LE LUXEMBOIRG. — LES CARMES
« J^ai découvert une fente dans ma prison; j'ai appliqué mon « oreille; j'ai entendu gémir; j'ai hasardé quelques paroles, et j'ai « encore entendu la voix d'un malade qui souffrait. Il m'a de-
u mandé mon nom, et je le lui ai dit... — Omon Dieu ! s'est-il écrié « à ce nom/ en retombant sur son lit d'où il s'était levé. — Et j'ai
« reconnu distinctement la voix de Fabre d'Églantine. — Oui, je « surs Fabre, m^a-t-il dit en soupirant; mais toi, ici !... la contre- « révolution est donc faite?.,. »
C'est le tribun improvisé du Palais-Royal, au 12 juillet 1789, Fami de Danton et de Robespierre, Camille Desmoulins qui s'exprime ainsi, dans la prison du Luxembourg, en adressant à sa femme sa dernière lettre, sa lettre testamentaire.
Quelle entrevue et quelle singulière reconnaissance ! Après la scène des girondins qui s'exercent au jeu de la guillotine, aGn de s'essayer à mourir, quelle scène d'une tragédie incroyable dans ce rapprochement de deux prisonniers qui se nomment Fabre d'Ëglantine et Camille Desmoulins !
En un pareil moment, qui avait pour eux toute la solennité lu* gubre de l'heure suprême, Fabre et Camille ne laissèrent tomber de leurs lèvres mourantes aucun reproche, aucun murmure contre les amis de la veille, qui étaient devenus les accusateurs et les juges du lendemain; leurs premières paroles furent calmes, un peu tristes, mais froides et résignées; ensuite, ils entamèrent un long entretien qui devait durer toute la nuit, et qui ressemblait à un dernier adieu adressa par deux écrivains, par deux poètes, à la littérature, à l'imagination, à la poésie.
Qui le croirait? dans cette prison qui touchait presque aux marches de Téchafaud, les deux captifs se prirent à deviser des belles choses littéraires de leur siècle et de leur pays; ils s'avisèrent d'évoquer, par la pensée, toutes les illustrations, tous les chefs-d'œuvre, toutes les gloires de la France poétique. De Thistoire des livres ils passèrent à l'histoire des hommes; des drames écrits, aux drames réels; des tragédies imaginaires du théâtre, aux tragédies vivantes de la scène révolutionnaire; des héros de la rampe, aux personnages de la place publique; des tribuns de Rome, aux tribuns de Paris; deCicéron, aux girondins; de Catilina, à Robespierre; du sénat, à la convention, et de la mort de César, à la mort de Louis XVI.
— Ami! s'écria Fabre d'Eglantine, ce que nous disons là, à propos de la chute retentissante du dernier roi de France, me rappelle une singularité secrète qui se rattache à la triste destinée de
ce malheureux prince, une aventure simple et terrible à la fois, un mystère qui est, à mon sens, un exemple et une preuve de la grande loi desexpiations humaines !
— Quel est ce mystère? répondit Camille Desraoulins; parle, et parle vite... il est déjà tard; encore quelques heures peut-être, et une voix souveraine criera derrière nous : Laissez passer la justice du peuple!
« — Eh bien ! Camille, reprit Fabre d'Églantine, il y avait en 1 788, aux environs de Sainte-Menehould, je ne sais plus quel grand village dont le bien-être ressemblait à de la richesse, et voici pourquoi : la pèche était abondante et heureuse; le commerce d'échange, de frontière à frontière, produisait chaque jour de bons petits résultats; et souvent il se mêlait, aux chances du travail et du tra6c quotidiens, quelque chose qui avait toutes les apparences de la maraude et de la contrebande.
« A ce difficile et dangereux métier, parmi les maraudeurs les plus adroits et les contrebandiers les plus intrépides, un jeune homme se faisait surtout remarquer dans le village par son intelligence et son bonheur : ce paysan se nommait Pierrot Dubourg.
« En 1789, les épargnes, les économies équivoques de Pierrot étaient déjà considérables. Jeune, brave, et presque riche, Pierrot s'ennuyait d'être seul dans sa jeunesse et dans sa fortune; il se mit donc à chercher une bonne âme charitable qui consentit à le débarrasser de la moitié de son argent et de la moitié de son bonheur. Un soir, il rencontra à Varcnnes une belle et innocente fille qui se nommait, je crois, Geneviève-la-Brune. Pierrot et Geneviève s'aimèrent à la première vue, comme des héros de roman, ou comme les oiseaux, qui sont les amoureux les plus romanesques de ce monde.
« Quelques mois après cette amoureuse rencontre. Pierrot se prit tout à coup d'une grande passion pour les voyages. 11 supplia sa joUe fiancée d'attendre encore et de patienter le moins tristement qu'il lui serait possible; il quitta sa maîtresse, ses camarades, sa famille, pour venir visiter Paris avec beaucoup d'argent, beaucoup de curiosité et beaucoup de jeunesse : charmants trésors qu'il ap«< pelait, en riant, ses provisions de voyage.
c< A Paris, les grands et les petits trouvent toujours, sans trop de peine, des conseillers, des conducteurs, des amis complaisants qui les exploitent et qui les perdent : les chevaliers d'industrie sont de toutes les tailles, de tous les rangs et de tous les étals. Le pauvre Pierrot fut introduit dans les meilleures antichambres du Faubourg et de la Chaussée; il eut chaque soir un tabouret d'honneur à roftice de ses nouveaux amis, et pour comble de gloire, il reçut un jour^ du cocher de M. le comte de Fersen, Finvitation d'aller faire à rhôtel une partie de lansquenet.
« Nul, dans son village, n'aurait su reconnaître le bienheureux Pierrot : il portait, pour son agrément personnel, une livrée o/yjcieme qui n'appartenait à aucune maison de Paris, mais qui lui donnait tous les dehors d'une servitude passablement dorée : habit cousu de galons, veste de velours, des flots de dentelles, une perruque poudrée, des aiguillettes et une épée; n'était-ce point là un brillant gentilhomme de la cour ou un beau valet de comédie? Je crois même que M. Pierrot s'avisa d'acheter une tabatière toute pleine de tabac d'Espagne, et dont il se servait le plus ridiculement du monde, sans doute afin qu'on le prit tout à fait pour un véritable gentilhomme : il va, sans le dire, que notre paysan endimanché fut dupé, volé, conspué par tous les petits marquis, par toutes les petites comtesses de l'antichambre, du grenier et de l'office.
« Le matin, le soir, la nuit, Pierrot allait se clouer à une chaise crasseuse, en tète à tète avec des laquais et des servantes, avec Mascarille et Marton ; l'on jouait gros jeu dans les salons de la livrée, et en peu de temps. Pierrot perdit une bonne portion de ses épargnes, l'argent qui devait servir à des emplettes amoureuses, à sa -corbeille de mariage, au luxe et à l'orgueil de Geneviève.
« El puis, ce n'est pas tout : des festins par-ci, des spectacles par-là, et.de jolies caméristes un peu plus loin. Un jour, de carte en carte, de cornet en cornet, de verre en verre, et de camériste en camériste. Pierrot trouva dans le fond de sa bourse de quoi payer tout juste les frais de son retour au village... Mais, il eut peur d'un pareil retour auprès de Geneviève, sans fortune, sans bonheur, sans corbeille de mariage : l'humiliation et les guenilles de l'enfant prodigue l'épouvantèrent aussitôt, comme s'il n'y
avait pas, au bout de celte histoire, des larmes, des embrassements et un pardon^ sans compter le festin et le sacrifice du veau gras.
a Pierrot pensa qu'il était plus facile de se venger que de se repentir : il résolut bravement de se venger de tout le monde, et pour entamer le chapitre de ses vengeances^ il commença par bâtonner publiquement, aux yeux de son maître, le misérable cocher de M. le comte de Fersen. En ce moment-là, le comte s'était embossé déjà dans sa voiture; Tautomédon galonné se disposait à faire claquer son fouet... Et soudain, le forcené Pierrot frappe sur le cocher; le cocher tombe violemment du haut de son siège; M. de Fersen s'élance dans la cour de l'hôtel; on appelle la garde ; on relève la victime; on s'empare de l'agresseur, et voilà Pierrot dans le fond d'une prison criminelle, dans un cachot de la Force, accusé d'avoir voulu donner la mort à un de ses semblables, à l'aide de cent coups de bâton.
« Un mois plus tard, une jeune fille se présenta dans un hôtel garni du faubourg Saint-Antoine, et demanda instamment à visiter M. Pierrot Dubourg... — Celte jeune fille était Geneviève ! Seule et amoureuse, fatiguée d'attendre son amant, son mari, qu'elle accusait d'inconstance, Geneviève s'était mise en route pour venir à Paris, pour y chercher et y surprendre un infidèle; l'hôtesse du faubourg lui annonça la faute, l'accès de colère, tout le malheur de Pierrot, et la jeune fille en eut presque de la joie : dans sa pensée, le crime et l'emprisonnement valaient encore mieux que l'inconstance!... »
— Tais-toi, d'Églantine !... murmura Camille Desmoulins, en interrompant le récit de son compagnon d'infortune... voici le porte-clefs du Luxembourg qui vient nous chercher... adieu !
— Non ! répliqua l'auteur du PhilirUe; je ne vois plus, à travers les fentes de la cloison, le pâle reflet du fallot... je n'entends plus le bruit des clefs... Encore une fausse alerte, Camille! Il me paraît que les Saturnes de la révolution ne sont pas décidés à nous dévorer, à leur premier appétit de demain. Ecoute-moi donc, Camille... je continue.
— Parle vite, mon pauvre Fabre, parle vite!... Au cadran tout
aOC LES PRISONS DE PAKIS.
rouge de Thorlogc révolutionnaire, les heures, les minutes, les
{seconde, se suivent et ne se ressemblent pas.
« — Camille, reprit tristement Fabre d'Églantine, les femmes sont nées pour protéger, pour défendre tour à tour les innocents ou les coupables qu'elles aiment. Geneviève réussit à sauver Pierrot de la prison, de Tinfamie, de la mort peut-être ; et si une pareille victoire coûta quelque chose à la vertu de la jeune fille, elle coûta bien cher aussi à Tavenir d'un roi do France...
— D'un roi de France !
« — Oui, Camille, du roi Louis XVI!... Dans l'intérêt de son amoureux bien-aimé, Geneviève s'adressa d'abord à la police et aux juges : on eut la bonté de lui dire que justice serait faite, cl on la mit à la porte.
« Geneviève s'adressa au souverain lui-même, par voie de supplique : le souverain eut la bonté de ne pas lui répondre.
<t Geneviève s'adressa h V Autrichienne de Paris. Un matin, elle se précipita sous les pieds des chevaux de la reine, en lui demandant la vie et la liberté d'un homme ; hélas! le moyen, pour Marie- Antoinette, de relever en courant cette jolie malheureuse, elle que l'on attendait peut-être ce jour-là dans le palais de Versailles, pour procéder à l'orgie contre-révolutionnaire des gardes du corps !
a Geneviève s'adressa, à tout hasard, à un officier suisse, à un puissant personnage dont il te souvient sans doute, et qui se nommait le baron de Besenval. Tu le sais comme moi, Camille : M. de Besenval était à cette époque le camarade, le familier du comte d'Artois, le protégé de Louis XVI, le confident flatteur de la reine, le bouffon cynique de toute la cour; à ces causes, il n'était guère difficile pour M. de Besenval de délivrer un obscur prisonnier recommandé par les plus touchantes prières, par les regards les plus doux, par les plus belles larmes du monde.
« M. de Besenval résista bien longtemps aux pleurs et aux supplications de Geneviève, sans doute afin de prendre une cruelle revanche contre la résistance désespérée de la jeune fille.
« Enfin un beau jour, ou plutôt un vilain jour, après bien des stations inutiles dans les petits appartements de M. de Besenval,
LES PRISONS DE PAIllS. îttT
Geneviève s'élança de Tbôtel de son noble prolecteur, avec les apparences d'une émotion singulière : elle était pâle, agitée, toute tremblante; elle baissait honteusement la (été ; elle pleurait!... mais entre nous, Camille, elle pleurait peut-être à force de reconnaissance et de joie... car, désormais, elle était bien sûre de la vie et de la liberté de son amant !
« La semaine suivante, Pierrot Dubourg était libre! — Gomme il venait à peine de franchir le dernier seuil, le dernier obstacle de sa prison, Pierrot fut abordé par une vieille femme qui lui demanda son nom et lui ordonna de le suivre. Je ne sais pourquoi ni comment Pierrot se hasarda sur les pas de cette femme, au travers des rues d'un faubourg, et à une heure déjà fort avancée. Ils arrivèrent à l'angle d'une petite maison isolée ; la vieille ouvrit une porte en faisant jouer un ressort caché dans la muraille; elle entraîna Pierrot par un escalier couvert de tapis moelleux ; elle le poussa dans une chambre mystérieuse, en lui disant à voix basse : « Attendez ! »
«( Pierrot attendit, sans trop de frayeur, dans celte chambre qui ressemblait au boudoir d'une Parisienne à la mode. Bientôt la devanture d'un meuble s'ouvrit avec une façon de mystère... ce meuble masquait une porte : Une femme brillamment vêtue , jolie , belle, mais triste et les yeux baissés, s'approcha tout doucement du jeune homme; elle murmura le nom de Dubourg; elle lui tendit sa main; elle s'avança, peut-être pour l'embrasser... Et Pierrot poussa un cri terrible, un cri de désespoir, à celle magique apparition de Geneviève...
« Oui, c'était bien elle, c'était Geneviève! Et en la retrouvant ainsi, riche et brillante , Pierrot ne voulut comprendre qu'une chose douloureuse : Geneviève était à jamais perdue pour l'amoiir et pour le bonheur de toute sa vie ! — Alors, sans daigner attendre de sa bt)uche une confidence ou un aveu, l'infortuné se mit à lui reprocher ce luxe d'emprunt, celte richesse équivoque, toute cette splendeur de la veille, qui étaient à ses yeux la récompense honteuse, la preuve accablante d'une faute de Geneviève. Furieux, hors de lui. Pierrot s'avisa de vouloir briser les meubles, déchirer les dentelles, éparpiller sous ses pieds tous les charmants trésors du
boudoir, et je crois même qu'à la façon de Desgrieux chez Manon
Lescaut infidèle, il essaya de frapper Geneviève...
« Geneviève se contenta de le plaindre au fond du cœur, et de se taire.
m Pressée de questions, d'excuses et de larmes par son amoureux d'autrefois , la jeune fille consentit à lui raconter l'histoire aventureuse de son voyage à Paris, l'histoire de ses pas chancelants dans la grande ville, de ses démarches, de ses prières, de ses instances; et lorsque la pauvre Geneviève eut parlé, en rougissant, de son protecteur M. le baron de Besenval, de cette puissance intéressée, inexorable, qui ne donnait rien pour rien, elle ajouta bien bas en pleurant :
« — Tuez-moi, Pierrot mais enfin, à tort ou à raison, c'est
ainsi que je vous ai sauvé!
« Étrange retour de tous ceux qui savent aimer !... Si, comme je le disais tout à l'heure. Pierrot avait toute la violence jalouse de Desgrieux, il en avait aussi toute l'amoureuse faiblesse : après avoir bien crié, bien juré contre Geneviève, il s'agenouilla devant elle; il la supplia de son mieux, et il ne disait plus un seul mot qui n'adorât ; il semblait lui demander pardon pour la douleur qu'elle lui avait causée, pour le mal qu'elle lui avait fait, pour l'infidélité qu'elle avait commise; il essaya de l'envelopper, de la cacher dans ses bras, comme s'il eût voulu jeter un voile amoureux sur le passé... — Mais Geneviève n'avait rien de l'esprit, du cœur, de la conscience de Manon Lescaut : elle valait encore, à ses propres yeux, le caprice, la fantaisie, la prodigalité galante d'un grand seigneur; mais elle ne se croyait plus digne, l'innocente! de la tendresse , du dévouement , de la vie tout entière d'un honnête homme; il lui manquait, pensait-elle, l'unique dot, l'unique opulence des filles pauvres qui se marient au village !
« Geneviève repoussa les tendres et sincères paroles de Pierrot ; il eut beau faire, et beau dire, et beau revenir à ses pieds : elle fut inflexible; elle renonça à son amour, à ses amis, à sa famille, à son honneur, à tout ce qu'elle avait adoré jusque-là; elle remit aux mains de Dubourg ses bardes , ses bijoux de paysanne , en le* chargeant de les porter à sa vieille mère... — Et quelques jours
plus tardy à son arrivée au fond de sa province, Pierrot n'hésita point à répondreà ceux qui lui demandaient des nouvelles de Geneviève : a Elle est morte ! » " — N'étail-elle pas morte pour lui?*..
— Mais qu'y a-l-il de commun entre l'histoire de Pierrot et l'histoire du dernier roi de France? demanda Camille Desmoulins.
— Nous y voici, répliqua Fabre d'Églantine...
« Dès ce. moment , au souvenir de son ancienne maîtresse , Pierrot Dubourg détesta, d'une haine sans pareille, tout ce qui tenait de près ou de loin à la grandeur, à la noblesse, à la royauté. Louis XVI avait naguère dédaigné les humbles suppliques de Geneviève : Pierrot haïssait Louis XYl. Marie-Antoinette avait dédaigné les prières et les larmes de Geneviève : Pierrot haïssait Marie-Antoinette. Le baron de Besenval avait séduit et corrompu Geneviève: Pierrot haïssait le baron de Besenval et tous les nobles corrupteurs de son espèce. Pierrot aurait incendié la France tout entière, pour voir s'abîmer dans les flammes d'une immense fournaise un roi, une reine et un courtisan !
a L'année suivante, le 21 juin 91, une voiture, qu'escortaient mystérieusement deux ou trois gardes du corps, se dirigeait à la hâte vers la frontière ; la voiture s'arrêta un instant sur une place publique. Un homme, un passant. Pierrot Dubourg, regarda le cocher qui conduisait ce mystérieux carrosse, et il reconnut aussitôt son camarade de Paris, celui qu'il avait si bien maltraité, le cocher de M. le comte de Fersen. Il s'avança vers la portière de la voiture, et, à sa grande surprise, à sa grande haine, il crut reconnailre le roi de France, la reine de France, toute la famirlle royale!... Pierrot en parla bien vite à Drouët, le maître de poste de Sainte-Menehould , Drouët en parla à la municipalité locale, et tous les deux furent chargés de se mettre à la poursuite de Louis XVI. — Pierrot et Drouët réussirent à devancer le roi; ils firent barricader le pont de Varennes; ils assemblèrent la garde nationale, et déjà c'en était fait du monarque et de la monarchie!
« Le 25 juin, Latour-Maubourg, Pétion et Barnave ramenèrent leurs tristes majestés à Paris. Tu sais le reste, Camille... Et tout cela, parce qu'il avait plu à un homme de la cour d'échanger la
270 LES PIUSONS DE PAIUS.'
justice du roi contre Finnocence d'une jeune fiUe. On peut lediri\ même à propos de Geneviève et du baron de Be$enval : Ce ne sont pas les rois... ce sont les royalistes qui perdent les royautés ! »
— Et Pierrot? demanda Camille Desmoulins.
— Il est devenu plus tard un aide du bourreau de Paris, sans doute afin d^assister encore à la vengeance du peuple contre la noblesse. Je l'ai vu bien des fois dans l'exercice de ses sanglantes fonctions, et demain peut-être tu pourras le voir et lui parler de près, à ton tour !
Telle fut, nous a-t-on dit, la dernière nuit,
la nuit suprême de Fabre d'Églantine et de Camille Desmoulîns, dans la prison du Luxembourg. Le 5 avril 1794, les deux amis se trouvèrent de nouveau côte à côlc sur là charrette qui les portait au supplice...
— Fabre! balbutia Camille, en touchant aux premières marches de Téchafaud, où est donc Pierrot Uubourg?
— Le voilà, murmura le poêle... il nous regarde!
— Pierrot ! reprit Camille Desmoulins en s'adressant à un aide de l'exécuteur, qu'as-tu fait de Geneviève?
A celte singulière question, en un pareil lieu, dans de pareilles circonstances. Pierrot se troubla tout à coup, et il devint pâle; une larme glissa sur sa joue flétrie, et le malheureux répondit à voix basse :
— Elle était lacourtisçine d'un aristocrate: elle est morte avec la Dubarry ! »
Nous avons donné, dans un de nos précédents chapitres, la nomenclature des maisons d'arrêt de Paris, pendant le règne de la terreur : au nombre des prisons instituées spécialement pour les besoins trop nombreux de la justice révolutionnaire, se trouvaient bien près Tune de l'autre la prison du Luxembourçy la prison de la Caserne 'Vaugirard y et la prison des Carmes, que les massacres do septembre recommandent tout d'abord à notre plus triste attention.
Les moines, attachés à l'ordre des carmes, jouent un grand rôle dans notre histoire politique et religieuse. Partout où les opinions oui besoin d'appeler à leur aide Téloquence cl la résolution du
fanatisme, elles peuvent compter sur le langage mystique et sur le zèle extravagant des carmes. Ce fut un carme qui souffla dans l'aris, sur le théâtre delà Ligue, les inspirations les plus sombres, les plus ridicules ou les plus odieuses ; ce fut un carme qui exalta, du haut de la chaire , le courage chrétien de l'assassin de Henri III.
Au dix-huitième siècle, les carmes se mêlent au monde de la noblesse, de la finance et de la royauté. Ils s^émancipent, en entendant le dernier soupir de Louis XIV, et ils n'attendent même pas, pour jeter le froc aux orties, la mort édifiante de madame de Maintenon. Ils président aussitôt à une déplorable réaction dans les mœurs religieuses, et ils enseignent aux premiers roués de la régence Tart de corrompre les mœurs publiques. Les carmes de celte époque raffolent de tout ce qui plait aux riches, aux heureux de la terre, et ils se prennent gaiement à courir après la fortune, après le bonheur, au risque d'aller se perdre dans un abime, avec rÉglise, avec la noblesse, avec la royauté !... Par quelle fatalité de rhistoire, par quelle mystérieuse logique, faut-il que les massacres du mois de septembre commencent précisément dans Tancienne demeure de ces moines fanatiques, dissipés , prodigues, égoïstes et vicieux !
Nous avons déjà dit, en peu de mots, à propos de la prison de la Force, quel était au mois d'août 1792 l'état des esprits révolutionnaires à Paris et dans toute la France; certes! les journées de septembre sont un des épisodes les plus tristes de la révolution française... Mais, songez donc que l'ennemi était à nos portes, avec une émigration royaliste dans ses bagages ; songez donc qu'il ne s'agissait plus que de sauver la patrie à tout prix; songez^donc que l'on avait crié vingt fois au peuple, prêt à marcher vers la frontière, de ne point laisser derrière lui des ennemis cachés qui voulaient tueries femmes et les enfants; songez donc que l'on entendait encore l'insolent écho du manifeste du duc de Brunswick ; songez donc que les prisonniers trouvaient le moyen de conspirer avec les adversaires de la république ; songez donc que les girondins eux-mêmes effrayaient chaque jour Paris et la France tout entière, en parlant de la coalition étrangère qui s'avançait, de la
famine qui était imminente, du châtiment impitoyable qui nous attendait peut-être sur les ruines de la cité... Et tous comprendrez à la fin, à votre grande douleur, que le peuple ait eu le triste courage de réaliser, dans un accès de désespoir et de colère, ces provoquantes paroles de Danton : Il faut terrifier les royalistes!
Nous empruntons le récit des massacres de septembre, dans ce qu'il a de particulier à la maison des Carmes, à un ouvrage de M. Barthélemi Maurice, que nous ne saurions trop vivement recommander * :
a Le catholicisme, encore qu'ébranlé, n'était pas proscrit, persécuté, comme il le fut depuis. Le repos du dimanche, naguère ordonné par la loi, était resté dans les mœurs; le peuple ne travaillait donc pas le dimanche 2, et coînme le temps était beau . circonstance toujours si importante dans les événements dont Paris est le théâtre, il était presque tout entier dans les rues. D^ailleurs, d'étranges spectacles l'y attiraient : le drapean rouge flottait à l'hôtel de ville et à la porte des quarante-huit sections; des échafauds ornés de feuillages s'élevaient dans tous les carrefours, sur toutes les places publiques, et des commissaires y recevaient l'engagement des soixante mille Parisiens qui allaient, dès le lendemain, partir pour la frontière ; de deux en deux minutes, le canon d'alarme tonnait pour annoncer le danger de la patrie.
« En ce moment, quatre fiacres partant de la commune, longeaient les quais, se rendant à TÂbbaye, sous l'escorte des fédérés marseillais. Les. quatre fiacres renfermaient vingt-quatre prêtres insermentés, précédemment arrêtés aux barrières, et destinés à la déportation. Le peuple s'enquit de ce qu'étaient ces prisonniers^ et ceux-là même qui les escortaient répondirent : «Ce sont des aristocrates, des scélérats, des traîtres, 'des hommes qui se vantent qu'ils égorgeront vos femmes et vos enfants, quand vous serez partis pour' aller combattre les tyrans, les Prussiens et les émigrés. » Jugez des cris de mort, des injures que le peuple dut pousser contre ces pauvres prêtres ! Ceux-ci voulurent lever les glaces de leurs voitures; l'escorte s'y opposa, et affecta de ralentir
' Histoire politique des Prisons de la Seine. — 1840.
le pas, à mesure que le danger devenait plus imminent. C'est alors que, fou de douleur ou de crainte, un des prêtres que renfermait la dernière voiture, passant le bras par la portière, porta un coup de canne sur la tête d'un fédéré; celui-ci, montant sur le marchepied, lui passa trois fois son sabre dans le corps, et ses compagnons rimitant, il ne resta dans cette voiture que des cadavres.
« Arrivés devant la porte de l'Abbaye, non pas la grande porte de la prison actuelle, mais une petite porte basse donnant sur la rue Sainte-Marguerite, que l'on a murée depuis, mais que l'on distingue encore presque sous la tourelle, les malheureux prêtres veulent se jeter dans le comité civil... deux sont massacrés avant d'y parvenir, dix le sont dans l'enceinte même du comité , et l'horloger Monnot sauve à grand'peine l'abbé Sicard et deux de ses compagnons d'infortune.
« C'est alors que paraît Billaud-Varennes, substitut du procureur de la commune, et que, revêtu qu'il était de l'écharpe municipale, il prononce ces odieuses paroles: «Peuple, tu immoles tes ennemis... tu fais ton devoir! — Une voix plus terrible encore lui répond, c'est celle de Maillard : « 11 n'y a plus rien à faire ici ; allons aux Carmes!» — Et la foule y court sur ses pas. Ce n'était encore qu'aux prêtres qu'on en voulait ; Maillard ignorait donc que l'Abbaye en renfermait trente qui y avaient été écroués la veille.
« Nous n'avons plus les registres des Carmes; peut-être même n'a-t-il jamais existé que des listes ou feuilles volantes d'appel. M. Thiers porte au chiffre rond de 200 le nombre des ecclésiastiques qui y furent égorgés; Peltier dit 252; Roch Mercandier, 244 ; MM.Bervilleet Barrière, 2,313. Ce dernier chiffre, publié en 1826, ne demande pas une rectification sérieuse. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y eut pas là l'ombre même d'un jugement ou d'un tribunal; ce fut une horrible boucherie de deux cents hommes au moins, qui n'essayèrent pas de résister; on les tua à coups de fusil dans le jardin, sur les arbres, sur les murs; puis on continua à coups de sabre et de baïonnette, par égard pour les citoyennes du quartier^ que tant de bruit alarmait. Notez qu'au dire de Peltier,
m LES PRISONS DE PARIS,
la gendarmerie à pied qui gardait les prisonniers était aussi nombreuse que les assassins, et que, suivant Mercandier, pendant cette horrible exécution, trois cents hommes faisaient tranquillement l'exercice dans le jardin du Luxembourg. On avait commencé par demander collectivement à tous les prêtres, et on demanda indivi» duellcment à presque tous, s'ils consentaient a prêter le serment prescrit parla loi ; ils s'y étaient refusés: Potius mort quàm fœdari ! Cette réponse est grande et belle.
c( Un petit nombre se sauva en escaladant le mur de la rue Cassette ou celui qui les séparait des jardins voisins. Six ou sept, qui étaient parvenus à se cacher dans une petite chambre et dans des latrines, s'échappèrent le lendemain sans rencontrer aucun obstacle. Les plus distingués entre ces malheureuses victimes sont : l'archevêque d'Arles, les évêques de Beauvais et de Saintes, e\ François-Louis Hébert, général des eudistes et confesseur du roi. »
La vieillesse et les infirmités ne trouvaient point de grâce devant cette terrible justice du peuple. L'évcque de Saintes, un pauvre paralytique, était presque étendu sur le carreau : deux hommes prirent la peine de le soulever; ils le portèrent jusqu'au bas de l'escalier; ils le portèrent encore dans le jardin... et au moment où le prêtre allait remercier ces deux hommes, on le tua!
A la prison des Carmes, on exécuta les prisonniers sans autre forme de procès ; le peuple ne songeait encore qu'à frapper: des prêtres ne valaient, h ses yeux, que la peine qu'il faut prendre pour tuer un homme. Dans d'autres prisons, à Bicêlre, à l'Abbaye, à la Force, le peuple imagine une sorte de tribunal : il accuse, il interroge, il juge; ses prisonniers ne sont que des justiciables; et nous verrons plus tard le tribunal des septembriseurs absoudre des innocents et peut-être des coupables.
Les municipalités de France reçurent au mois de septembre», très-peu de jours après les massacres, la circulaire suivante :
« La commune de Paris se hâte d'informer tous les départements « qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons « a été mise h mort par le peuple, acte de justice qui lui a paru « indispensable pour retenir par la terreur les légions de traitres
))etiin« |Kir Lkcubiecx.
Gravé par RovfttT
lES MASSACRES AUX CAR^:ES.
c< cachés dans ses murs, au moment où il allait marcher à l'en- (c nemi ; et sans doute la nation entière, après la longue suite des « trahisons qui Tont conduite sur les bords de rabtme^ s'empres- « sera d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public^ et tous « les Français s'écrieront avec les Parisiens : Nous marchons à ce Tennemi, mais nous ne laisserons pas derrière nous des bric( gands pour égorger nos femmes et nos enfants ! »
Cette incroyable circulaire, qui faisait d'un accès de colère du peuple un calcul de la politique officielle du comité de salut public, fut contre-stgnée par Danton, ministre de la justice, et nous ne comprenons pas que Danton lui-même ait parafé un pareil acte, qui érige en système national ce qui n'était pour lui que la nécessité d'un moment.
Danton ne calcule pas longtemps; il ne prémédite pas Faction révolutionnaire : il ne sait que sentir avec une prodigieuse énergie; il s'inspire de ce qui le frappe; il s'enflamme, il tonne, et il éclate : c'est la révolution faite homme, vivant et agissant au jour le jour. Danton a peut-être conseillé, inspiré les massacres de septembre; mais, à coup sûr, il n'a jamais songé à écrire, à formuler, avec le sang des prisonniers de Paris, un programme qui provoque, pour les mois suivants, la mort des prisonniers de toute la France. Danton n'a ni programme, ni système pour le lendemain : il improvise la révolution ! Et lorsqu'il voit des hommes d'Etat qui jouent aux échecs politiques, en combinant, en calculant ce (|ue doit produire dans l'avenir une tête qui tombe, Danton s'écrie : « Dans les révolutions, une saignée de vingt-quatre heures est parfois nécessaire; mais tuer les hommes à coups d'épingle est une fausse et horrible mesure! »
Danton est le seul homme public de la révolution qui représente fidèlement, dans son caractère et dans sa vie, le peuple révolutionnaire de 91 et de 93. 11 commence par être pauvre, comme l'était le peuple de 89; comme le peuple, il s'élance instinctivement à la conquête de la liberté, à travers les hommes et les choseè du temps passé; comme le peuple, il a été maltraité par les nobles, et il se voue désormais à l'anéantissement de la noblesse; comme le peuple, il met au service des idées nouvelles bien plus
(Inintelligence que d'instruction, bien plus de fermeté que de calcul^ bien plus de force que d'esprit, bien plus de hardiesse et d'originalité dans le langage que d'éloquence proprement dite, plus de résolution que d'adresse, plus d'audace que de vrai courage, plus de passions que de principes, plus d'espérances que d'idées, plus de haine que d'ambition; comme le peuple enfin, dont il a la stalure athlétique, les traits énergiques et la voix formidable, Danton cesse parfois d'être violent et brutal : il aime sa femme et ses enfants; il oblige ses amis, quand il est dangereux de les obliger; il sauve des prêtres, après avoir proscrit l'Église ; il se fait généreux, au risque de porter la peine de sa générosité qui est un crime.
Lorsque Prud'homme fait observer à Danton que le code criminel ne donne pas aux membres de la Convention le droit d'être en même temps les accusateurs, les jurés et les juges de Louis XVI, le tribun du peuple se hâte de lui répondre, non pas avec un argument, un commentaire, mais avec un fait : a Vous avez raison: nous ne jugerons pas non plus Louis XVI; nous le tuerons! »
Lorsqu'il s'agit, pour Danton, de motiver son vote dans le procès du roi de France, il ne s'empare pas de la tribune pendant une heure, à l'exemple de plusieurs de ses collègues; il aime mieux agir que parler, comme le peuple ; il se contente de dire à la Convention : On ne compose point avec les despotes; on ne frappe les rois quà la tête : je vote la mort du tyran.
Robespierre, qui cherchait à expliquer ce que Danton se contentait de sentir, se crut obligé d'envelopper dans un long discours la boule noire qui condamnait Louis XVI. Danton ne demandait pas mieux que d'assommer, d'un coup de massue, les ennemis de la révolution ; mais ils ne songeait guère, — pas plus que le peuple, — à couronner les victimes avec des fleurs de rhétorique.
Danton trouvait parfois les idées, en courant après les mots ; souvent il lançait à son auditoire des images dont le soudain éclat illuminait l'avenir ; un jour, il disait aux Jacobins : « Le métal bouillonne, mais la statue de la liberté n'est pas encore fondue ; si vous ne surveillez^ le fourneau, vous serez tous brûlés! » En ce moment, Danton ne prévoyait pas, sans doute ; mais il donnait,
LES PRISONS ^DE PAKiS. 277
sans le savoir peut-être , des pressentiments à son éloquence.
En 93 et 94, le fourneau dont parlait Danton était tout en feu; le peuple y avait jeté, pour fondre la statue de la liberté, les richesses les plus précieuses de Tancien monde monarchique : la royauté, la religion et la noblesse ; tous ces métaux bouillonnaient au milieu du peuple, et Danton, qui présidait à ce grand œuvre, se laissa tout à coup surprendre par un ennemi... la main de Robespierre le précipita dans la fournaise.
Arrêté dans la nuit du 31 mars 1794, sur le rapport de Saint- Just, Danton fut écroué au Luxembourg, où il eut pour compagnons d*infortune des adversaires qu'il avait lui-même proscrits. 11 comparut le 5 avril devant le tribunal révolutionnaire, qui était bien un peu son ouvrage; il répondit aux juges qui lui demandaient son nom :
— Je suis Danton ! Je me suis fait assez connaître dans la révolution ; ma demeure sera bientôt le néant, mais mon nom vivra dans le panthéon de Thistoire !
Danton mourut sur Téchafaud le jour même de sa condamnation, ce qui fit dire à ses amis et à ses partisans que Robespierre l'avait escamoté.
L'on écrirait une vigoureuse histoire de la révolution française, si Ton s'ingéniait à personnifier le peuple dans ce colosse que Ton appelle Danton.
Fabre d'Ëglantine, que nous avonsvu mourir tout à l'heure avec Camille Desmoulins, occupait dans la prison du Luxembourg un cachot habité en 1792 parCaron de Beaumarchais; oui, Beaumarchais, qui s'était si souvent et si bien moqué des rois, des nobles, des juges, des prêtres,, de tout le monde qui était quelque chose, Beaumarchais, qui avait envoyé des fusils à l'insurrection américaine ; Beaumarchais, (|ui avait dévoré une partie de sa fortune dans sa magnifique édition de Voltaire; Beaumarchais, qui avait commencé la révolution française dans une salle de spectacle; Beaumarchais fut emprisonné par la justice révolutionnaire au Luxembourg et à l'Abbaye! N'oublions pas que ce fut Danton qui rendit la liberté à l'auteur du Mariage de Figaro, précisément la veille des massacres de septembre.
Le hasard tit preuve d'un certain esprit d^appréciation littéraire, en donnant le même cachot à Fabre d'Ëglantine et à Beaumarchais. Mêlés à l'histoire des lettres et de la politique , ils y avaient laissé tous les deux une trace et des souvenirs ; ils avaient su faire entendre plus d'une fois des accents et des révélations prophétiques; ils avaient combattu dans un but commun, avec une fortune et des chances diverses; chacun d'eux, enfin, avait jeté un peu de son métal littéraire dans la fournaise de Danton où allait se fondre la statue de la liberté moderne. Le Philinie de Molière, par Fabre d'Églantine, et le Mariage de Figaro, par Beaumarchais, ne sont-ils pas deux ouvrages politiques, deux pamphlets, deux comédies révolutionnaires?
Sans doute, il y a loin de la colère de Figaro à la colère d'Aïceste, de Tégoïsme d'Almaviva à l'égoïsme de Philinte, de l'hypocrisie de maître Basile à l'hypocrisie de maître Rolet ; mais c'est toujours la même tendance, c'est toujours la même pensée, avec deux formes tout à fait différentes. Vif et bavard chez Beaumarchais, Tesprit populaire se montre sérieux et entêté chez Fabre d'Églantine. L'un a delà verve et de la gaieté; l'autre a de la raison, de la sévérité et du bon sens. L'un nous plaisante et se moque ; l'autre nous plaint et nous blà;ne. L'un s'adresse à nos ridicules; l'autre s'adresse à nos mauvaises passions. L'un nous effleure d'un trait et s'esquive; l'autre nous inflige une leçon et poursuit. L'un raille; l'autre juge. Figaro est léger, mordant, joyeux et caustique; Alceste est triste, éloquent, exagéré. C'est en riant que le premier nous critique et nous blesse; c'est en criant que le second nous condamne et nous tue!
Faut-il plaindre ou faut-il blâmer, quand on parle delà révolution française, ce malheureux Fabre d'Eglantine? pauvre comédien de province qui veut jouer un rôle sur le théâtre politique de Paris ; littérateur improvisé qui compose V Intrigue épistolaireei le PAi7m<e; homme d'État qui invente le Calendrier révolulionnaire : Montagnard bonhomme, proscrit, condamné, presque mourant, presque mort, qui reconnaît la voix de Camille dans la prison du Luxembourg, et le salue en murmurant : La contre- révoltUion est donc faite /. . .
ï\ï savant illustre, que nous avons déjà vu dans un cachot de la Conciergerie, le malheureux Lavoisier, fut écroué d'abord dans la prison du Luxembourg, que le peuple appelait le réservoir de la guillotine. Lavoisier avait réussi à se dérober, pendant quelques mois, à la colère du tribunal révolutionnaire, dans le voisinage du Luxembourg, dans une petite maison de la rue Pérou. M. Arago de rinstitut, dans son éloge de Lavoisier, a raconté d'une façon bien touchante Thistoire de la fuite et de l'arrestation de ce pauvre grand homme. Une excellente et courageuse femme l'avait accueilli dans sa petite maison de la rue Pérou ; elle se fit la gardienne de son hôte, elle le cacha, elle Temprisonna, pour le défendre^ pour le sauver. Lavoisier ne craignait plus rien pour sa propre personne; mais il tremblait à chaque instant pour la personne de son amie: vingt fois il résolut de s^enfuir, au risque d'aller mourir sur un échafaud, et vingt fois il dut se résigner à espérer et à vivre, grâce à l'infatigable amitié de sa vigilante protectrice.
Un soir, Lavoisier parvint à tromper cette précieuse vigilance : il se donna, pour courir à sa perte, toute la peine, tout le mal, toute l'impatience, toute l'inquiétude, que se donnent parfois les prisonniers pour courir à la liberté; Lavoisier craignait surtout do compromettre sa généreuse hôtesse, et, quoiqu'il eût du génie, il ne comprit pas, rhonnéte homme I que sa fuite devait coûter bien des larmes à une femme qui avait voulu le sauver. Lavoisier quitta sa prison hospitalière de la rue Pérou, pour tomber le lendemain dans les cachots du Luxembourg, et plus tard' dans les cachots mortuaires de la Conciergerie.
Ce fut au Luxembourg, et non pas à TAbbaye, que l'ex-ministre des finances Clavière se frappa de trois coups de couteau dans le cœur pour se soustraire à la honte de Téchafaud, qui n'avait rien de honteux à cette époque. Les suicides sont assez rares parmi les proscrits de la révolution française : dans leur secrète pensée, les victimes de la terreur, grandes ou petites, jouaient un rôle héroïque dans une tragédie réelle, dans la tragédie républicaine. En prison, au tribunal, sur l'échafaud, chacun se drapait fièrement dans son infortune, dans sa vertu, dans son innocence, dans son courage, prêt h mourir en héros sur un champ de bataille qui
était la place publique. On a de la peine à comprendre que des proscrits d'élite, des personnages principaux dans le drame révolutionnaire, comme Valazé, Clavière et Condorcet, n'aient pas eu assez de force ou assez d'esprit pour regarder en face le bourreau, ce terrible Deus ex machina du dix-huitième siècle.
Condorcet n'appartient point à l'histoire des prisons de Paris ; mais il fut une des plus glorieuses victimes de la colère du peuple, et le souvenir de sa mort n'est peut-être pas déplacé dans ce livre. Condorcet, en quittant Paris, se réfugia dans les bois de Verrières ; il avait pris l'humble costume d'un maçon; il avait jeté du plâtre sur ses mains et sur son visage ; il portait une truelle et un marteau. Après avoir passé tout un jour et toute une nuit dans les bois de Verrières, sans boire, sans manger, sans se reposer, il entra dans une méchante auberge et demanda une omelette...
— Combien d'oeufs? lui dit la servante.
— Douze, répondit le philosophe.
— Une omelette de douze œufs pour un seul homme! s'écrièrent des paysans attablés dans l'auberge.
Douze œufs ! le maçon qui avait un pareil appétit et assez d'argent pour le satisfaire ne pouvait être qu'un suspect... On commença par interroger Condorcet, et on finit par l'arrêter au nom de la loi. Il fut conduit à Clamart, de Clamart à Bourg-Libre , et celui qui avait tant contribué à la ruine de la royauté, vint s'empoisonner et mourir dans un village qui portait naguère le surnom de la Reine.
Au mois de septembre 1793, la duchesse d'Orléans, la vertueuse mère de Louis-Philippe, fut écrouée au Luxembourg en vertu de la loi des suspects. Au mois de juin suivant, on ordonna de transférer la duchesse à la Conciergerie. Elle comprit aisément qu'elle n'allait changer de prison que pour monter sur l'écha— faud. Dieu merci ! il se trouva dans la geôle du- Luxembourg un homme qui avait de la pitié et du courage. Le concierge Benoit refusa de livrer sa noble prisonnière aux agents du comité de salut public, en protestant qu'elle était malade, mourante, presque morte.
Un peu plus tard, grâce à de hautes protections, la duchesse
d'Orléans quitta le Luxembourg^ pour se retirer,.sur parole, dans une maison de santé de la rue de Charonne.
Le concierge Benoit n'était pas le seul employé, le seul fonctionnaire de la prison du Luxembourg, qui fut charitable et courageux, quand il s'agissait d'un malheureux, d'un proscrit. 11 y avait, en 1794, dans la prison du Luxembourg, une femme, une «U5pectSy plus heureuse peut-être que la duchesse d'Orléans elle-même : Jeanne Faurie, — c'était le nom de cette femme, — avait eu l'insigne bonheur iVapprivoiser sans le vouloir, sans le savoir, le plus sévère, le plus rigide, le plus intraitable porte-clefs de la geôle; ce porte-clefs, nommé Jean-François Rifaut, avait consenti à donner à sa prisonnière une plume, de l'encre, du papier, un livre de messe, quelques chiffons, deux ou trois volumes de poésies, et un peu d'argent... tout ce qu'il possédait ; il avait eu la bonté de lui dire :
— Il y va de ma réputation, de mon honneur, de ma vie peutêtre! mais qu'importe? Parlez toujours, ordonnez, dites à votre humble serviteur : Debout!... et je me lèverai ; à genoux!. •• et je m^agenouillerai ; marche !... et je marcherai ; obéis !... et j'obéirai; meurs.... s'il le faut! et je mourrai!
Un soir, Jean-François entra précipitamment dans la chambre de Jeanne Faurie; il était pâle, blême, éperdu; il tremblait, il pleurait presque, en regardant sa prisonnière...
— Qu'avez-vousî lui demanda la jeune femme; est-ce le bourreau qui m'appelle?
— Le bourreau arrivera trop tard! s'écria le porte-clefs; le bourreau vous appellera demain... et vous partirez cette nuit... Allons! du courage, de l'audace, et suivez-moi! Vite, vite, un déguisement sur vos épaules, de l'argent dans vos poches, et que Dieu vous conduise ! Je suis accouru ce soir pour vous sauver, et je vous sauve !... Pardonnez-moi do trembler et de pleurer ainsi comme un enfant, comme un insensé... 11 me semble que je vous regarde, que je vous parle pour la dernière fois!... Adieu donc ! et pensez au guichetier du Luxembourg quand vous n'aurez rien de mieux à faire.
Jeanne monta sur un escabeau; elle se leva sur la pointe du
pied jusqu'au bord d'une fenêtre garnie de barreaux ; elle cueillit une petite fleur, une giroflée qui se balançait tristement dans les fissures extérieures de la muraille; 'elle dit à son gardien, à son geôlier :
— Voici une pauvre et innocente giroflée, un beau joyau, n'estce pas? Acceptez cette fleur, monsieur Rifaut... et gardez-la comme un souvenir de votre malheureuse protégée !
— Je vous jure que je la garderai! répondit le porte-clefs; et il serra soigneusement la petite fleur de sa prisonnière.
L'évasion de Jeanne Faurie fut un mystère pendant plus de huit jours. Le matin et le soir, le porte-clefs continua de monter, comme pour y faire sa visite habituelle, dans la chambre qu'avait habitée Jeanne Faurie. L'aspect de cette misérable cellule inspiraît au pauvre Jean-François des enfantillages amoureux qui tenaient de l'ivresse, de la folie; il se plaisait à toucher, à baiser un à un les chiffons, les livres, les papiers de son ancienne prisonnière ; il se prenait à jouer avec des fleurs de la croisée, que Jeanne avait oublié de cueillir; il se prenait à écouter le chant des oiseaux qui avaient déjà chanté pour elle; il regardait l'horizon qu'elle avait contemplé tant de fois, les étoiles qu'elle avait adorées sans doute, et les beaux nuages qu'elle avait vus passer dans le ciel.
Jean-François s'en allait tous les jours se souvenir, pleurer et perdre la tête, au ravissement d'une pai^eille extase, si bien qu'il en devint presque fou, le malheureux I Et vous pouvez en juger : un soir, à l'issue d'une de ces visites qu'il aimait à rendre à son amie absente, le porte-clefs aborda le concierge du Luxembourg, et, après avoir raconté l'histoire innocente de son amour, il ré* clama le châtiment qui était dû à un gardien convaincu d'avoir favorisé l'évasion de Jeanne Faurie, une prisonnière d'État, une suspecte, une aristocrate.
Par bonheur, l'excellent concierge Benoit prit en pitié ce pauvre diable qui voulait absolument mourir ; il condamna le porte-clefs a vivre, et l'évasion de Jeanne Faurie continua d'être un mystère jusqu'à la réaction de thermidor.
Voici une anecdote qui contraste assez plaisamment avec l'his-
LES PRISONS DE PARIS. 2a3
loire de Jean-François Rifaut , et qne rapporte M. Barthélemi ' Maurice, suivant le récit de Héron, secrétaire particulier de Fou-quîer-Tinville :
<K Un arai de collège vint trouver Héron au parquet; il Taborde en se frottant les mains, le front rayonnant, le sourire du bonheur sur les lèvres. — Bravo, citoyen! bravo ! ça va bien! cinquante-quatre aujourd'hui I... En as-tu autant pour demain? — Pas tout à fait, mais guère ne s'en faut. — Ta liste est-elle close, est-elle signée par le citoyen accusateur public? — Non; pourquoi?— J'aurais un petit service à te demander... mets-moi ma femme sur ta liste ! — Ta femme ! Allons donc, tu veux rire ! — Non, mon ami... tu me rendras, je te jure, un signalé service. — Impossible, mon cher ; pas plus tard que duodi dernier, nous avons dîné ensemble, et tu m'as semblé enchanté de la citoyenne.
— Eh bien ! j'ai changé d'idée. •• — Mais la citoyenne est bonne sans-culotte. — Pas du tout; elle est aristocrate, et je le prouverai. — Tu es fou! — Non, écoute : une fois, deux fois, veuxtu me faire guillotiner ma femme? — Non, certes, je ne le veux pas ! — Comptez donc sur les amis de collège ! s'écria le visiteur, et il se retira mécontent, comme si l'ami Héron lui eût refusé le prêt d'un assignat de cent livres ou la signature d'un certificat de civisme.
— Le bon de l'histoire, c'est que ces gens ont continué trente ans à faire bon ménage, et que la pauvre femme n'a jamais soupçonné la petite démarche que son mari s'était permise à son sujet. »
Les exigences matérielles de ce livre nous empêchent de demander aux échos des prisons de Paris les noms de tous les prisonniers qu'elles ont reçus, qu'elles ont torturés. A ne parler ici que de la prison du Luxembourg, le cadre de ce chapitre nous suffirait à peine pour nommer tout simplement les malheureux de toutes les classes, innocents ou coupables, qu'elle a renfermés durant la période révolutionnaire. Il y a pourtant, dans la galerie républicaine de cette geôle, un nom que nous devons recueillir, une image que nous devons retracer, quoiqu'elle ait déjà paru dans notre tableau de Sainte- Pélagie : Joséphine de Beauharnais n'est-ellc pas bien digne de figurer plus d'une fois dans l'histoire des prisonniers de la révolution française?
* Joséphine de Bcauharnais, la future impératrice, passa plus d'une année à Sainte-Pélagie et au Luxembourg; elle ne devint libre que grâce ;i ramilié de mesdames Tallien et Récamicr. — « Joséphine de Beauliarnais^ disait naguère un écrivain qui nVst pas tout à fait étranger à la rédaction de ce livre, avait un charme auquel il était difficile de résister : elle n'était pas précisément beile^ mais elle était charmante ; elle avait de la grâce, ce quelque chose que Lu Fontaine trouve plus beau que la beauté ; elle avait le mol abandon, la souplesse élégante, la gracieuse négligence des créoles. Quant au caraclère et à Tesprit de Joséphine, tout le monde les connaît en France : elle avait une humeur toujours égale, un cœur excellent, une indulgence inépuisable» une politesse exquise, un grand usage des salons et de la cour d'autrefois, une façon délicieuse de se faire obéir de tous, sans jamais commander à personne ; elle possédait véritablement tout ce qu'il faut à une femme pour être une reine sur le trône ou une reine dans le monde : Dieu et TEmpereur la firent monter au rang d'impératrice.
a Le général Bonaparte visita souvent madame de Beauharnais; il la voyait aussi dans les salons à la mode du directeur Barras. Napoléon se surprit à admirer, à étudier le beau langage, les belles manières de cette aimable femme : l'on eût dit qu'en pré* voyant son noble, son royal avenir, il cherchait à recevoir de Joséphine des leçons de noblesse et de royauté. »
Le mariage de Napoléon avec madame de Beauharnais eut lieu le 8 mars 1796. L'illustre prisonnière du Luxembourg était déjà sur la route du palais des Tuileries.
Bonaparte, devenu consul, habita pendant six mois le Petit- Luxembourg. En attendant qu'il lui fût possible d'aller occuper l'ancienne demeure de la royauté, il s'installa dans l'ancienne résidence du cardinal de Richelieu et de Henri de Bourbon-Condé* En brillant à son tour dans les salons où avaient brillé la duchesse d'Aiguillon et la princesse Anne de Bavière, Joséphine eut assez de cœur et d'esprit pour ne point s'efforcer d'oublier la misérable chambre qu'elle avait occupée dans la prison du Luxembourg : madame Bonaparte était fière de madame de Beauharnais.
Un malin, Joséjihinc, cjui était toujours coquette, spirituelle et charmante, s'avisa de prodiguer à son mari jdus d'es|»ril, [dus de charme, plus do coquetterie qu'elle n'en avait dépensé peut-être dans lo plus beau jour de sa vie, c'est-à-dire le jour de son mariage avec le général Bonaparte... et tout cela, pour arracher à Napoléon la singulière faveur de visiter avec lui la chambre que la veuve du général Beauharnais avait arrosée de ses larmes dans la prison du Luxembourg.
Bon i^Té, mal gré, Bonaparte se laissa conduire par le caprice de Joséphine : il consentit à la suivre jusque dans un misérable galetas qui drvait cire le [loinl de départ d'une glorieuse impératrice. Joséphine avait en môme temps des larmes dans les yeux et dans la voix, en montrant à son mari la place oii elle avait si souvent prié Dieu de conserver une mère à deux pauvres enfants, à Ilortense et à Eugène. Joséphine se baissa tout à coup; elle s'a-
genouilla dans un coin de la chambre, elle posa sa main toute tremblante sur un carreau, sur une méchante dalle...
— Bonaparte! s'écria Joséphine, prêle-moî ton épce!... L'épée de Bonaparte servit à desceller, à soulever ce carreau,
cette dalle qui cachait peut-être un grand secret... Joséphine fouilla dans la poussière de cette mystérieuse cachette, et bientôt elle poussa un cri, un cri de joie... elle venait de retrouver son joyau le plus précieux, une richesse inestimable, une bague, un simple anneau qu'elle avait caché autrefois dans un vilain trou de sa prison.
— Quelle est celte bague? d'où vient-elle? demanda Bonaparte.
— Mon ami, répondit Joséphine, cette bague ne vaut rien pour personne... excepté pour moi ; elle vaut à mes yeux tous les trésors de ce monde... elle me vient de ma mère !••• Près de sortir de cette prison, je m'imaginai qu'il ne me restait plus qu^à mourir sur l'échafaud; eh bien ! mon ami, j'arrachai cette bagne de mon doigt, je la baisai cent fois en pleurant, je me pris à l'ensevelir dans la poussière, sous ce carreau, sous cette dalle, et il me sembla que je venais d'enterrer ma mère !
— Et pourquoi donc cachiez-vous ainsi cette bague? reprit Bonaparte.
— J'avais peur de mourir, te dis-je... et je ne voulais pas que l'anneau de ma mère fût touché par la main du bourreau!
Quelle surprise! quel affreux regret ! quelle douleur pour le général Bonaparte, si, en un pareil moment, dans cet ancien cachot de madame de Beauharnais, une voix prophétique lui avait raconté certains drames judiciaires qui devaient se passer dans la prison et dans le palais du Luxembourg : — le maréchal Ney! — le prince Louis Napoléon !
A l'époque de l'avènement consulaire de Bonaparte , Michel Ncy était déjà un des plus braves généraux de l'armée française. Fils d'un simple artisan, clerc de notaire ensuite, simple soldat en 1787, dans le régiment de colonel -général-hussards, il avait été nommé capitaine après les deux premières campagnes de la guerre de la révolution, adjudant et général de brigade en 1796, et général de division en l'an VII.
Michel Ney, dévoué à la fortune du premier consul, fut nommé par Bonaparte ministre plénipotentiaire près la république helvc-
De*.«iFip par Lorsay.
Gravi' par LaiSJTK.