce moyen, à racheter les plaisirs de sa vie libre contre les ennuis de sa vie en prison.
« Simplicité grande en effet! car les ennuis de la captivité, dans une telle prison, coulent mille fois plus doux pour lui, pour peu qu'il sache en jouir, que les plaisirs d'une telle liberté, dans le monde. »
On peut renvoyer à M. Moreau Christophe le reproche qu'il adresse aux écrivains qui ont parlé de la maison de Clichy.
Ce tableau de la prison pour dettes de Paris sent le feuillelon et le roman, un peu plus qu'il ne convient peut-être à la gravité d'un administrateur; on croirait que M. Moreau Christophe n'a visité Clichy que par une de ces belles journées d'élé où l'arbre de Judco,
ornement du préau, jette sur le banc de gazon qui lui sert de ceinture, ses belles grappes pourpres; on dirait qu'il a pris pour son inspection quelques heures à son choix moins. tristes que les autres, où les visiteurs de toutes les classes viennent s'asseoir pêle-mêle avec les détenus à la grande table du loto ; en voyant ces troupes d'enfants, dont les uns sont coquettement parés, jouer dans la salle de verdure ou sous les platanes près du chef de famille qui, le soir, ne rentrera pas sous le toit conjugal ; en entendant peut-être, dans les couloirs, l'écho de quelque toast inspiré par le Champagne prohibé, échappé à la surveillance du guichet, l'écrivain que nous réfutons a pu croire la prison pour dettes une commode et riante retraite. Il ne l'a regardée que sous un seul aspect.
Sans doute, dans ce monde exceptionnel, il y a des types curieux et même comiques, des incidents nombreux qui peuvent amener le sourire aux lèvres; on y rencontre la joie, l'insouciance, quelquefois même l'orgie... Mais n'y a-t-il que cela?
Les chroniques de Clichy sont riches de faits en tous genres.
On vous montrera une cellule où fut détenu pendant deux ans un homme de quarante ans, écroué pour ses frais de nourrice. Voici comment la chose s'était passée : les parents du prisonnier devaient à la nourrice, à l'époque du sevrage, une somme de quatre cents francs ; ils firent un billet, ne le payèrent pas et mournrent. Arrivé à vingt et un ans, le nourrisson connut cette dette ; il voulut y faire honneur, et souscrivit un billet avec les intérêts. Le mari de la nouVrice, qui faisait des élèves en bestiaux, tomba en déconfiture; le billet, renouvelé plusieurs fois, vint des mains des syndics entre celles d'un agent d'affaires... Le chiffre grossit par l'usure, et le nourrisson , à l'âge de quarante et quelques années, vint à Clichy comme débiteur de dix à douze mille francs.
Un jour, une partie de dominos s'engagea dans une cellule entre un jeune détenu pour dettes et une jolie visiteuse. L'enjeu était d'abord insignifiant; mais la mauvaise fortune poursuivant la joueuse, elle alla jusqu'à proposer de jouer sur parole la dette de son partner. Le débiteur accepta en riant, et il gagna partie et revanche... Ace moment, la cloche, qui donne le signal de la sortie, se fit entendre, (^débiteur reconduisit jusqu'au guichet la dame, qui
demanda, avec un sang-froid comique, vingt-quatre heures à son
créancier pour le payer.
Le lendemain, on entendait un porte-clefs crier : M. CL., au greffe; et un moment après, le jeune homme était en liberté.
Voici ce qui s^était passé.
La visiteuse appartenait à cette classe de femmes insouciantes, après lesquelles la fortune semble courir sous toutes les formes. Tn vieillard riche lui avait plusieurs fois offert sérieusement le mariage; elle avait ajourné la proposition, et elle venait de temps en temps à Clichy dépenser ses heures de célibat.
Le vieillard reçut un matin cette lettre :
a J'ai contracté hier une dette au jeu ; j'ai perdu trois mille francs, que j'ai promis payer ce matin ; voulez-vous faire honneur a ma parole comme ami ou comme mari?... je vous laisse le choix du titre. »
La réponse né s'était pas fait attendre^ Le jeune détenu fut forcé d'accepter la liberté qui lui était acquise. Quand il se rendit au greffe , son créancier avait donné quittance, et n'était pas homme à rendre l'argent. La joueuse de dominos devint bientôt comtesse.
On vous parlera du singulier décompte qu'un débiteur, réduit à l'impossibilité de solder pécuniairement, fut obligé de faire moralement au moins pour l'acquit de sa conscience, et qu'on vit longtemps écrit dans une cellule :
« Je dois à mon créancier, avec les frais, mille hliit cent trentesix francs, plus cinq ans de prison, suivant le Code. Supposons que j'aie à entreprendre un voyage de neuf raille deux cent quatrevingts lieues, et qu'il me faille rester cinq ans en route. C'est, si je compte bien, en divisant mon compte de lieues par le nombre de jours, cinq lieues qu'il me faut faire entre chaque soleil. Cinq lieues me représentent le paiement de vingt sous par jour, puisqu'en restant en prison, je suis censé donner à mon créancier trois cent soixante-cinq francs par an, ou mille huit cent trentesix francs pour cinq ans; donc, quand j'aurai terminé mon voyage, j'aurai payé légalement ma dette, et je retournerai dans ma famille comme si j'arrivais d'Amérique ou de Saint-Pétersbourg. »
LES PRISONS DE PARIS. Ui !
I^es anecdotes curieuses ne manquent pas ; un historien de la prison pour dettes a raconté le fait suivant :
< En 1838, un tailleur de la rue du llelder avait mis à Clichy, pour une somme de 6,000 francs, un noble Dalmate, le comte B..., lequel n'en est sorti qu'en 1843. Or, ces cinq ans, moins quinze jours, le comte B... les a littéralement passés dans sa chambre. Pas une fois il n'esl descendu dans le jardin, pas une fois on ne Ta vu se promener dans les corridors. Bien qu'il fût d'une politesse exquise, lorsque, par hasard, on lui adressait la parole, jamais il n'a mis le pied dans la cellule d'un de ses compagnons, jamais il n'en a invité un à entrer dans la sienne. Pendant cinq ans on ne l'a pas vu ouvrir un livre, ou parcourir un journal, ou faire œuvre quelconque de ses dix doigts. Il passait ses journées entières debout, devant sa fenêtre, toujours cravalé, colleté, boulonné jusqu'au haut. A la (in , il n'avait plus de linge ; mais ses bottes étaient vernies chaque matin par un détenu qu'il payait à cet effet. Pendant cinq ans, le comte B... n'a pas pris un bain; mais sa belle barbe noire a toujours été peignée et ambrée, comme s'il eût dû aller au bal. Pendant cinq ans, il n'a reçu que deux lettres et n'a reçu que deux visites.
« La première fois, deux ans environ après son incarcération, on vit arriver le tailleur de la rue du Uelder, et la conversation suivante s'engagea au greffe (les créanciers ne pénètrent jamais dans Tintérieur) : a Monsieur le comte, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler, que puis-je pour votre service? — Monsieur, j'ai épuisé mes ressources personnelles ; un homme comme moi ne saurait vivre avec 83 centimes par jour. Puisque vous me croyez bon pour vous payer 6,000 francs, je vous paierai aussi bien une somme plus forte quand j'aurai vendu mes domaines en Dalmatie. — Cela me parait juste, monsieur le comte ; combien désirezvous? — Je voudrais 50 francs par mois en sus de mes aliments. — Vous les aurez; trop heureux de vous être agréable ! Est-ce tout ce que vous désirez? — Absolument tout, et je vous suis fort reconnaissant. — Ne parlons pas de cela, je vous prie ; je suis bien votre serviteur, mon cher monsieur le comte. » Et pendant les trois autres années les 50 francs de supplément furent versés tous
242 LES PRISONS DE PAUtS.
les mois au greffe aussi régulièreraent que les 30 francs d^i-
liments.
c En 1843, on vit revenir le tailleur, suivi de deux commissionnaires portant une lourde malle, c Monsieur le comte, dit-il, j'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré, et j'accepte toutes vos propo* sitions. Je vous rends la liberté, je vous apporte une masse d'effets en rapport avec votre rang; j'y ai joint montre, chaînes, épingles, bagues, lorgnon, tout ce qui se fait de plus élégant. Voici dans cette bourse 500 francs en or pour les quinze jours que vous désirez passer à Paris pour vous décarémer un peu, ou plutôt pour faire votre carnaval. Ces 500 francs sont uniquement pour tos menus plaisirs, car j'ai pris la liberté de payer à l'avance le logement et le domestique que je vous ai retenus à l'hôtel des Princes* Mon notaire va venir, et nous passerons un petit acte qui m'assure le recouvrement de toutes mes avances, s'élevant aujourd'hui à 18,000 francs, auxquels il faudra, il conviendra d'en ajouter 3,000, que je remettrai à son second clerc, qui veut bien partir avec vous en poste dans quinze jours, se charger de payer partout et de me rapporter mon argent. »
a Le notaire vint, l'acte fut dressé, la main-levée de l'écrou donnée. M. le comte s'amusa fidèlement quinze jours, ainsi qu'il s'y était engagé; le seizième, il partit avec le deuxième clerc, qui n'avait jamais fait un aussi agréable voyage; mais qui, à son retour, annonça au magniCque tailleur, que, soit à cause des majorats ou des hypothèques qui grèvent les domaines de M. B..,, il est plus que douteux qu'il retire jamais cent écus de ces 21,000 fr. » Le séjour de la dette a eu quelques soirées joyeuses à l'époque
de l'incarcéi-ation d'un célèbre chef d'orchestre. J , qui avait
gagné aux concerts du Casino une renommée qui menaça d'é«clipser celle de Musard, devint pendant quelques mois l'hôle de Clichy. La chambre de l'artiste dominait de quelques mètres le mur de ronde qui donne sur remplacement où alors était Tivoli.
J , captif, ne put entendre sans émotion la brise du soir
lui apporter dans sa cellule l'écho des jolies contredanses qu'il avait composées en des temps de liberté, et dans l'exécution des—
quelles il s'était réservé une partie brillante de flûte qui inspirait toujours Tenthousiasme.
Ces soirs-lày d'autres instrumentistes que lui, captif, exécutaient son quadrille favori
L'heure de la clôture des chambres n'est pas venue; J conçoit une pensée. — 11 parcourt les cellules, enrégimente tous les détenus de bonne volonté qui sont musiciens ; le hasard veut qu'il s'en trouve un nombre suffisant pour former à propos un orchestre On se rend en silence dans la cellule du maestro, qui fait
face à une grande allée du jardin de Tivoli, à vingt mètres audessus du niveau du gazon ; on approche les tables sur lesquelles
chacun prend place J...... la tête appuyée contre les barreaux
de fer, j^aceen dehors ses bras et sa flûte, qu'il rapproche de ses lèvres et il prélude par un chant que Tulou et le rossignol auraient pu seuls imiter... Mille bravos partent du jardin...
J continue, la foule séparée de la prison devient compacte.
Quand J a terminé, il profite des nouveaux applaudissements,
et reculant d'un pas sur les tables qui lui servent de théâtre, il s'écrie comme un ménétrier de fête patronale :
Dames et cataliers à vos places ! et aussitôt il commence un quadrille. Tous les instrumentistes de Clichy remplissent à qui mieux mieux leur partie; la grosse caisse faisant défaut, un exécutant la remplace par l'armoire en sapm de la cellule qu'il a à sa portée et qui se trouve dans l'accord... des coups de clefs frappés en mesure par d'autres détenus sur leurs flambeaux de cuivre, imitent les clochettes d'harmonie et le triangle
Le quadrille se forme dans le jardin ; jeunes hommes et jolies filles prennent place en riant et la salle de danse de Tivoli devient déserte.
On n'avait pas tardé à reconnaître J dans le chef d'orchestre
de la prison.
Le diaiancbe qui suivit^ le concert de Clichy se renouvela, et la danse eut encore lieu au delà du mur de la prison ; mais le troisième jour, les détenus, voulant parodier la ridicule fête pyrotechnique que les entrepreneurs de Tivoli annonçaient sous le litre d'Embrasemcnl de la (erre, incendièrent un demi-kilo d'allu-
«44 LES rUISOxNS DE PARIS.
mettes cliimiques....Unde ces paquets tomlia sur un factionnaire;
il porta plainte : l'orchestre de Clichy fut condamné à rester
muet.
Quelques jours après, J... partit pour diriger les bals d'une cour étrangère.
Et le directeur des bals de Tivoli fut délivré de la concurrence redoutable que lui faisait Torchestre de la prison pour dettes, qui avait conquis la sympathie des danseuses.
On ne gardera jamais son sérieux en pensant ace pauvre diable de débiteur qui^ cherchant diversion aux ennuis de sa position, s'avisa de faire joyeux mardi gras sous un travestissement. Malheureusement pour lui, il fut trahi, et dès Taurore du mercredi des Cendres, en descendant du bal, il se vil appréhendé au corps et conduit dans une celhile de Clichy en habit d'arlequin.
Quand les débiteurs habitaient Sainte-Pélagie, la prison ressemblait à une petite ville marchande; chacun avait sa boutique, son comptoir, son échoppe. Le matin, à la pointe du jour, dès que les portes étaient ouvertes, les cellules se changeaient en cafés, en restaurants, en boutiques d'épicerie ou de fruiterie, en bureaux de correspondance. Les enseignes dirigeaient le nouveau venu dans ce dédale industriel. Sur une porte on lisait : Café de V Univers. Souvent le comptoir était occupé^ jusqu'aux premières heures delà nuit, par de gracieuses et jeunes limonadières. On trouvait parmi les consommateurs des indigènes de toutes les parties du globe. La France, la Russie, l'Amérique, l' Angleterre avaient là de nombreux représentants, et la Perse elle-même vint s'associer aux toasts fraternels en la personne du neveu du grand sofi.
Nadir-Mirza-Scha visita Paris sous l'empire. Jeune, aimant le plaisir, et d'une figure agréable, il courait les spectacles, les bals, les promenades, et surpassait en folies tous les incroyables du temps. S'étant permis d'administrer des coups de bambou à son cocher, qui connaissait les droits de l'homme, il fut condamné à trois mois de prison et à des dommages-intérêts qu'il refusa de payer; il fut enfermé comme débiteur civil à Sainte-Pélagie; il y passa quelque temps, et traitait avec luxe ses compagnons de cap-
livité cl quelques jeunes Françaises qui compatissaient à son inforlunc. Le prince était aussi intraitable sur le chapitre de Téliq nette asiatique, qu'il voulait qu'on observât, que sur celui de rindcinnité qu'il se refusait à payer au cocher. Des matelas, étendus sur le carreau, servaient de tables et de sièges. On s'asseyait à
la turque, on mangeait avec les doigts, et, comme le vin n'était point banni de ces repas, Nadir, à chaque rasade, levait les yeux au ciel, en suppliant Ali de fermer les siens sur son impiété.
Les évasions delà maison pour dettes sont rares, et le fait s'explique beaucoup moins par la douceur du régime de la prison que par le manque de ressources qui attend le fugitif au delà des murs qu'il aurait franchis. Si le débiteur avait pu fuir quand il était sous le coup de la contrainte par corps, il ne se serait pas exposé à être pris en restant à Paris. S'il n'a pu se mettre à l'abri des poursuites avant l'incarcération, il n'a pas plus d'espoir de s'y soustraire après l'évasion. 11 faut rendre à l'architecte de Clichy la justice de dire que c'est une chose qu'il a comprise en con-
struîsant la maison des débiteurs de telle sorte, qu'un élève de gymnastique puisse franchir les murs en un clin d'œil, malgré porte-clefs et sentinelles.
Sainte-Pélagie présentait plus de difficultés à Tévasion. Cependant un débiteur, nommé L..., parvint jadis à recouvrer sa liberté par la ruse. À cette époque on croyait, à tort ou à raison, le directeur de la prison responsable^, vis-à-vis du créancier, du dommage réel ou fictif que lui causait la perte de son gage, en d'autres termes, la fuite de l'incarcéré. Le directeur d'alors se croyait lui-même garant du dépôt vivant confié à sa garde.
Voici le double tour qu'un débiteur joua; il n'est pas marqué au coin d'une scrupuleuse délicatesse, mais il donna à rire au dedans et au dehors de la prison, et c'est comme épisode tenant à l'histoire de la prison que je l'enregistre.
L... n'avait recouvré la liberté que pour faire une spéculation ; il attendit la nuit, et il se présenta chez son créancier, qui allait se mettre à table. Celui-ci recula de trois pas ; il crut voir Torabre de son débiteur, dont il avait lieu de supposer le corps sous les verrous.
L... dit au créancier étonné qu'il venait lui proposer une opération ; elle était facile à comprendre : — Je vous dois dix mille francs; si je reste libre, ce qui ne dépend que de ma volonté, vous changez de débiteur, et, au lieu d'un fort mauvais, vous avez le directeur de la maison pour dettes, qui s'acquitte dans le plus bref délai. Donnez-moi cinq cents francs, et je prends la diligence à l'instant même*
Le créancier, dont nous n'avons pas non plus ici à justifier la probité, trouve le moyen ingénieux, l'accepte ; mais, comme il est méfiant, il veut embarquer lui-même le débiteur dans la voiture publique : il l'accompagne, lui remet les espèces, et la diligence roule. Le lendemain, dès le point du jour, le directeur de la prison pour dettes est réveillé par le créancier.
— Monsieur, je suis désolé d'interrompre sitôt votre sommeil, et surtout pour une mauvaise nouvelle ; mais la gravité de Tévénement...
— De quel événement monsieur veut-il parler? demande avec calme le directeur.
— Monsieur le directeur se rappelle-t-il ma figure ou ma qualité ?
— Parfaitement ; vous êtes le créancier de mon pensionnaire, M« L..«
— De Totre ex-pensionnaire..., car vous devez être au courant des faits et savoir que M. L... s'est évadé hier, et qu'aujourd'hui je ne connais que vous pour mon débiteur.
— Le directeur se prit à rire, assurant au créancier que M. L... continuait, comme par le passé, à habiter sa cellule.
A son tour, le créancier, qui était certain du fait qu'il avançait, plaisanta croyant que le directeur voulait lui faire prendre le change.
On se rendit au greffe, et le créancier commençant à réclamer énergiquement son argent, ou la présentation de son nantissement, le directeur sonna un surveillant : .
— Faites descendre au greffe M. L...
Le créancier s'apprêtait à jouir du désappointement du directeur quand le gardien allait annoncer la disparition du détenu.
Mais Ja surprise et la colère furent le partage du créancier, quand il vit paraître M. L..., qui Je salua ironiquement.
Voici ce qui s'était passé : le débiteur voyageur avait quitté la diligence à la barrière ; il était revenu à Paris , et avait écrit cette lettre, qu'il avait expédiée par un exprès à l'administrateur de la prison de Sainte-Pélagie :
c< Monsieur le directeur, si vous voulez gagner six mille francs, dont je suis la valeur représentative, veuillez vous transporter en personne chez Véry, ce soir à 11 heures, j'accepterai de vous avec plaisir à souper, et après, je vous donne ma parole de revenir prendre place dans votre* volière. Signé L... »
Le directeur fut curieux de vérifier le fait ; il trouva l'évadé, paya le souper, et ramena son convive coucher à la prison pour dettes.
Quelques oisifs peuvent s'amuser un moment du récit des transformations que la misère et la captivité engendrent dans le personnel de la prison. Si la nécessité est mère de l'industrie, nulle part elle n'est plus ingénieuse dans ses créations que dans la prison pour dettes.
'248 LES PUISONS DE PAlilS.
Un paavre diable venait d'être amené à la prison dans le dénùment le plus affreux; il se trouvait là dans un monde dont aucun des habitants ne lui était connu. 11 avait faim et ne pouvait apaiser le besoin^ car, par une imprévoyance réglementaire qui existe encore, on ne donnait alors au détenu nouvellement arrivé la fraction de son dividende de paie qu'après quelques jours expirés. La vapeur des fourneaux sur lesquels se préparaient les repas de quelques prisonniers, venait renouveler pour le nouveau pensionnaire de la maison pour dettes, le supplice de Tantale.
Tout à coup, une de ces pensées protectrices et fécondes qui changent le désespoir en espérance, saisit le détenu ; il a aperçu dans la boutique-cellule du fruitier un superbe melon et une dinde rôtie dont le double parfum est un excellent prospectus pour la vente. Le détenu se hasarde à les marchander, comme eût fait un gastronome ayant ^escarcelle garnie. Le prix est convenu. L'acquéreur met une condition à l'achat, c'est qu'il ne prendra livraison qu'après une demi-heure écoulée.
Le détenu entre dans une cellule-cabinet de lecture, coupe en quatre-vingt-dix carrés égaux une feuille de papier qu'il obtient de la fraternité du chef de l'établissement, et rédige quatre-vingtdix billets de loterie dont la formule assure au numéro sortant le dixième un cantaloup exquis, et au numéro sortant le dernier une volaille délicieuse. Un nota portait que les objets mis en loterie étaient déposés chez le détenu fruitier, où le public était admis à les voir.
Alors on entendit dans les corridors une petite voix flùtée qui n'était encore connue de personne, crier : Grande loterie gastronomique et philanthropique qui va être tirée à l'instant même par le pauvre Félix, père de trois pauvres petits enfants en bas âge... »
Et le fermier de la loterie ajoutait : « Qu'est-ce qui veut faire un bon diner et une bonne action pour six sous? »
En moins de dix minutes les billets furent placés. Quand le pauvre Félix eut fait son compte avec le marchand fruitier, il se trouva riche de dix-neuf francs.
Le lendemain il ouvrait un petit établissement; et oh lisait sur
son enseigne : A la reconnaissance : Félix, restaw*ateuf : ses trois enfants portent en ville... dans les corridors.
Le pauvre Félix a eu des imitateurs ; il y a en ce moment à la maison de Clichy un père de famille qui s'est improvisé marchand de galette et s'est assuré un débit prodigieux de sa pâte ferme, autant par la bonne qualité de la marchandise que par la bonne humeur et Tesprit jovial du marchand.
ail est inutile, disait cet homme à son créancier, de me faire des propositions ; si vous me rendiez à la liberté, je me remettrais en prison à mon propre compte pour continuer mon commerce. »
La tradition conserve aussi quelques anecdotes dans lesquelles les gardes du commerce jouent un rôle.
Quelquefois, dans les causeries de la prison, en s'initiant mutuellement aux règles de précaution que le débiteur poursuivi pour dettes doit observer dans l'intérêt de sa liberté, on a raconté la façon particulière dont un certain agent des arrêts du tribunal de commerce exécutait son mandat.
Ce garde du commerce, renonçant au moyen vulgaire d'attendre de pied ferme, à l'ardeur du soleil, le débiteur au passage, s'avisa de recourir à Toptique pour venir en aide à ses jambes fatiguées. 11 loua un appartement dans un des quartiers les plus fréquentés de la capitale; et dans son salon, il fit établir un jeu de miroirs qui reproduisait en raccourci, sur une table ou tambour, toutes les personnes qui circulaient.
Dans l'antichambre du garde du commerce, plusieurs recors étaient de planton.
Quand passait un débiteur contre lequel le garde du commerce avait un dossier, l'alerte était donnée aussitôt, les aides de la loi se mettaient en campagne et suivaient, ou, en termes de praticien, filaient le débiteur. Plus d'un élégant jeune homme dut à une promenade dirigée par fatalité sous les fenêtres du garde de commerce, un séjour plus ou moins prolongé à Clichy.
Un jeune homme est appréhendé au corps par un agent de la justice commerciale. 11 sollicite la faveur d'être conduit en fiacre chez toutes les personnes qu'il espère pouvoir intéresser à son
âîk) LES PRISONS DE PARIS,
sort '; aucune ne peut le libérer^ et il va se rendre à la prison pour dettes quand il aperçoit un de ses anciens compagnons d'étude; il l'appelle et lui fait part de sa position. — J'habite la campagne, dit Tami sollicité, je n'ai pas d'argent sur moi, mais si monsieur le garde du commerce veut accepter ma montre en garantie de ma parole, je la lui offre.
— Monsieur, répond le garde du commerce, gardez votre montre, mais seulement veuillez attacher une simple petite épingle sur ma manche pour me rappeler que je dois aller après demain en recette chez vous.
Et le jeune homme fut libre.
Le garde du commerce qui a agi aussi courtoisement a depuis longtemps vendu sa charge; son nom est Legrip.
Un garde du commerce écrouait pour une somme de S76 francs un pauvre diable de petit marchand qui, suivant l'usage, s'en prenait à l'officier ministériel et lui reprochait sa dureté.
— Vous avez tort, répondait celui-ci, je ne suis pas plus coupable en cette affaire que le président qui a signé votre jugement; c'est fâcheux, mais c'est mon état.
— Je vais manquer ma vente du premier de l'an ; j'aurais payé, bien sûr, car je suis honnête homme.
— J'en suis persuadé; mais je .suis responsable. Croyez-vous que cela m'amuse de vous arrêter? Donnez-moi une bonne caution et je vous mets en liberté.
— Et où voulez-vous que j'en trouve, une caution? Quand ou est dans le malheur, on n'a plus d'amis. J'aurais pourtant payé, si on m'avait laissé libre pour ma vente du premier de l'an. Mou Dieu ! mon Dieu !
Et le pauvre marchand pleurait. D'aventure se trouvait là un huissier, qui venait signifier je ne sais quel acte à un détenu.
— Mon cher monsieur, dit-il au garde du commerce, si ce brave homme vous offrait une caution, quel délai lui accorderiez— vous?
* Dans ces sortes de visites, le débiteur appréhcudé au corps reste dans le fîacre ; le garde du commerce va solliciter la personne en laquelle le prisonnier espère, ou la prier de venir à la portière de la voiture.
— Un mois.
— Ce n'est pas assez ; si tous trouvez la mienne bonne ^ accordez-lui-en trois ; puis, passez au besoin à l'étude et je vous paierai.
Le pauvre marchand croyait rêver, il ne savait comment remercier le compatissant huissier, qui lui dit avec bonhomie : « Assez, c'est bon, tâchez de payer ; mais surtout ne parlez de cela à personne. Si Ton savait que je fais de ces choses-là, je serais un homme ruiné. »
Ajoutons que le garde refusa d'accepter la garantie que M. N..... voulait lui donner par écrit, en lui disant : « La parole d'un homme capable d'un pareil trait vaut mieux que toutes les signatures du monde. »
Nous pourrions grouper encore un grand nombre de faits qui présenteraient la prison pour dettes sous un aspect riant et quelquefois comique ; mais, nous le répétons, ce serait mal apprécier l'institution et la localité que de prendre pour documents des détails isolés.
 côté de ces tableaux ne faut-il pas placer les contrastes? Au fond de ces cellules dans lesquelles se dessinent les excentricités de l'épicurisme, où souvent l'insouciance s'endort, savez-vous quelles sont les douleurs muettes, les misères profondes qui se cachent? Tous ces hommes ne supportent pas de même l'isolement de la famille; il y en a que cet exil conduit au désespoir, à la folie, au suicide par le fer ou par l'orgie.
Si les statistiques étaient dressées dans un but de moralisation intelligente, plutôt que dans une intention de stérile curiosité, on serait effrayé des effets de cette captivité q'ui réduit le débiteur à l'état de chrysalide ; on saurait combien d'intelligences se sont éteintes dans cette lourde atmosphère, combien de bonnes qualités se sont transformées en pernicieux penchants.
Si le débiteur est pauvre, au dire de M. Moreau Christophe, les trente francs qu'il reçoit maintenant par mois de son créancier suffisent pour payer avec sa nourriture la location des effets de pistole.
Sans doute si le débiteur est célibataire, il peut avec cette somme se procurer les objets de la plus stricte nécessité; nous ferons le décompte par jour.
iSâ LES PRISONS DE PARIS.
fr. r.
Loyer du mobilier » 30
Taxe volontaire pour avoir le droil de faire chauffer de l'eau au fourneau commun et pour subvention aux garçons appelés auxiliaires, qui veillent à la propreté de la maison » 05 Au perruquier, 30 centimes par semaine . . » 05
Blanchissage de linge de corps » 10
Luminaire » 05
Pour se procurer des aliments, non compris le prix de la course du commissionnaire qni va
les acheter ... * » 45
~i ^~ Le débiteur célibataire a donc tout au plus quarante-cinq centimes ou neuf sous pour ses aliments quotidiens. M. Tinspecteur des prisons assure que la canline peut satisfaire l'appétit dans la proportion de ce budget. Si M. Moreau Christophe a résolu le problème de Talimentation économique, il serait bien qu'il proposai au proGt de la classe ouvrière libre la formation de pareils établissements.
Admettons donc sur parole d'inspecteur qu'un célibataire puisse vivre en prison pour quarante-cinq centimes; mais malheureusement il est prouvé par les relevés des registres du greffe que le chiffre des détenus mariés ou veufs avec enfants dépasse de beaucoup la classe des célibataires \
Pour se rendre un compte exact de la position des familles que décime la contrainte par corps, il faut visiter la prison pour dettes les jours où le compta'ble fait la paie. Ce jour-là on voit, longtemps avant l'heure de l'entrée des visiteurs, des groupes se former devant la grande porte de la rue de Clichy. Là, vous rencon-
* Les entrées cl les sorties se balancent presque avec une régularité pour ainsi dire mathématique. Il entre annuellement de 580 à 600 débiteurs dans la prison pour dette» de Paris, et voilà quel en est Tétat civil h quelque différence près :
Célibataires, 157
Veufs sans enfants, 10
Veufs avec enfants, â7
Mariés sans enfants, 101
Mariés avec enfants, 385
trez de ces figures hâves et fatiguées par le jeûne, de frêles enfants portés sur les bras de pauvres mères qui ont tâché de déguiser la
vétusté de leurs vêtements C'est le jour de paie à la prison de
la Dette. Le chef d'une pauvre famille donnera quelques livres de pain à ses enfants, car la mère est fière, elle a préféré le jeûne à la mendicité ; elle sait, la pauvre femme, qu'il y a des sociétés charitables qui veillent au soulagement des familles dont le chef est sous les verrous, elle ne recourra à leurs bienfaits qu'à la dernière extrémité.
Le signal de l'entrée est donné. A peine la mère de famille a-t-elle embrassé le détenu, qu'elle va se placer en faction devant la cellule où se fera la paie ^ ; elle relient une place à la queue qui se
forme, ou bien si elle est connue du comptable, elle y reste pour recevoir en l'acquit du chef de la communauté trois francs cinquante
• Dani) rniicicnne prison de la Délie (Sninle-Pélagie), les débiteurs npcessileux recevaient chaque jonr graluilemenl nue pilnnce. La fondatrice de celte œuvre de bienfai- «nrire élail la duchesse do Berri, qui subvenait de se» deniers au soulargement des mi-
ou quatre-vingts centimes qui doivent l'alimenter pendant cinq
jours...*.
Et parmi tous ces détenus déclarés par jugement négociants, qui viendront à tour de rôle chercher leur solde, on a compté dans une seule année :
Tailleurs d'habits 17
Employés 27
Propriétaires, rentiers 55
Voituriers 24
Industriels 53
Hommes de lettres 9
Militaires 15
Ouvriers 30
Sans profession 12
Mécaniciens 8
Charbonniers et porteurs d'eau 3
Étudiants 10
Professeurs 24
Courtiers 3
Artistes 12
Ingénieurs, architectes 6 *
Cette maison de Clicliy, si coquette, qui, au dire de M. Moreau Christophe, est un Eldorado, a été marquée dès les premiers jours de sa création par le sang : un jeune Suédois s'est soustrait à dix années d'esclavage par la mort. A une autre époque,
l'infortuné comte Rob perdait la raison dans sa cellule, et on
le vit errer silencieux, le rire ironique sur les lèvres, dans les longs corridors de Clichy ; il conservait encore le souvenir de ses
sères delà prison. Il serait à désirer qu^une société de charité s^instituàt pour dégréfcr le prisonnier pour dette de Timpôt du mobilier.
Il existe à Paris une société de secours appliqués spécialement aux prisonniers pour dettes nécessiteux. L^honorable M. Desglageux en est un des principaux administrateurs.
* La retenue de la location du mobilier s'exerce au bureau de paie. Le mobilier de seconde classe coûte par jour 50 centimes de moins que le mobilier de première clause.
* Statistique de la prison pour dettes, par M. B. M.
affections et rintelligence de ses droits... S'il adressait la parole à un compagnon d'infortune, c'était pour lui dire les affreux épisodes d'un drame de famille dans lequel la contrainte par corps agissait comme instrument de yengeance. Un soir, le malheureux prisonnier s'approcha du guichet du cantinîer, se saisit, sans
être TU, d'un large couteau, et un moment après, le comte R
n'était plus qu*un cadavre.
La prison pour dettes a d'autres noms à inscrire sur son registre mortuaire : au barreau d'une de ses fenêtres se pendit le jeune M..., fils d'un honorable et sévère magistrat; l'affection de la famille s'était retirée d'un fils prodigue. L'enfant, connaissant la sévérité de son père, avait demandé grâce au créancier ; le créancier fut intraitable, et le débiteur solda la dette par un meurtre sur lui-même.
Un malheureux ouvrier nommé Chanterelle avait vu vendre à l'encan, pour une dette de trois cents francs, ses modestes meubles de ménage, et les vêtements de sa femme et de ses enfants. 11 n^avait plus que ses bras pour venir au secours de sa famille. La contrainte par corps vint les paralyser. L'ouvrier fut écroué à la prison pour dettes.
Pendant une nuit, on entendit d'affreux hurlements dans une cellule. Les gardiens s'éveillent, se dirigent vers la chambre d'où part le bruit, ils entourent le guichet et aperçoivent Chanterelle ou plutôt un être qui n'avait plus l'aspect humain.
Le sang ruisselait de plusieurs parties de ce corps qu'un tronçon de bouteille avait profondément entamé; la figure était un tatouage de sang; et sur les murs, un nom, sans doute celui du créancier auteur des maux de la famille, était écrit d'une façon illisible, en immenses lettres qu'une main sanglante avait grossièrement tracées.
Chanterelle avait perdu la raison, et dans son accès de manie furieuse il avait sans doute approché la lumière de sa tête. Le feu s'était communiqué à sa chevelure.
il fallut l'intervention de plusieurs gardiens pour se rendre mattrc de cet homme dans le paroxysme de la rage.
Quelques jours après, une pauvre famille remettait à l'économe
de Bicélre une modique somme pour donner une bière à un
aliéné décédé qu'on allait jeter dans la grande fosse de Clamart.
A la date de ce jour, le registre de Thospice portait : Jean Chanterelle, ouvrier, titrait de Sainte-Pélagie sur un ordre de M, le préfet de police.
Dans cette loi de la contrainte par corps telle que le code de la révolution de Juillet Ta modifiée, il y a de ces dispositions moitié humaines, moitié barbares, qui sont encore empreintes du cachet des temps reculés dans lesquels elle fut enfantée, et que Tépoqne moderne a respectées religieusement.
N'est-<;e pas une insulte flagrante à la civilisation que Forgani* sation de ce corps d^officiers nommés gardes du commerce, corps d'exécuteurs payé par exécution et par corps d'homme, qui n'est soumis à aucun contrôle sérieux, à aucune discipline réglée, espèce de corps franc qui s'en va guerroyant sur la voie publique, ou livre le combat à domicile, furetant, rôdant de la cave au grenier, violant avec impunité la couche de la vierge et celle de la femme dans les douleurs de l'enfantement, accordant, suivant sa bonne ou mauvaise humeur, répit au pauvre diable sans argent, vendant, si bon lui semble, au poids de l'or, quelques heures de soleil, et finissant par devenir électeur, éligible, officier de la garde nationale !
Et que dire de cette sorte d'inviolabilité et de sauf-conduit que la loi accorde le dimanche au débiteur poursuivi? Est-ce une mesure d'humanité? Si c'est ainsi, qu'il soit donc défendu pendant ce jour de suivre à la piste le débiteur, de lui tendre des pièges pour le faire sortir de sa retraite, qu'on ira fouiller le lundi. C'est presque toujours la foi que le débiteur a dans le jour férié, pendant lequel il est défendu de l'appréhender au corps, qui perd le nnalheureux frappé par la loi commerciale. C'est le dimanche, que les agents chargés des arrestations redoublent d'activité et de vigilance; ils envoient leurs aides dans les spectacles, dans les foules, dans les jardins publics, partout où ils espèrent trouver la proie dont ils ont pu perdre la piste pendant la semaine. Et le lendemain, au lever du soleil, le débiteur est victime de la confiance qu'il a eue dans le privilège de liberté concédé pour vingt-quatre heures.
D*- «iiné par Ku^TACHE-LdB^iAY.
(travc (ur I.avikii.lk.